Un an de troubles sociaux ininterrompus…

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6 juillet 2018, 6 juillet 2019, un an de troubles sociaux, de manifestations anti-gouvernementales, de crise politique ininterrompue. C’est aussi un an de détérioration de la situation économique du pays et des conditions de vie de la population. Un an plus tard, le président contesté est toujours le président de la République...

Depuis le 6 juillet 2018, le pays n’a jamais connu un moment de répit. En voulant profiter d’un match de football opposant le Brésil à la Belgique dans le cadre de la Coupe du monde pour augmenter le prix de l’essence à la pompe, le gouvernement d’alors, dirigé par Jack Guy Lafontant, avait attisé la colère de la population. S'en sont suivies des journées noires pour le pays.

Un an après, le président Jovenel Moïse n’a pas pu renverser la vapeur. Toutefois, il reste au pouvoir, accroché à son mandat constitutionnel, en dépit des multiples tentatives de l’opposition pour le pousser à la démission. « Nous sommes satisfaits des avancées populaires enregistrées puisqu’aujourd’hui c’est toute la population haïtienne, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, qui se lève pour porter les revendications que porte le Secteur démocratique et populaire depuis longtemps.  Le combat doit continuer », a affirmé au journal Me André Michel, porte-parole du Secteur démocratique et populaire.

« Comme le disait Trotsky, la révolution est permanente. Lakay nou yo di pèp k ap goumen pa janm pèdi batay. Nous sommes dans la bonne direction, a-t-il estimé. Oui, Jovenel Moïse est encore en poste. Nous n’avons pas le sentiment de faire du sur-place. Au contraire, nous avons gagné la bataille de l’opinion. Nous avons réussi à porter des secteurs importants de la société à se démarquer de Jovenel Moïse qui a perdu toute autorité de convocation. »

Pour André Michel, le président est aujourd’hui  comme « un pestiféré. Personne ne veut le voir. Personne ne veut s’asseoir avec lui. Ce sont des victoires politiques importantes. Mais le plus important, c’est de réussir à transformer les conditions de vie de la population haïtienne. C’est de réussir à résoudre les problèmes de santé, de logement, d’éducation et de nourriture de la population.  Nous avons la conviction que la mobilisation finira par porter ses fruits, à savoir : la démission du président Jovenel Moïse, la réalisation du procès PetroCaribe et la conférence nationale haïtienne souveraine. N ap kontinye batay… » 

Un an après, Guichard Doré, conseiller spécial du Chef de l'État, continue de croire qu’un ajustement des prix des produits pétroliers sur le marché local est indispensable. « Le gouvernement n’avait-il pas raison de vouloir ajuster le prix de l’essence ? », s’est-il demandé, perplexe. Doré a souligné qu’ « il est plus que jamais d'actualité d’avoir un ajustement pour la disponibilité des produits pétroliers sur le marché national. »

Le conseiller de Jovenel Moïse a reconnu que le pays est en crise, mais, a-t-il dit au Nouvelliste, le problème est économique, dénonçant le fait que la Constitution n’accorde pas assez de pouvoir au président de la République pour mieux diriger le pays…

Réginald Boulos passe de la colère au désespoir…

L’homme d’affaires Réginald Boulos est l’une des plus grandes victimes des événements de juillet 2018. Ses entreprises ont été pillées et/ou incendiées.

« J’avais vécu la situation l’année dernière avec beaucoup de colère, mais je n’avais jamais perdu l'espoir. Aujourd’hui, je vis le premier anniversaire de ces événements avec le désespoir parce que j’avais toujours dit que les 6 et 7 juillet étaient un cri du peuple qui devait être entendu par tout le monde. Mais on constate que les élites politiques, économiques et intellectuelles du pays jouent avec le pays. Nous sommes dans une lutte sans merci pour le pouvoir.

Selon lui, les groupes en présence n’ont pas les moyens de leur politique. « Le peuple en paie le prix avec une recrudescence de l’insécurité, la cherté de la vie tèt kale. C’est triste et cela nous révolte », a-t-il fustigé. « Nos élites n’ont rien appris pendant ces 12 mois de malheur du peuple haïtien… », a-t-il réalisé.

Un an après, Réginald Boulos indique qu’il n’arrive pas encore à reconstruire ses entreprises saccagées en juillet dernier. Cependant, certaines d’entre elles ont été reconstruites et sont maintenant opérationnelles. Malgré ses inquiétudes, il a annoncé la construction d’autres entreprises en plus de celles qui avaient été détruites l’année dernière.

L’homme d’affaires, doublé maintenant de l’homme politique, a appelé tout un chacun à prioriser les intérêts du pays afin d’avancer. « C’est le moment du dialogue entre toutes les parties au profit du peuple haïtien », a-t-il dit.

La lecture de Bernard Craan, président du Forum économique

Les conséquences  de ces derniers 12 mois de perturbations politiques sont extrêmement graves pour l'économie en général, de l’avis de Bernard Craan, président du Forum économique du secteur privé des affaires. « L'inflation, en glissement annuel, est proche de 20% ; la gourde s'est dépréciée de plus de 30% ; des secteurs comme le tourisme sont en quasi faillite ; des entreprises mettent en disponibilité ou licencient des employés ; des entreprises ont des difficultés à faire face à leurs obligations  financières ; le gouvernement accumule des arriérés de paiement vis-à-vis de ses employés et de certains fournisseurs ; les recettes de l'État s'effondrent mais les dépenses continuent de plus belle ; le PIB a arrêté de croître », a-t-il énuméré en guise de bilan. 

« Plus le temps passe, plus les conséquences économiques et sociales de ces perturbations politiques risquent de devenir irréversibles », prévoit Bernard Craan.

Un an après, ce que pensent les économistes Etzer Émile et Riphard Sérant

La relation entre les mouvements de protestation et les performances économiques va dans les deux sens, selon l’économiste Etzer Emile. « Cela veut dire que les protestations sont nées quelque part de l’incapacité des autorités à délivrer sur le plan économique et à lutter contre la corruption », a-t-il dit au Nouvelliste. Parallèlement, a-t-il ajouté, les tensions et l’incertitude dues aux mouvements de protestation font aggraver les indicateurs économiques déjà au rouge. « Cela affecte les recettes de l’État et la capacité de ce dernier à investir, du même coup accélère le déficit budgétaire. Cela crée de l’anticipation négative sur le marché pour un taux de change et une inflation plus élevés. Cela fait baisser les arrivées de touristes aussi bien que les investissements privés  et fait augmenter les taux des prêts bancaires vu le niveau de risque», a-t-il analysé.

« Aujourd’hui, la plupart des entreprises enregistrent des baisses importantes au niveau de leurs chiffres d’affaires et procèdent à des licenciements importants. L’économie est prisonnière de cette instabilité politique. Le pays n’est pas dirigé. Mais, en même temps, il faut reconnaître que bien avant les mouvements de protestation, l’économie n’était pas performante », a souligné Etzer Émile.

Pour sa part, Riphard Sérant a fait remarquer que de juillet 2018 à juillet 2019, « les activités économiques ont considérablement ralenti et il y a eu une détérioration des conditions macroéconomiques, avec la gourde qui s'est dépréciée déjà d'environ 30% sur l'exercice 2019 contre seulement 7% pour la même période de 2018, avec un taux d'inflation qui a atteint un  niveau record (18%) pour la première fois depuis plus de 10 ans et une croissance négative des recettes de l'État cette année qui continue d'aggraver le déficit budgétaire. »

« Ce tableau sombre annonce l'explosion d'une bombe socioéconomique si on n'a pas un dépassement au plus haut niveau de l'État pour arriver à stabiliser l'environnement socio-politique », a-t-il prévu.

Détérioration aussi de la situation des droits de l’homme

En juillet dernier, la population avait gagné les rues pour exiger de meilleures conditions de vie. « Un an après, la situation s’est aggravée, pour ne pas dire a dégénéré », a dit constater Marie Yolène Gilles de la Fondasyon Je Klere. « Le pays n’est pas gouverné. Toutes les revendications de la population ont été foulées aux pieds. Le droit à la vie est banalisé… », a-t-elle dénoncé.

Le constat n’est pas différent pour le directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH). Selon Pierre Espérance, les autorités n’ont tiré aucune leçon des événements de juillet dernier. « Il y a maintenant plus de violations des droits de l’homme, plus de misère... Toutes les conditions sont réunies pour un éclatement au pays », a-t-il alerté.

Pour l’ancien candidat à la présidence Clarens Renois, « depuis un an il y a un réveil citoyen et un éveil de la conscience que j'encourage. L'implication des jeunes qui réclament la fin de la corruption, de l'impunité et de l'exclusion (les principaux maux de notre société) est une occasion de changer le cours de notre histoire. Or, l'administration du président Jovenel Moïse n'a pas su saisir cette opportunité historique. Aujourd'hui, la situation du pays est angoissante et inquiétante. »

Les nombreux appels au dialogue lancés par le chef de l’État n’ont pas été suivis. Aujourd’hui, Jovenel Moïse est plus que jamais fragilisé. Presque tous les secteurs de la société refusent de le rencontrer ou du moins publiquement. Toutefois, le président de la République a pu résister à bien de mouvements de protestation après les événements de juillet 2018 comme les grandes manifestations du 17 octobre, du 18 novembre 2018 ; les 11 jours de l'opération peyi lòk en février 2019 et la grande manifestation du 9 juin dernier… 

Robenson Geffrard source Le Nouvelliste

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