Quel Manno pleurez-vous?

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Texte de Pascal Adrien sur la mort de Manno Charlemagne

J'aimerais bien vous parler de Manno. Notre Manno. Le Manno-chantre de nos douleurs, le Manno-samba dont les chants d'espérance nous ont soulagé du lourd fardeau dictatorial négateur d'humanité. Le Manno de nos rires. Le Manno de nos pleurs. Le Manno de notre résistance. Bref, le Manno de notre tout-sentir, de notre tout-comprendre, de notre tout-agir et de notre tout-combattre.
J'ai voulu écrire un texte-fleuve embrassant Manno dans sa complexité au sens d'Edgard Morin. Mais, très tôt, ce matin, mes pensées se sont particulièrement arrêtées sur le fait que notre Manno est mort sur le sol des Yankees, au pays de l'Oncle Sam. Oui. Notre Manno est mort sur sa terre d'adoption. Manno le citoyen américain. Le Manno qui était donc tenu de s'acquitter de ses redevances envers le fisc américain. Le Manno dont les taxes payées servaient directement ou indirectement à mieux équiper l'armée américaine, le bras répressif de l'impérialisme qu'il critiquait vertement jadis.
À la mort d'un Mapou comme Manno Charlemagne, nos pleurs n'ont pas le même objet. Manno est tellement pluriel que nous ne saurions le pleurer au singulier. Moi je pleure le chantre de l'anti-impérialisme américain. Son voisin blanc qui a voté pour George Bush aux présidentielles de 2000 pleure probablement un paisible citoyen américain qui le saluait toujours avec beaucoup de courtoisie. Michel Joseph Martelly dit Sweet Micky, ancien suppôt des putschistes des années 90, pleure probablement le Manno qui s'est, chemin faisant, distancé de Jean Bertrand Aristide. Evans Paul pleure probablement le camarade qui, comme lui, a lutté stoïquement contre la nuit dictatoriale duvaliériste. Chacun a son Manno. Chacun pleure son Manno. Manno est un, mais il se décline en plusieurs parties dont la somme n'égale pas le tout.
Permettez-moi de revenir sur le fait que le chanteur qui combattait l'impérialisme américain s'est fait citoyen américain et est mort aux États-Unis d'Amérique. Il est tentant de taxer cette démarche d'incohérence. Cependant, je pense que Manno est resté entier jusqu'au bout. Son endossement de la citoyenneté américaine est probablement la résultante de sa "Grande Désillusion". Sa génération lui a donné le dégoût. Par son incompétence collective, son inconsistance idéologique née des trahisons du discours de gauche ayant porté Jean Bertrand Aristide au pouvoir. Et si la génération de Manno l'avait poussé à bout! 
Moi je sais quel Manno je pleure. Manno, l'agneau immolé. Manno la victime des vilenies des protagonistes de la lutte contre le satu quo ante 86.
Et Manno s'est fait Américain. Et Manno est mort dans son pays, les États Unis d'Amérique. Et je pardonne mon Manno. Je le vois entrer dans le Panthéon des Hommes-Debout, malgré tout. Les écarts qu'on lui reproche ne sont pas de lui. C'est le procès collectif de sa génération qu'on devra faire sous peu.
Merci de m'aider à pleurer le Manno dont la vie est un symbole de lutte contre la mort et dont la mort un symbole de lutte contre la vie dans l'indignité.
Mon Manno fera date. Mon Manno va inspirer ma génération. Nous ne partagerons pas ses désillusions car nous sommes déjà immunisés contre le virus de la militance naïve. Mais nous saurons comme  Manuel, creuser le sol de la conviction de notre Manno à nous pour que jaillisse l'eau du bien-être pour tous.
Mon Manno, je le pleure, je m'en inspire. La génération de Manno, je la plains, elle qui a poussé Manno à se faire américain, sujet authentique des Yankees dont il critiquait tant l'impérialisme tentaculaire.
Malgré tout, mon Manno est le meilleur. Qu'en est-il du votre?
Pascal ADRIEN
Citoyen Haïtien

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