Pourquoi les Haïtiens préfèrent-ils garder leur épargne en dollars?

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Il s’agit d’une des questions qui reviennent le plus souvent dans le débat sur l’arrêté présidentiel relatif à l’affichage obligatoire des prix en gourdes. Pourquoi tout le monde veut garder son épargne en dollars américains?

En me posant la question, un de mes amis voulait insinuer que si les prix étaient affichés en gourdes, on aurait moins ou pas besoin de disposer d’un compte en dollars. C’est à peu près l’un des arguments avancés par les autorités lors de la conférence de presse du 2 mars. L’exemple suivant montre que ce n’est pas vraiment le cas. Il apporte un élément de réponse beaucoup plus pertinent à la question.

Rappelons que le 29 septembre 1989, le président Prosper Avril avait pris un décret autorisant les banques commerciales à ouvrir un compte en devises étrangères, particulièrement en dollars américains, pour n’importe quel client. Ce faisant, il avait activé le levier de la dollarisation progressive de l’économie haïtienne. À cette époque, le taux moyen mensuel de change avoisinait les 7.8 gourdes pour un dollar. Ainsi, si un client disposait d’un montant de 100 000 gourdes et qu’il décidait de convertir cette somme en dollars, il aurait obtenu un magot de 12 820 dollars américains. Si quelqu’un d’autre, par pur nationalisme, voulait conserver son épargne en gourdes, symbole de souveraineté nationale par excellence, il aurait eu aujourd’hui l’équivalent d’un montant de 1 515 dollars pour ses 100 000 gourdes (à 66 gourdes pour un dollar).

J’ignore complètement ici le montant d’intérêt qu’aurait rapporté un dépôt à terme de 12 820 dollars américains sur la période de 29 ans. Ce même montant reconverti en gourdes donnerait aujourd’hui une somme de 846 154 gourdes au taux de 66 gourdes pour un dollar américain. On voit l’enjeu qui se cache derrière les mesures visant le taux de change en Haïti. Les gens riches et puissants entrepreneurs peuvent gagner beaucoup d’argent sans investir un sou. Rien qu’en spéculant sur le taux de change. C’est un pari gagnant et non risqué.

De l’autre côté, ceux qui ne détiennent pas la compétence, l’information et le pouvoir de négociation seront généralement les principaux perdants. Très souvent, les politiques économiques ou les politiques publiques en général font des gagnants et des perdants. Il incombe alors à l’État de s’assurer que les gagnants puissent compenser les perdants à travers un mécanisme de taxation et de redistribution efficace.

En dollar américain, le second client nationaliste perd 88 % de la valeur de son épargne initiale 20 jours plus tard. Mais s’il a vraiment la ferme conviction dans le symbole de la souveraineté nationale, il ne convertira pas ses 100 000 gourdes en dollars. Quitte à perdre la quasi-totalité de la valeur du montant. Combien de nationalistes de ce genre existent encore dans le pays ? L’indice de la dollarisation semble nous indiquer qu’il n’y en a pas beaucoup.

L’indice de la dollarisation en pourcentage de la masse monétaire (M3) publié dans les bulletins statistiques de la Banque de la République d’Haïti (BRH) est passé d’un pourcentage négligeable au 30 septembre 1989 à 18.53 % en octobre 1996, puis à 55.68 % au 30 septembre 2017. Pour les mêmes périodes, les dépôts en dollars américains sont passés d’un montant insignifiant en 1989 à 174.23 millions de dollars en 1996 et 2.4 milliards de dollars américains au 30 septembre 2017.

Quand on revendique que tous les autres pays utilisent leur unique monnaie nationale sur leur territoire, un élément de réponse se trouve dans le niveau de l’indice de dollarisation. Ces pays n’ont pas 56 % de leur épargne dans une monnaie étrangère comme en Haïti. Certains de ceux qui avaient un indice de dollarisation aussi élevé ont tout bonnement adopté la devise étrangère officiellement.

Pour revenir à la question de départ, les agents économiques gardent leur épargne en dollars pour se protéger contre la dépréciation de la gourde et de l’augmentation incontrôlée du taux de change. En ce qui a trait à la perte d’épargne enregistrée sur le taux de change ci-dessus mentionnée, l’affichage en gourdes représente un détail banal qui ne résoudra pas le problème. Quand le taux de change était stable à raison de cinq gourdes pour un dollar, la monnaie d’affichage n’avait aucune importance. Les agents économiques étaient indifférents vis-à-vis des options d’avoir un compte en gourdes et un compte en dollars.

Mais le taux de change fixe n’était plus soutenable à la fin des années 80 quand la production se mettait à chuter drastiquement. S’ensuivaient les déficits budgétaires et de la balance commerciale. L’instabilité politique se mêlait de la partie provoquant une incertitude grandissante sur le taux de change. Les deux vont provoquer des anticipations pessimistes et des spéculations par rapport à la gourde. Voilà les vraies causes de la spéculation et des anticipations sur le taux de change. Le commerçant qui importe s’intéresse beaucoup plus au taux de change de sa prochaine commande que celui affiché le jour de vente. Et comme chaque entreprise utilise son propre taux depuis belle lurette, cette pratique va continuer, voire s’aggraver pour la conversion des prix en gourdes.

Incohérence temporelle des décisions politiques

À défaut de pouvoir apporter des réponses cohérentes à ces problématiques politiques et économiques, les dirigeants ont souvent répondu par des décisions populistes. Si d’autres mesures importantes ne sont pas envisagées, avec la vitesse actuelle du processus de dollarisation, l’économie haïtienne ne mettra pas longtemps à être « dollarisée » presque complètement. Même si les autorités exigent que les prix soient affichés en gourdes. Il faudra bien plus que l’affichage en gourdes pour contrer la dollarisation et donner à la gourde ses lettres de noblesse.

En analysant le décret du 29 septembre 1989, on comprend qu’il s’agissait d’une dollarisation implicite, progressive et douce. Il contient un seul motif avoué: « Considérant que, dans la conjoncture économique actuelle, il importe d’encourager l’alimentation du circuit en devises étrangères. » En fait, c’était le même problème que l’on observe aujourd’hui: la rareté de dollars américains sur le marché local qui faisait augmenter le taux de change. Il fallait augmenter l’offre de dollars américains sur le marché local. Mais les autorités haïtiennes ne pensaient pas à accroitre les exportations, à diminuer les importations, à faire rentrer plus de touristes, à encourager les investissements directs étrangers.

Pourtant, deux mois avant la publication du décret du 29 septembre, le président Avril avait pris un autre décret sur la gestion des devises le 7 juillet 1989. Mais d’où allaient provenir ces devises ? Pour faire face à la rareté de devises étrangères, les autorités d’alors avaient décrété : « Article 1 : Les banques commerciales sont autorisées à ouvrir en faveur de leur clientèle des comptes en devises étrangères. Article 2 : Les dépôts effectués sur ces comptes ne sont sujets à aucune remise de la part des banques commerciales à la Banque de la République d’Haïti (BRH) et peuvent être utilisés par leurs propriétaires suivant les modalités de gestion de ces comptes établies par ces banques. » On voit ici de puissantes incitations pour les banques et les épargnants de garder leur épargne en dollars américains. Et c’était voulu par les autorités de l’époque qui fuyaient les vraies causes de la rareté de dollars américains.

Si l’objectif conjoncturel était d’encourager l’alimentation du marché en devises étrangères, la décision a été très efficace puisqu’aujourd’hui, plus de 60 % des dépôts sont en dollars américains. Mais, 29 ans après la publication du 29 septembre, le résultat final est une dollarisation quasi irréversible. D’où la nécessité de penser à la cohérence temporelle des décisions publiques dès leur conception. S’il faut croire les ténors de l’administration Moïse/Lafontant et d’autres analystes qui pensent que l’affichage en gourdes s’inscrit dans une démarche de rétablissement de la souveraineté nationale, les signataires du décret du 29 septembre 1989 consacrant la dollarisation implicite de l’économie nationale peuvent être considérés comme des fossoyeurs de ce symbole de souveraineté (la gourde) politique et économique.

Près de trente ans plus tard, l’on se rend compte que cette décision est néfaste pour l’économie et l’on tente de rectifier le tir. Mais il est déjà très tard. Parallèlement, durant la même période, on avait décidé d’éliminer les barrières tarifaires afin de faire baisser les prix des produits de première nécessité. Les prix ont diminué à court terme pour augmenter drastiquement à moyen et long termes. Aujourd’hui, on essaie de les augmenter quand toute la structure de la production nationale a été déjà bafouée par cette mesure.

C’est ainsi que les décisions prises aujourd’hui auront leurs répercussions dans les 20 ou 30 prochaines années. La dette contractée dans le cadre du programme PetroCaribe aura son lot de conséquences fâcheuses. À bien analyser les effets des mesures prises en 1989, on comprend que les dirigeants haïtiens ont provoqué des désastres pires que les désastres naturels à l’économie nationale. Au bout du compte, ce sont les plus pauvres, qui ne comprennent même pas le jeu, qui paieront innocemment pour l’ensemble des pots cassés. Ainsi se nourrit le cercle vicieux de la pauvreté et du sous-développement d’Haïti !

Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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