Votre assiette : une prise de position sociale, politique et économique

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Marianne Lefebvre

Avant d’avoir assisté à une présentation de la nutritionniste québécoise Marianne Lefebvre sur la nutrition internationale, je ne réalisais pas que l’alimentation comportait autant d’enjeux majeurs. Pour tout résumer en une phrase : le bien-être physique, émotif mais aussi socioéconomique se reflète aisément dans votre assiette et vice-versa. Celle-ci témoigne d’une prise de position sociale, politique et économique.

Bien manger, faut-il l’avouer, n’est pas seulement une question économique. Vous pouvez être riche et mal vous nourrir, à cause d’une méconnaissance des éléments de base de la nutrition équilibrée. L’inverse est aussi vrai: vous pouvez être de condition économique modeste et bien vous nourrir. Pour preuve : les pois, les vivres et les fruits sont des denrées accessibles qui sont à la base d’une saine alimentation.

Marianne Lefebvre est détentrice d’une maitrise en nutrition de l’Université de Montréal. Elle est spécialisée en nutrition internationale. Lors de ses nombreuses présentations, son visage laisse transpirer sa passion pour la cuisine multiculturelle. Elle donne des exemples de recettes à travers le monde. Du riz collé d’Haïti aux « Cavatelli al rapini » de la Méditerranée en passant par les aubergines farcies à la viande d’inspiration libanaise. La cuisine représente une grosse industrie à travers le monde.

Des recettes de nombreux pays se retrouvent sur son site Internet, , conçu pour aider à l’intégration alimentaire des nouveaux immigrants au Canada et à la population générale à faire des choix nutritifs sains et diversifiés.

Justement, l’intégration alimentaire représente un enjeu de taille pour les nouveaux arrivants.  J’étais tellement heureux de découvrir, après un an à Montréal, une boucherie où je pouvais m’acheter de la viande de chèvre. Évidemment, avec toujours la même sensation que ce n’est pas la même saveur que la chèvre créole. La nutritionniste internationale aborde toutes ces problématiques chez les nouveaux arrivants.

La cerise sur le gâteau pour les Haïtiens : Marianne  parle du riz collé en créole. Pourquoi? Parce qu’elle est déjà à sa cinquième visite en Haïti où elle fait des formations en nutrition pour des élèves haïtiens mais aussi des parents, des cuisinières, des professeurs et directeurs d’école. Elle devait d’ailleurs se rendre en Haïti à la fin du mois de septembre 2019. Mais son voyage a été reporté à cause de la situation de crise politique aigüe que vit le pays.

Marianne adore Haïti, sa culture, ses gens et leurs valeurs. Elle aime le rythme de vie qui est beaucoup moins rapide qu’à Montréal. Elle trouve la faune et la flore haïtiennes  incroyablement magnifiques et inégalables. Elle est aussi charmée par les habitudes culinaires et alimentaires haïtiennes. « J’aime le fait que les femmes cuisinent en groupe, en chantant. J’aime le konbit ! J’aime cueillir des pois, les trier et les cuisiner. Je suis aussi une fan du pikliz, du manba piké, des mangues et du chocolat haïtien», avoue-t-elle dans un large sourire contagieux.

Et la mauvaise presse dont souffre le pays à travers le monde ne la dissuade pas trop. Son amour pour Haïti et son peuple est né en 2008 lorsqu’elle y a mis les pieds pour la première fois.  Elle est ensuite revenue en 2009 pour y travailler et rédiger son mémoire de maîtrise en collaboration avec la Fondation haïtienne de diabète et de maladies cardiovasculaires (Fhadimac). Le mémoire portait sur l’alimentation, les maladies chroniques et le niveau socio-économique des Haïtiens.

Depuis 2017, Marianne visite Haïti comme consultante en nutrition pour l’Union des producteurs agricoles du Québec Développement international () dans le cadre de leur programme « Manje lokal nou grandi ». Comme partenaires locaux, elle travaille principalement avec la Fondation pour le développement économique et social (Fodes-5) mais aussi avec la Fédération d'encadrement des petits paysans des mornes et des plaines en Haïti (FEPPMPH) et la Fédération des organisations de producteurs agricoles pour le développement économique et social (Fopades).

Marianne est passionnée de la cuisine internationale autant pour ce qu’elle apporte dans les assiettes que pour son rôle de rassembleur de cultures et de découverte qu’elle joue. Elle croit que l’alimentation constitue un excellent véhicule d’échange culturel, de partage mais aussi d’intégration, particulièrement pour les nouveaux arrivants du Canada. Elle est la seule spécialiste de la nutrition internationale chez les communautés culturelles au Québec. L’intégration alimentaire représente un enjeu de santé de taille pour les Néo-Canadiens en favorisant la création de ponts interculturels par la nourriture.

Marianne note que les immigrants arrivent au Canada en excellente santé, en raison particulièrement du processus rigoureux de sélection. Le Canada choisit les mieux formés qui sont en excellente santé. Cependant, quelques années après leur arrivée, leur état de santé se détériore. Raison : les immigrants n’ont pas toujours adapté leurs habitudes alimentaires à la réalité du pays d’accueil.

On peut consommer les mêmes produits qu’au pays d’origine sans nécessairement avoir les mêmes besoins en nutriments que dans son pays. Les immigrants au Québec sont souvent moins actifs que dans leur pays, surtout en hiver à cause du climat de froid rigoureux. Si on mange autant mais on bouge moins, on peut vite prendre du poids et être à risque de maladies chroniques. Il existe aussi certains produits que l’on ne retrouve pas toujours en terre étrangère.

Un manque flagrant de connaissance

Qui plus est, la différence de culture s’avère souvent énorme. Par exemple, Marianne Lefebvre rapporte le cas d’une Latino-Américaine qui avait l’habitude de prendre un diner copieux dans son pays. Elle s’est mariée avec un Québécois qui, culturellement, prend plutôt un souper abondant. Finalement, elle se retrouve à cumuler les deux : un diner copieux et un souper abondant. Résultat : elle a pris plus de 10 kilos en une année.

Avec ce rythme d’augmentation de poids, les risques de maladies chroniques augmentent de façon exponentielle. Voilà un exemple d’enjeu d’une bonne intégration alimentaire. C’est ce qui justifie l’importance du travail de Marianne Lefebvre et de sa firme Intégration Nutrition qu’elle a fondée en 2013.

L’idée de ce projet a réellement fait surface quand, dans le cadre de ses fonctions de nutritionniste, elle a dû se rendre au domicile d’une Africaine récemment arrivée au Canada. Celle-ci était enceinte et sévèrement dénutrie. À son grand étonnement, cette femme ne manquait pas de moyens économiques. Il y avait chez elle, se souvient Marianne, plus de nourriture qu’il n’en fallait pour nourrir une armée.

La nouvelle arrivante était simplement dépourvue de connaissances culinaires et complètement perdue dans une cuisine canadienne. « Elle ne savait pas qu’il n’était pas nécessaire de faire du feu pour faire marcher sa cuisinière électrique, que la patate douce ne se mangeait pas crue et qu’il n’était pas nécessaire de congeler les boîtes de conserve », révèle la nutritionniste. Elle l’a alors aidée à cuisiner une bonne soupe aux légumes et à la chèvre épicée à l’africaine et remaniée un peu à la québécoise. Du pur délice pour les deux femmes.

Les nouveaux arrivants sont souvent pris au dépourvu devant une culture alimentaire complètement différente de la leur : types de conservation des aliments, horaire de repas, offre alimentaire différente, abondance d’aliments pré-préparés, etc. Les habitudes alimentaires des immigrants sont très souvent affectées par divers changements environnementaux, économiques et socioculturels. Ce sont autant de facteurs qui peuvent nuire de façon considérable à leur état de santé.

Marianne Lefebvre a déjà visité plus d’une trentaine de pays où elle a exploré les habitudes alimentaires et les connaissances culinaires de leur population. Elle se spécialise dans le domaine de l’éducation nutritionnelle avec pour mission principale, dit-elle, de soutenir l’intégration des populations immigrantes au sein de la culture alimentaire du pays d’accueil. En 2016, elle a cosigné et copublié « À l’autre goût du monde », une collection de guides sur les habitudes alimentaires à travers le monde.

Marianne accompagne les nouveaux arrivants dans leur apprentissage et leur appropriation de la culture alimentaire locale ainsi que la population québécoise de toute origine en quête de renouveau alimentaire. Elle propose une vraie aventure gastronomique en faisant de l’alimentation un éloquent dialogue de cultures.

Les différentes communautés culturelles, reconnait la nutritionniste, apportent à l’environnement alimentaire canadien une variété de saveurs et d’odeurs plus enivrantes les unes que les autres. Sa firme, indique-t-elle, constitue un ambassadeur de saveurs d’ailleurs afin que chacun puisse apprécier et se délecter de la culture de l’autre. Car, poursuit-elle, connaître l’autre à travers sa nourriture demeure une excellente façon de vivre en communauté.

La cuisine est également un important vecteur de propagation historique. Le 13 février 2014, Marianne Lefebvre, dans une publication sur son site Internet, a invité les élites québécoises à penser déjà à une soupe de l’indépendance du Québec par analogie à celle de l’indépendance d’Haïti. Elle cuisine celle-ci depuis plus de cinq ans. Elle raconte aussi l’histoire de notre soupe joumou (soupe au giraumon ou soupe de l’indépendance) aux gens du monde entier, voire aux Haïtiens qui ne le savaient encore.

Au temps de la colonie française (avant l’indépendance du pays), lit-on sur son site Internet, la consommation de cette prestigieuse soupe était autorisée uniquement aux maîtres fortunés. Les esclaves n’y avaient pas droit; et ce, malgré le fait qu’ils étaient les seuls à semer et cultiver ses précieux ingrédients. La valeur historique et politique qui entoure cette soupe en Haïti vient du fait qu’au jour de l’indépendance du pays, la femme de Jean-Jacques Dessalines, père de la Révolution haïtienne, autorisa  la consommation de cette soupe à tous, paysans comme esclaves, afin de montrer au monde entier, particulièrement à la France, que les Haïtiens étaient devenus un peuple libre, fier et indépendant.

Bien ancrée dans la tradition haïtienne, cette merveilleuse soupe vitaminée est donc préparée et consommée par tous les Haïtiens le 1er janvier de chaque an en mémoire  de leur indépendance, informe-t-elle. Dans certaines régions du pays, particulièrement dans la capitale, cette soupe est consommée tous les dimanches. Dans la diaspora haïtienne également. Cette tradition hebdomadaire viendrait du fait que comme dans certains villages, le marché a lieu le samedi, les gens ont pris l’habitude de faire cette soupe afin de faire cuire les légumes non vendus au marché, écrit-elle.

En attendant une soupe de l’indépendance du Québec qui demeure encore une province canadienne, Marianne Lefebvre propose la recette de la soupe haïtienne qu’elle considère comme  une excellente soupe réconfortante qui aide, sans le moindre doute, à passer à travers le dur hiver québécois.

Penser à une soupe de l’indépendance québécoise est une façon d’assumer son penchant souverainiste. Comme quoi, outre le bien-être physique, émotif et socioéconomique, votre assiette témoigne aussi de votre positionnement politique. En mangeant local par exemple, nous supportons l’agriculture et la culture haïtiennes. Et c’est une décision sociale, politique et surtout économique par excellence. 

Thomas Lalime

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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