TPS, Chili à tout prix, Destination Brésil : quand les élites haïtiennes ont tué l’espoir

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Jeunes haitiens au Chili

Notre confrère Valéry Numa est en train de réaliser une tournée internationale de projection de son tout dernier documentaire « Tout pour le statut (TPS) ». Ce dernier s’inscrit dans le prolongement de ses deux premiers longs-métrages autour de la même problématique : l’exode massif des Haïtiens vers l’étranger.

Chili à tout prix et Destination Brésil avaient mis au grand jour le désir de nos compatriotes, particulièrement les plus jeunes Haïtiens, de quitter le pays à tout prix. Peu importe la destination. Pour eux, l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Plus inquiétant encore, l’exode massif de la force de travail haïtienne prouve qu’elle n’a plus confiance dans un lendemain meilleur en Haïti. Les jeunes ne rêvent plus. Ils n’ont plus d’espoir. Ils ne répètent plus : l’espoir fait vivre. Les élites haïtiennes ont tué l’espoir en Haïti et pour Haïti.

Le tableau macabre de désespoir décrit dans les trois documentaires de Valéry Numa s’oppose diamétralement à la philosophie coutumière de combat et de lutte acharnée pour un lendemain opulent des jeunes Haïtiens du passé. Cette philosophie a été traduite admirablement dans un texte prémonitoire du poète martyr Jacques Roche, de regrettée mémoire. Mon ancien collègue au journal Le Matin écrivait: «Tu peux m’enfermer comme un fou, me rendre fou, m’humilier, m’écraser, m’assoiffer, m’affamer. Me faire signer la reddition de mes combats… Mais tu ne peux tuer mes rêves.» Comme si l’on pouvait tout lui faire de grave sans arriver à tuer son rêve, son espoir. J’avais le pressentiment que, même en tuant Jacques Roche, son rêve et son espoir auraient pu survivre.

Aujourd’hui, malheureusement, contrairement à tout ce que Jacques Roche pouvait penser, on arrive à tuer l’espoir des jeunes Haïtiens. Ils veulent tous partir. Je ne peux m’empêcher de penser à ma grande sœur défunte qui refusait systématiquement de quitter le pays (dans de très bonnes conditions) au début des années 80. Elle rêvait de contribuer au développement de son Haïti chérie. Elle n’avait rien pu faire. Elle n’a rien vu de tel de son vivant.

L’espoir jadis du jeune Haïtien est aujourd’hui confronté à deux types de catastrophes : les cataclysmes naturels et les catastrophes provoquées par les élites haïtiennes. TPS retrace justement l’histoire de quelques professionnels qui ont fui le pays après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, une catastrophe naturelle majeure. Ils ont émigré sans un plan d’émigration clairement défini. Certains n’avaient pas de famille aux États-Unis ni d’amis. Ils voulaient tout simplement fuir par tous les moyens.

Un fort pourcentage de ces professionnels qui ont quitté le pays à destination des États-Unis avec des visas de type touriste après le tremblement de terre vont bénéficier du statut de protection temporaire (TPS en anglais) de l’administration Barack Obama. Après le tremblement de terre, environ 60 000 Haïtiens détenaient ce fameux TPS. Au moment de la réalisation du documentaire, environ 20 000 arrivaient à obtenir un statut permanent. Pour les autres, le TPS laissait planer une véritable épée de Damoclès sur leur tête.

Et de fait, le président Donald Trump promet de renvoyer chez eux tous ceux qui n’arrivent pas à obtenir un statut permanent à compter du mois d’août 2019. Ces gens auraient, en quelque sorte, perdu près de 8 ans de leur vie. On comprend donc pourquoi ils ont entamé la bataille de leur vie afin de trouver ce statut d’immigration permanent. Au bout du compte, certains de ces compatriotes se rendent compte que l’aventure ne valait pas forcément la peine et qu’Haïti était bien meilleure pour eux.

Devant cette menace imminente, en avril 2018, plus de 25 000 étrangers de statut précaire aux États-Unis ont traversé la frontière canado-américaine. Un peu plus de la moitié de ces personnes, dont une majorité d’Haïtiens, se sont dirigés vers le Québec. Depuis le début de l’année 2018 jusqu’à la mi-avril 2018, environ 3 082 personnes ont franchi la frontière de manière irrégulière selon les données du gouvernement canadien.

Même s’ils ont été accueillis relativement bien, rien ne leur garantit un statut de résidents permanents en territoire canadien. Pour preuve, pour la période allant du 1er janvier 2017 au 16 avril 2018, l’Immigration Canada a déjà renvoyé du Canada 14 personnes d’origine haïtienne qui avaient franchi la frontière canado-américaine. Ils ont vu le rêve d’Eldorado nord-américain partir en fumée.

En septembre 2017, à travers « Chili à tout prix », Valéry Numa avait mis les projecteurs sur le Chili où nos compatriotes se ruaient en masse. Ce documentaire d’un peu plus d’une heure retrace des succès notoires et des expériences malheureuses qui laissent le téléspectateur songeur. Pourtant, même les échecs retentissants n’arrivent pas à calmer les ardeurs des Haïtiens pour un renouveau en terre étrangère. Il s’agit d’une preuve tangible de leur désespoir. Le Chili a dû récemment imposer un visa d’entrée pour décourager les Haïtiens les moins qualifiés à s’embarquer dans une aventure parfois périlleuse. Le rythme de 400 Haïtiens par jour, ne parlant pas toujours l’espagnol, n’était plus soutenable.

Le nombre d’Haïtiens au Chili est passé de 1 069 en 2013 à 70 449 au moment de la réalisation du documentaire. Ils sont devenus rapidement la quatrième plus grande communauté migrante au Chili. Ceux qui arrivent à trouver un emploi, notamment dans le secteur de la construction, perçoivent en moyenne un salaire de 415 dollars américains par mois. Le rêve de trouver un emploi est devenu réalité pour cette catégorie. En se regroupant comme ils le peuvent, ils arrivent à payer le loyer, la nourriture et transférer – quand même - un petit montant vers la famille en Haïti. En 2016, ces transferts avaient totalisé 36 millions de dollars américains. Et seulement pour le mois de mai de l'année 2017, les migrants haïtiens vivant au Chili avaient envoyé à leurs proches en Haïti des transferts de l'ordre de 7,5 millions de dollars américains.

En 2016, Valéry Numa avait mis les projecteurs sur le Brésil avec Destination Brésil, son premier long film documentaire autour de la thématique d’immigration. Ce dernier présente la situation généralement précaire des Haïtiens en territoire brésilien et le parcours très dangereux de ceux qui décident de braver tous les dangers en vue de traverser vers les États-Unis, «la terre promise». Les péripéties commençaient depuis l’ambassade du Brésil en Haïti où les postulants passaient des nuits pour obtenir le visa « de délivrance ».

Jean Wislet symbolisait toute la détresse d’un citoyen haïtien qui devait commencer à préparer sa retraite mais qui n’a jamais eu la chance de travailler dans sa vie. Il n’a pas hésité à risquer sa vie dans une longue traversée du désert pour arriver à la « terre promise». Aujourd’hui, Donald Trump risque de tout bousiller. Il a quitté San Paolo en bus pour atteindre la frontière du Pérou après quatre jours. Ensuite, il a traversé du Pérou à l’Équateur après plusieurs jours puis de l’Équateur à la Colombie, encore durant plusieurs jours. Certains y ont laissé leur peau, dévorés par des animaux sauvages dans les forêts.

Les plus forts physiquement et les plus chanceux arrivent à passer par le Honduras, le Guatemala et le Mexique pour finalement atterrir à la frontière de la Californie. Jean Wislet a connu la prison au Panama, au Costa-Rica, au Mexique et aux États-Unis. Avec ses acolytes, ils ont bravé la faim, la soif, les animaux sauvages et les passeurs malhonnêtes pendant environ trois mois avant de fouler les côtes californiennes. Il faut être vraiment désespéré pour tenter de telles aventures.

Un simple emploi aurait pu éviter tout ce périple au malheureux Jean Wislet. Bien que les travailleurs de la sous-traitance n’arrivent même pas à nourrir convenablement leur famille. Mais ceux qui y travaillent se retrouvent dans une meilleure situation que les chômeurs. À noter que les Haïtiens fuient aussi l’insécurité physique, psychique et psychologique. Par exemple, un jeune raconte avoir fui le pays parce que ses parents ont été victimes de la sorcellerie.

Dans une entrevue récemment accordée à un journaliste culturel, le célèbre chanteur haïtien Dieudonné Larose avoue qu’au sommet de sa gloire, il avait clairement fait savoir aux responsables du DP Express qu’à son premier voyage à l’étranger, il allait laisser Haïti définitivement. Il affirme avoir vu venir les péripéties que connaît Haïti aujourd’hui à travers le début d’un cycle d’insécurité et d’instabilité politique. Les grèves, les coups d’État, les émeutes, les « dechoukay », la gabegie et la mauvaise gouvernance étaient les principaux indicateurs annonciateurs de la débâcle. Pour Dieudonné Larose, il fallait quitter le pays à tout prix et au plus vite. Ce qui fut fait.

Avec l’actualité de ce week-end, on ne compte plus le nombre de compatriotes qui caressent le rêve de fuir le pays. Puisque les prochains jours risquent d’être encore plus durs. Ce sont là les catastrophes haïtiennes provoquées par les élites haïtiennes qui ont tué l’espoir dans un lendemain meilleur.

Avec une perception des Haïtiens comme celle décrite dans les documentaires de Valéry Numa, le processus de développement devient de plus en plus difficile. Pourtant, encore en 1990, l’enthousiasme des Haïtiens et l’espoir suscités par l’élection de Jean-Bertrand Aristide avaient permis de garder Port-au-Prince très propre et d’alimenter l’espoir dans une nouvelle Haïti. Les Haïtiens de l’extérieur rentraient en masse. La perte de cette psychologie entreprenante provoquée par les grandes déceptions des innombrables promesses déçues explique en grande partie l’exode massif des Haïtiens vers l’étranger. Elle explique cette colère qui déchaine les passions destructrices en lieu et place de l’imagination créatrice.

TPS, Chili à tout prix et Destination Brésil constituent un échantillon représentatif du rêve déchu de l’Haïtien d’aujourd’hui. On pouvait ajouter la République dominicaine, le Canada, la France et les Antilles, on retrouverait à peu près les mêmes situations. Malheureusement, avec les politiques actuelles, le renversement de cette tendance n’est pas pour demain.

Thomas Lalime Source Le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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