Technologies numériques : une quatrième révolution industrielle ?

Publié
2 mois ago
Dernière mise à jour
1 mois ago
3553 views
Time to
read
5’

Bras robotise industriel

L'histoirede l’humanité a connu trois grandes révolutions industrielles. La première a vu le jour en Grande-Bretagne entre 1760 à 1850 environ. C’était le passage d’un système de production agraire en milieu rural à un système de production mécanisé en milieu urbain. Des exemples d’avancées technologiques importantes de cette époque ont été la filature du coton, la machine et les navires à vapeur, les chemins de fer et le remplacement du bois par le métal (Gordon, 2015 et 2016).

Au cours de cette période, la Grande-Bretagne a augmenté graduellement sa croissance économique au moyen de gains significatifs de productivité. Le taux de croissance annuel de la productivité du travail (PIB par heure travaillée) dans ce pays se situait en moyenne dans une fourchette d’environ 0,3 à 0,6 % durant la première révolution industrielle.

La deuxième révolution industrielle s’étendait de 1870 à 1970 environ. Au fil du temps, les États-Unis devenaient le chef de file de cette révolution qui donnait lieu à une transition vers la production, la distribution et la communication de masse. Ce n’est pas exagéré de penser que le leadership technologique a permis aux États-Unis de devenir la première puissance économique et politique mondiale.

Les principales innovations de cette période ont été l’électricité, les réseaux d’aqueduc et d’égouts ainsi que la collecte d’ordures dans les villes, le téléphone, le moteur à combustion interne, le transport aérien, les autoroutes, la radio, la télévision, le plastique, la climatisation, les gratte-ciels, les antibiotiques et les traitements permettant de réduire la mortalité infantile.

Contrairement à celle de la première révolution industrielle, la croissance de la productivité est alors importante et soutenue. De 1920 à 1970, le taux de croissance annuel de la productivité du travail aux États-Unis s’établissait à 2,8 % en moyenne (Gordon, 2016).

La troisième révolution industrielle, qui a pour pivot les technologies de l’information et de la communication (TIC), remonte aux années 1960. Elle est menée encore une fois par les États-Unis d’Amérique. Elle est marquée par les progrès considérables dans les domaines de l’informatique en réseau et des télécommunications qui s’accompagnent d’une baisse marquée des prix du matériel et des logiciels de TIC ainsi que d’une amélioration rapide de leur qualité.

Les principales innovations demeurent les percées dans la fabrication de semi-conducteurs, le passage des gros ordinateurs aux portables, la messagerie électronique, la télécopie, la photocopie, les documents électroniques, l’Internet, le commerce électronique, le balayage de codes à barres, les catalogues électroniques, les guichets automatiques, l’évaluation automatique du crédit et les télécommunications mobiles.

La diffusion des TIC, en particulier dans les bureaux et dans les secteurs du commerce, va contribuer à la croissance de la productivité du travail aux États-Unis, environ 2,5 % par année entre 1996 et 2004 (Gordon, 2015).

Une quatrième révolution industrielle?

Faut-il considérer l’avènement du numérique comme un prolongement de la troisième révolution (celle des TIC) ou comme une quatrième révolution à part entière? Les avis sont partagés. Gordon (2015 et 2016), entre autres, voit les technologies numériques comme des TIC évoluées qui, en comparaison avec les innovations des époques antérieures, sont moins transformatrices et sont loin de disposer de la même portée pour engendrer des hausses importantes et durables de  productivité.

Par contre, Schwab (2016) soutient qu’une quatrième révolution industrielle est en train de s’opérer et qu’elle métamorphosera fondamentalement les économies et les sociétés. Selon lui, il en résultera une fusion des mondes physique, numérique et biologique qui se déclinera, par exemple, sous la forme de chaînes de production hautement interconnectées ainsi que de processus semi-automatiques de prévisions et de prise de décision.

Brynjolfsson et McAfee (2015) décrivent l’ère numérique comme le « deuxième âge de la machine ». Si la première ère de la mécanisation, du début de la première révolution industrielle à aujourd’hui, a été marquée par l’automatisation de tâches effectuées jusque-là manuellement, la deuxième verra l’automatisation d’une foule de tâches fondées sur le savoir et leur exécution à bon marché sur une grande échelle.

Les téléphones mobiles d’aujourd’hui sont bien plus puissants et beaucoup moins chers que ceux qui ont alimenté Apollo 11 lors de l’expédition de 1969 sur la Lune. Les composantes de téléphonie mobile sont devenues pratiquement banalisées.

Les écrans, les processeurs, les capteurs, les puces GPS, les puces réseau et les puces mémoire ne coûtent pas beaucoup ces jours-ci. Vous pouvez maintenant acheter un smartphone à un prix raisonnable. Et ce prix continue de baisser. Les smartphones sont en train de devenir monnaie courante, même dans des régions très pauvres, fait remarquer Hal Varian, (2016) économiste en chef à Google.

Les technologies numériques transforment le fonctionnement des entreprises en facilitant les tâches fortement tributaires de la connectivité, de l’utilisation de renseignements, des prévisions et de la collaboration. Les entreprises disposant d’un capital organisationnel, d’un processus de gestion du personnel et de prise de décision de grande qualité et d’un capital humain (main-d’œuvre qualifiée) élevés qui investissent dans les technologies numériques afficheront les plus grands gains de productivité.

Ces entreprises sont généralement capables de s’adapter et de tirer pleinement avantage de leurs investissements en repérant et en exploitant les occasions de faire progresser leurs ventes, de restructurer leurs processus et d’accroître l’efficacité de leur production. Le passage à une économie orientée sur les technologies numériques pourrait avoir une vaste gamme de répercussions macroéconomiques.

Selon les données disponibles, l’usage de l’Internet a pour effet d’accroître de 10 % la productivité des petites et moyennes entreprises (PME). Celles qui font un usage efficace des technologies Web exportent et croissent deux fois plus que les autres PME. L’Internet a été responsable de 21 % de la croissance entre 2004 et 2009 dans les pays du G8.

Toutes ces révolutions industrielles ont eu des impacts considérables sur le développement économique. Robert Solow (1956), prix Nobel d’économie en 1987, a démontré bien avant l’avènement des TIC qu’à long terme, la croissance économique ne provient que du progrès technique ou de la technologie. Selon son lui, les autres facteurs, comme le capital (l’épargne) et le travail (capital humain), n’ont que des effets de court terme sur la croissance économique.

D’autres auteurs après Solow ont démontré que le progrès technique provient de l’investissement dans l’enseignement supérieur qui, lui-même, accroit le stock de capital humain susceptible de faire progresser la science. Ce progrès débouchera sur les innovations technologiques résultant principalement de l’investissement dans la recherche et le développement. 

Deux explications sont possibles. Premièrement, une hausse de la production par travailleur peut venir d'une hausse du capital par travailleur. Mais l'accumulation du capital en elle-même ne permet pas une croissance durable en raison des rendements décroissants du capital. Deuxièmement, la croissance peut venir d'une amélioration de la technologie de production. Le progrès technique entraine alors une plus grande production par travailleur pour un niveau de capital donné et permet de surpasser les obstacles de la loi des rendements décroissants.

Le modèle de Solow (1956) engendre plusieurs implications. Les principales sont les suivantes :

1) À long-terme, le PIB par tête croit à un taux constant donné par le rythme du progrès technique exogène. Par conséquent, toute politique visant à modifier l’épargne (investissement) ou le taux de croissance démographique n'aura aucune influence sur le taux de croissance du PIB par tête à long terme. 2) L’économie converge vers son niveau d’état régulier, limité par le progrès technique. Pour tout niveau initial strictement positif de capital physique par travailleur efficace, l’économie converge vers son niveau d’état régulier.

3) Il existe une sorte de convergence en club, c’est-à-dire que certains pays convergent vers un niveau de développement économique élevé et d’autres divergent. Ceux qui convergent sont généralement ceux qui arrivent à mieux profiter des progrès technologiques.  4) Le taux de croissance d'une économie dépend de sa distance par rapport à son état régulier. Il est d'autant plus élevé qu'elle est éloignée de ce niveau d’état régulier qui dépend de sa maîtrise du progrès technologique. 5) Si l’on souhaite avoir un taux élevé de croissance économique, il faut investir dans la technologie et le capital humain.

L’État doit jouer un rôle crucial dans la promotion de l’innovation et le soutien des entreprises technologiques en offrant des incitatifs fiscaux et en rendant les brevets plus avantageux pour les entreprises innovatrices. Un accompagnement spécifique peut être offert aux entreprises innovatrices afin de leur permettre de percer le marché international. Haïti pourrait bien bénéficier de ce marché mondial avec des jeunes entreprenants et compétents.

Stratégiquement, l’innovation demeure un facteur de compétitivité pour les entreprises et pour le pays. Au niveau des entreprises, l’innovation peut être le motif de survie dans un environnement concurrentiel. Celles qui n’arrivent pas à innover peuvent disparaître du marché du jour au lendemain. C’est vrai aussi pour un pays, mais sur un horizon beaucoup plus long.

Thomas Lalime source Le Nouvelliste

[email protected]

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

Animateur (s)

Portrait de Anne Merline Eugene
La Mafia existe
1 année 6 mois ago
Portrait de Jacques Adler Jean Pierre
Agenda Culturel RTVC - 20 Avril 2017
2 années 7 mois ago