Et si la CNDDR encourageait la prolifération des gangs armés

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Après la chute du président Jean-Bertrand Aristide le 29 février 2004, la capitale haïtienne allait basculer dans une vague d’insécurité tutoyant la terreur. Le rétablissement de l’ordre et de la sécurité était, comme aujourd’hui, l’urgente nécessité. Le gouvernement de transition dirigé par le Premier ministre d’alors Gérard Latortue et la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) n’arrivait pas à faire régner la paix, particulièrement dans le quartier du Bel-Air et dans la commune de Cité Soleil. Il y a eu l’opération Bagdad qui avait fait beaucoup de victimes innocentes.

Je parle toujours de cette période avec en mémoire mon collègue au journal Le Matin, Jacques Roche, de regrettée mémoire. Celui-ci a été kidnappé à Nazon pour être assassiné et laissé au sol à Delmas 2 quelques jours plus tard. L’image de son corps inerte, les bras cassés, malgré le versement de rançon, avait traumatisé la grande majorité de la population. C’était la consternation totale, au sein de la presse en particulier.

Seize ans plus tard, en dépit du passage de la Minustah, la situation a empiré. Ce ne sont plus le Bel-Air et la commune de Cité Soleil qui hantent les esprits. C’est pratiquement tout le pays qui est gangrené en 2020. La population entière vit avec la peur d’être kidnappée avec toutes les conséquences désastreuses que cela implique. On parle surtout de ruine financière, de torture, de viol, d’assassinat et de détresse psychologique. 

Pourtant il y a eu la création, depuis le mois de septembre 2006, sous la présidence du président René Préval, d’une première version de la Commission nationale de désarmement, démantèlement et réinsertion (CNDDR) qui était chargé « de favoriser la création d'un climat de confiance et de dialogue entre tous les secteurs afin de parvenir à un désarmement général ».

Le président de la CNDDR à l’époque, M. Alix Fils-Aimé, de regrettée mémoire, avait invité tous les secteurs détenant des armes illégales à les remettre. Il avait fait part d’un dialogue engagé avec des représentants de l'élite économique en vue de trouver les voies et moyens pour la restitution à l'État des armes dont des membres dudit secteur avaient fait l'acquisition pour la protection de leurs entreprises et de leur personne.

Le mandat de cette première version de la CNDDR n’avait pas une durée précise. Sa longévité dépendait des résultats obtenus. Comme il n’y a pas eu de résultats convaincants, une CNDDR 2.0 existe encore en 2020. Ironie du sort, les gangs armés se sont multipliés depuis.  Plus de 76 gangs armés ont été répertoriés par la CNDDR 2020 sur le territoire national.

La premiere question à se poser  devient alors : pourquoi le désarmement a si piteusement échoué ? Qui pis est, on a assisté à une prolifération des gangs armés au cours des dernières années. On peut légitimement se demander si la CNDDR n’a pas, même sans le vouloir, encouragé la prolifération des gangs armés.

Cette hypothèse n’est pas du tout farfelue. Elle découle de l’application du concept de la sélection adverse en économie. On rencontre souvent la sélection adverse (ou anti-sélection) dans les domaines de l'assurance et de la gestion du risque où une offre de produit aboutit à des résultats inverses de ceux espérés. Cela arrive très souvent à cause du phénomène de l'asymétrie d'information. On retrouve souvent la sélection adverse quand il est difficile pour un client d’appréhender le niveau de compétence et d’expérience des fournisseurs d’un service.

Dans ce genre de marché, il y a une distribution inégale de l'information entre les acteurs. Ces types d’asymétrie d'information engendrent des comportements opportunistes où  les individus ne disent pas toujours ce qu'ils savent ou qu’ils pensent. Ou encore ils ne tiennent pas leurs promesses. Par exemple, la sélection adverse apparaît à chaque fois qu'un acteur possède une information que l'autre n'a pas à la signature d’un contrat ou d’une entente.

C’est exactement ce qui se passe entre le gouvernement (ou la CNDDR) et les chefs de gangs armés. Le premier ne connait pas exactement le nombre d’armes que possède chaque gang armé et où ces armes sont cachées. De leur côté, les chefs de gangs ne connaissent pas exactement la vraie intention des autorités. Celles-ci prétendent vouloir combattre l’insécurité mais certains organismes de droits humains affirment l’existence d’une relation étroite entre les gangs armés et certaines autorités.

Une chose est certaine : les chefs de gangs armés connaissent bien leur vraie force de frappe qui dépasse souvent celle des forces de l’ordre. Ces derniers savent qu’ils ne peuvent pas vraiment être victimes de représailles des autorités en cas de non-respect d’une entente. Alors ils adoptent une stratégie qui optimise leur bien-être en remettant quelques armes, parfois dysfonctionnelles, aux autorités en échange de promesse d’emplois ou de projets dans leur zone de résidence. Très souvent, ils réclament de fortes sommes d’argent en échange d'une petite période d’accalmie apparente. Ils gardent cependant leur arsenal à l’abri des regards indiscrets. 

Le problème est encore plus grave. La possibilité de négociation avec la CNDDR confère aux chefs de gangs un important pouvoir de négociation et une grande valorisation sociale. Ce statut leur confère le titre très gratifiant de leader communautaire ou encore d’agent de développement de la part de certains notables de la société. C’est eux qui réclament des projets pour les habitants de leur quartier de résidence. Ils se présentent en fervents défenseurs de la population, victime pourtant de leurs pires atrocités.

Au bout du compte, le poste de chef de gang devient très convoité par les jeunes des quartiers populaires. Ils gagnent beaucoup à devenir chefs de gang puisqu’ils deviennent les principaux interlocuteurs des organisations non gouvernementales (ONG), des agences internationales, du gouvernement et du secteur privé. Ils reçoivent souvent du financement de ces secteurs sous différentes formes.  D’où la sélection adverse qui débouche sur la prolifération des gangs armés.

Pour lutter contre la sélection adverse, les parties en présence doivent jouir d’une certaine crédibilité afin de transmettre des signaux crédibles. Un exemple de signal crédible a été celui du président Préval aux chefs de gangs : « Remettez les armes et profitez du programme de la CNDDR ou vous mourrez !» Les chefs de gangs vont évaluer la qualité du signal afin de déterminer la meilleure réaction à adopter. Ils analysent les conséquences auxquelles ils font face s’ils ne respectent le mot d’ordre des autorités. La réputation des parties s’avère cruciale si l'on veut éviter la sélection adverse.

Aujourd’hui, les autorités apparaissent de plus en plus faibles. Les chefs de gangs armés règnent en seigneurs des lieux. Ils font alors fi des mots d’ordre officiels. L’opération avortée de la Police nationale d’Haïti (PNH) au Village-de-Dieu samedi dernier est un véritable coup dur à la crédibilité des autorités. Les chefs de gangs armés savent désormais que la PNH ne dispose pas vraiment de véhicules blindés et d’équipements sophistiqués pouvant les contrecarrer, malgré les annonces des autorités. Pour eux, les autorités sont impuissantes.

Pour ne rien arranger, les gangs armés bénéficieraient du soutien politique, selon les propos de Jean Rebel Dorcenat, membre de la Commission nationale de désarmement, démantèlement et réinsertion (CNDDR). Il avait confirmé au Nouvelliste « que des acteurs du secteur privé, des proches du pouvoir et des leaders politiques travaillent de connivence avec les gangs armés. Ils les alimentent en armes ou en argent ». Il a confirmé que plus de 500 000 armes à feu circulent illégalement dans le pays. Les autorités n’arrivent pas à contrôler la vanne qui déverse ces armes et ces munitions au pays.

On comprend alors qu’avec la tendance actuelle, la diminution significative de l’insécurité n’est pas pour demain. La seule bonne nouvelle, c’est que le quartier du Bel-Air et la commune de Cité Soleil sont plus paisibles aujourd’hui qu’ils ne l’étaient entre 2004 et 2006. Cela veut dire que s’il y a la volonté politique, il est possible de rétablir l’ordre et la sécurité dans le pays.  

Thomas Lalime source nouveliste

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Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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