Seule une nouvelle école changera durablement le « système »

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Plusieurs études ont montré que l’école et la salle de classe étaient des espaces de construction des inégalités sociales, donc de reproduction du « système » et des institutions qui conditionnent les rapports socio-économiques. En Haïti, si le lycée national de la Saline ainsi que le lycée Jacques Roumain de Grand-Ravine, ont fait la UNE pendant cette année scolaire, ils sont bien l’arbre qui cache la grande forêt des inégalités entretenues par le système éducatif. A l’image des pays en guerre, l’année scolaire a démarré et se termine en catastrophe. Certaines écoles ont dû précipitamment clore l’année scolaire sans les rituels programmés.

 La plupart des écoles publiques qui ont les plus subis de l’instabilité politique verront leurs élèves être évalués, notés à coup de millions de dollars et leur échec attendu aux examens officiels constituera une étape de plus dans le tri et l’exclusion de la grande majorité. 2018-2019 aura été une fois de plus une année scolaire avec beaucoup de jours de classe sans cours, ou avec des cours sans apprentissage réel ou encore des cours sans apprentissage adapté, selon les écoles. Une fois de plus, l’école élitiste où moins de 10% des jeunes scolarisés achèvent le bac s’installe confortablement. A cela il faut ajouter la réalité d’une éducation qui déforme depuis le préscolaire avec ses “gradués” et qui continue durant tout le cycle d’être une grande fabrique de reproduction des injustices sociales. Un école qui tarde à devenir pour ses très rares diplômés un lieu de formation à la démocratie, à la citoyenneté et à la réussite collective.

Bâtir de nouvelles fondations citoyennes dès le préscolaire    

Le grand gâchis du préscolaire devrait préoccuper plus d’un dans ce contexte. Pour différentes raisons, le MENFP tarde encore à généraliser le curriculum du préscolaire de 2015, conçu pour promouvoir très tôt des valeurs d’équité, de solidarité, de respect des droits et des devoirs inhérents à une société démocratique. Les défis actuels, les «compétences de base» se sont élargis et incluent des «aptitudes démocratiques de base», permettant de préparer les enfants  à mieux exercer leur rôle de futurs citoyens dans la cité.

Aussi, les délais observés au niveau de l’élaboration d’un plan de formation pour les enseignants du préscolaire et la diffusion du contenu du curriculum, constituent de sérieux handicaps. Entretemps des enfants mal encadrés à cet âge sont exposés aux premières souffrances liées aux apprentissages scolaires, en expérimentant la sélection, la sanction, l'échec, l'exclusion et souvent l'assujettissement à un adulte non formé.

Avec des maitres mal formés, mal encadrés et sans permis d’enseigner, n’importe qui se retrouve dans une salle de classe avec la lourde responsabilité d’encadrer la construction de la personnalité et le comportement social de ces futurs citoyens de la république. Il est clair que ceci pose aussi et surtout la question de l’augmentation de l’offre publique d’éducation au niveau du préscolaire, décision déjà contenue dans le pacte national d’éducation de qualité.

Dépasser les limites de l’école traditionnelle qui handicapent l’apprentissage

Aujourd’hui, une majorité d’élèves voit de moins en moins le mérite de l’école traditionnelle où des maitres distribuent des connaissances dépassés, font des examens qui ne servent à rien d'autre qu'à réussir à l'école. Avec la télévision, Internet, les téléphones intelligents, les tablettes qui font une compétition aux enseignants non préparés, l’école haïtienne traditionnelle devient de plus en plus une contrainte ennuyeuse et inutile imposée par des adultes, eux-mêmes dépassés. Les jeunes apprennent donc de plus en plus les vraies compétences pour la vie en dehors des salles de classe. Beaucoup de diplômés du bac sont  incapables de rédiger une phrase simple en créole ou en français parce que les 13 ans n’ont servi que pour évaluer le niveau en orthographe et en grammaire, mais pas pour apprendre à communiquer des idées sur leur vécu au quotidien.

Au delà des déterminants psychologiques, pédagogiques et sociaux de l’échec scolaire en Haïti, les méthodes traditionnelles, du « par cœur », des tableaux remplis de formules ont du mal à faire découvrir aux élèves le plaisir d'apprendre et de comprendre. Le virage vers le numérique aurait pu aider, mais se trouve confronté à des difficultés de formation des maitres, d’infrastructures (Energie, Laboratoire). En dépit de la disponibilité de tableaux numériques pour tous les lycées de la république et le début de leur installation en 2015, les apprentissages ne se sont pas améliorés. Toutefois, il y a lieu de mentionner certaines avancées car les élèves des classes d’examens officiels (9e année fondamentale, Secondaire 4/Philo) peuvent disposer depuis 2015 de ressources accessibles en ligne sur internet et hors ligne pour réviser. Mais, justement, ces efforts ne doivent pas occulter le grand écart entre les élèves fréquentant les écoles publiques ou privées, rurales ou urbaines.

Enseigner et faire vivre la  réussite collective  

Dans un autre registre, l’école haïtienne ne saurait se donner comme principal objectif d’apprentissage la réussite individuelle.  En classant les élèves uniquement du numéro 1 au dernier après les examens et en stigmatisant les derniers de la classe, l’école crée une culture de compétition malsaine qui tôt ou tard explose au regard des intérêts divergents et contradictoires. Cette compétition se retrouve aujourd’hui bien installée dans les tous les compartiments de la société haïtienne et rend difficile les compromis avec ces mentalités. Or dans ce monde complexe, la première compétence que doit donner l’école est d’apprendre à gérer les contradictions.

A ce sujet, certaines matières du nouveau secondaire, tels l'éducation physique et sportive, l’éducation artistique et esthétique n’ont pas pour vocation uniquement de transmettre des savoirs, mais des savoirs susceptibles de réunir les jeunes haïtiens autour de défis communs au delà de leurs différences  sociales, religieuses et autres afin de promouvoir la mixité sociale. C’était déjà le sens de la campagne d’éducation civique « Nou Tout Sanble ».

Finalement, quand un pays est plongé dans la misère, la précarité le chômage, il devient évident que les instincts individualistes, claniques prennent le dessus sur l’intérêt général et celui du pays. Pire, quand les institutions de la république, l’exécutif, le législatif, le judiciaire fonctionnent mal, les rapports sociaux en sont affectés. Plus que jamais, pour répéter Philippe Meirieu,  c’est, “L’école ou la guerre civile”. C’est donc la mission de cette nouvelle école de qualité pour tous de changer graduellement les mentalités, les rapport sociaux et incidemment les institutions la république.

Pour cela, il faudra honorer le pacte national pour une éducation de qualité avec ses 7 engagements notamment, doubler le financement de l’éducation, bousculer les réformes touchant le curriculum, le développement professionnel des enseignants, la formation technique et professionnelle. Entretemps, il faudra aussi miser sur l’intelligence collective des acteurs clés qui doivent dans cette conjoncture s’accorder sur certaines réformes politiques, économiques et sociales urgentes. Bref, un nouvel appel pour la tenue de « l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain en ces temps de grande confusion.

source Le Nouvelliste

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