Robenson Sanon : Il n’est rien de plus pénible que d’être tristement célèbre

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Robenson Sanon - en compagnie de Frantz Duval et Romel Pierre - Courtoisie Ambassade des Etats Unis

Nous publions ci-après le discours prononcé le jeudi 2 mai 2019, à l'ambassade des États-Unis à Port-au-Prince par le journaliste Robenson Sanon, à l'occasion de la Journée mondiale de la presse. Journaliste de Magik9 et de Reuters, Robenson Sanon a été choisi pour être honoré cette année par le gouvernement américain. Actuel cameraman de l'agence Reuters, il a été blessé par balle lors d’une fusillade intervenue au moment d’un accrochage entre la police et des manifestants exigeant le départ du président Jovenel Moïse, à la rue Pavée, le mercredi 13 février 2019 dans le cadre de ses fonctions.

Madame l’ambassadeur,

Messieurs et dames représentants de partis politiques,

Mes très chers consœurs et confrères de la presse,       

Est-ce possible aujourd’hui de parler de liberté de la presse dans mon pays quand une de nos voix manque encore à l’appel ? Peut-on parler d’une presse libre quand dans les conférences de presse il manque une caméra ? Celle de notre confrère Vladjimir Legagneur, disparu depuis déjà plus d’un an. Alors que la corporation tout entière exige que la lumière soit faite sur cet énième cas, les autorités policières nous promettent une enquête qui a déjà trop duré. Il n’est rien de plus pénible que d’être tristement célèbre dans l’exercice d’un métier aussi noble que celui d’informer.

Depuis la disparition de notre confrère, combien de reportages réalisés sur les conditions de vie des gens de la communauté de Grand-Ravine ? Pas un seul à ma connaissance !

Parce que nous exerçons ce métier confronté à des risques énormes, qui mettent en péril notre vie, nous sommes très souvent mal compris de nos proches et amis qui, par un coup de téléphone, un message WhatsApp, nous demandent : Ou nan bagay sa a toujou ou menm ? Là, je pense à ma femme qui éprouve la plus grande douleur quand je prends ma caméra, mon gilet par balle et mon casque, pour aller couvrir une manifestation dite pacifique !

Si la liberté de la presse est une garantie au renforcement de la démocratie, celle-ci souffre amèrement parce que les gouvernements qui se sont succédé durant ces 30 dernières années ont tendance à voir en nous, professionnels de l’information, des emmerdeurs. On l’a vu durant le quinquennat de l’ex-président Martelly et on le constate encore : des journalistes dépossédés de leur caméra, interpellés arbitrairement, malmenés au parlement qui devrait être un des symboles les plus forts de la démocratie, le fondement même de l’Etat de droit.

« Au cours de la journée du 13 février dernier, des manifestants ont frappé des journalistes, abimé des véhicules de presse clairement identifiés, des agents de la Police nationale d’Haïti ont menacé des journalistes, les locaux de la Télévision nationale d’Haïti (TNH) attaqués, des équipements brûlés, des directeurs de médias ont dénoncé le brouillage de leurs ondes ». Là, je citais un communiqué conjoint de l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH), l’Association des médias indépendants d’Haïti (AMIH) et l’Association des journalistes haïtiens (AJH). Alors que je couvrais une manifestation à proximité du siège de la présidence, j’ai été contraint de vider les lieux après avoir reçu un projectile à l’avant-bras. Plus de deux mois après, aucune enquête n’a été diligentée. Comment éviter que ces actes horribles ne se répètent ?  Une interrogation qui, semble-t-il, n’a aucun sens aux yeux des autorités concernées. Mais ce n’est quand même pas surprenant dans un contexte où des officiels cohabitent avec des bandits sans foi ni loi qui sèment la terreur partout dans le pays.

Qui peut oser parler d’Etat de droit en Haïti quand les principes fondamentaux de la démocratie sont bafoués par des autorités politiques qui, eux-mêmes, couvrent d’immunité des bandits activement recherchés par les forces de l’ordre ?

La démocratie préconise la prise du pouvoir par les urnes, alors que dans mon pays, on le sait tous, la violence est devenue une constante dans les campagnes électorales jusqu’à imposer à notre société des prétendus vainqueurs.  Quand dans un pays des zélés militants traquent des journalistes à cause des analyses qui leur déplaisent, sans être réprimandés par leur partis politiques, quel modèle de démocratie veut-on laisser en héritage aux générations de demain ?

Alors, est-ce à nous de changer de métier ou aux acteurs politiques de se comporter en citoyens modèles, selon les règles du jeu démocratique ? Oh, non ! Nous ne voulons pas changer de métier, car c’est un choix réfléchi que nous avons fait : Mettre à jour ce que font d’intérêt général les acteurs sociaux-économiques, les autorités de l’Etat. C’est une tâche de plus en plus ardue, certes, dans une démocratie prisonnière d’un système politique décrié, dépassé et malheureusement constamment renouvelé ! 

Face à une administration publique complètement verrouillée, l’accès à l’information demeure un des plus préoccupants défis auxquels sont confrontés les professionnels de l’information. Quand des journalistes critiquent l’absence de transparence dans la gestion de la chose publique, ils mettent à mal ceux qui en profitent, mais éclairent les mandants, qui, malgré des menaces, ont bravé la peur pour se rendre aux urnes. Critiquer, informer revêt une importance capitale pour le progrès de la démocratie. Chers confrères et consœurs, armons-nous de courage ! Faisons notre travail selon les règles de la profession. 

Madame l’ambassadeur, en guise de remerciements pour m’avoir accordé cette tribune, je dirais que votre pays, comme on l’a souvent remarqué, se tient aux côtés de la démocratie !

Merci !

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