Réflexions à l’arrière d’un taxi parisien

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Lyonel Trouillot

Dans la nuit parisienne, un énième chauffeur de taxi haïtien qui refuse de me prendre l’argent de la course. Ma gêne. C’est son temps de travail, et tout ne doit pas être rose dans son quartier ou sa banlieue. Mais au bout de la conversation j’ai compris deux choses.

 

La fonction de représentation que prête le simple citoyen à celles et ceux qui jouissent d’un minimum de notoriété. Quand on est haïtien et connu, on peut la jouer solitaire ou individualiste, il reste que, du chanteur amateur de gros mots et de petites culottes à l’écrivain primé pour sa dernière œuvre, le simple citoyen nous attribue une fonction de représentation et nous place du bon ou du mauvais côté de la légende d’un pays mal connu. « Comment peut-on écrire dans le pays le plus pauvre d’Amérique, dictature, ouragans… ? »

L’omniprésente caricature véhiculée par les médias étrangers laisse le simple citoyen dans un désarroi, et il a besoin de voix pour rétablir la nuance, la vérité historique, exprimer la dignité, le vouloir-vivre, la viabilité de cette entité : Haïti. Il peut nous dire merci ou merde. On peut comprendre sa colère quand il se sent mal représenté. On peut la partager quand qui jouit de cette notoriété en se réclamant de cet adjectif « haïtien » contribue à alimenter la caricature. Les âneries du genre « deux siècles d’échec », les vantardises du genre « tout est mauvais, sauf moi », et plus encore les usurpations (certains affairistes motivés par l’appât du gain les encouragent, tout se vend aujourd’hui) n’aident pas à déboulonner la vision caricaturale du pays. Elles contribuent au contraire à la maintenir. J’étais à un festival avec deux « jeunes » romanciers haïtiens.

Leurs livres n’avaient rien à envier à ceux de leurs contemporains, citoyens d’autres pays. On peut aimer ou pas, approuver leurs propos ou pas, c’est là une autre histoire, mais on peut dire, comme pour d’autres, poètes et romanciers qui publient ici, « men pa m nan ». Le pire qu’on pourrait faire à ce pays, ce serait de promouvoir des écrivain(e)s sans langue, des chanteurs/chanteuses qui chantent faux. Quelle honte pour qui voudrait promouvoir le médiocre !

La deuxième réflexion qui m’est venue de ma conversation avec mon chauffeur de taxi, c’est combien est méprisant envers le citoyen lambda tout mythe de l’exil comme vertu. Partir parce qu’on était obligé de partir pour assurer sa survie. Etre ailleurs, mais être toujours chez soi, dans sa tête, dans son cœur, dans ses mœurs. Etre habité par cette douleur, cette violence, ce sentiment d’être arraché à soi-même. C’est cela que j’ai senti chez lui. Aucune morgue. Aucune arrogance. « Je suis ici parce que cela m’avait semblé le meilleur choix pour moi pour un ensemble de raisons, mais je n’en tire pas gloire ». Le rêve encore d’un pays possible. Et toujours la question, modeste, directe : qu’est-ce qu’on peut faire ?

Il y a quelque chose à fédérer dans ces énergies positives des travailleurs de la diaspora qui ne demandent pas à rentrer pour devenir sénateur, directeur général, président, mais, comment, modestement, ils pourraient participer à changer les choses en bien. Et merci, mon ami, pour cette piqûre de rappel du respect que je te dois.

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Lyonel Trouillot est issu d'une famille d'avocats. Il a un frère, Michel-Rolph Trouillot (anthropologue et historien)...

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