Qui devrait-on élire aux prochaines élections?

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Electeurs pendant les dernieres elections (Archives)

Des autorités du pouvoir exécutif qui flirtent avec des chefs de gangs armés. Des parlementaires qui transforment le Parlement en haut lieu de chantage, de marchandage et en un ring de boxe. Des membres du système judiciaire qui libèrent contre paiement des kidnappeurs et des criminels. Comme s’il s’agissait d’un partage de rançon. Des dirigeants qui prennent des mesures fantaisistes et inopérantes au lieu de mettre en œuvre des politiques publiques cohérentes susceptibles d’améliorer les conditions de vie de la population. Le constat est clair : la plupart des dirigeants haïtiens ne sont pas à leur place. Il se pose alors une question cruciale : qui devrait-on élire comme dirigeants en Haïti aux prochaines élections?

Dans La République, l’œuvre la plus célèbre et la plus influente de la philosophie de Platon, on y trouve un élément de réponse pertinente à cette question : pour gouverner ou diriger, il faut détenir une expertise éprouvée. Celle-ci s’acquiert au terme d’un long processus de formation et d’acquisition d’expérience au cours duquel l’impétrant apprend à maîtriser un champ de connaissances, mais aussi à cultiver la sagesse de reconnaître qu’il ne sait pas tout. Ainsi, dans les domaines qu’il ne maîtrise pas, il lui est fait l’obligation de consulter de vrais professionnels.

Platon allait jusqu’à penser que seuls les philosophes devaient diriger la cité. À cette époque le philosophe était celui qui possédait la connaissance et la sagesse, deux compétences nécessaires à la gestion optimale de la chose publique. Aujourd’hui, en guise de philosophe, on parlerait d’experts ou de spécialistes : des professionnels qui détiennent une vraie expertise.  

 Platon n’avait pas beaucoup d’estime pour les sophistes, ces maîtres du discours fallacieux et de la manipulation. Les sophistes caressent plutôt la bête dans le sens du poil, ils essayaient d’aller dans le sens de l’opinion publique tout en privilégiant leur intérêt particulier. Tandis que le philosophe (l’expert), lui, se méfie de l’opinion de la foule, cette majorité qui n’a pas toujours raison. L’auteur de l’ouvrage intitulé « Les Lois », son tout dernier dialogue, accordait plus d’importance à l’avis de l’expert. Une équation pas toujours facile à maintenir en démocratie où la loi de la majorité s’impose trop souvent.

« L’idée qu’on puisse s’appuyer sur le plus grand nombre pour changer le monde aurait paru à Voltaire parfaitement incongrue », écrit Benoît Melançon, professeur au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal (1). Ce n’est sûrement pas l’opinion de la foule qui sortira Haïti de l’ornière du sous-développement. C’est plutôt le savoir expert, pour reprendre une expression chère à mon ami Yves Lafortune, P.D.G. de Consultations et Résultats et membre-fondateur de l’Institut des politiques publiques (IPP). Mais ce savoir expert ne doit pas non plus être complètement détaché de la réalité de la foule.

Trente trois ans après la chute de la dictature des Duvalier, il faut évaluer le chemin parcouru dans la lutte pour l’implantation de la démocratie. L’ère démocratique tant attendue pour laquelle tant de militants conséquents ont sacrifié leur vie n’a pas encore donné les résultats escomptés. Les conditions économiques de la grande majorité de la population ne se sont pas améliorées de façon significative. L’une des raisons de cet échec demeure sans conteste le choix des mauvais dirigeants. Qui pis est, au cours des dernières élections, il y a eu une véritable vente aux enchères qui profite aux plus riches sans égard aucun à la compétence, à l’intégrité et à la morale politique.

Un exercice intéressant consisterait à faire le décompte des champs de compétence de nos élus. Que maîtrisent-ils vraiment? Quel est le pourcentage d’élus qui détiennent un diplôme universitaire ? Un diplôme professionnel ? Un savoir-faire quelconque ? Le Conseil électoral provisoire (CEP) ne doit pas se contenter uniquement de réaliser les joutes électorales et de publier les résultats. Il se doit, dès le processus d’inscription des candidats, de concevoir un questionnaire qui permettra de dresser le profil sociodémographique des candidats et ensuite des élus.

Les citoyens doivent pouvoir dresser et analyser le profil des candidats qui aspirent à les gouverner. De même que le profil des élus. Que reflètent les choix de la population par rapport à l’ensemble des candidats ayant participé à la course?  Sur quelles bases les citoyens haïtiens élisent-ils leurs dirigeants? La base de données électorales devrait servir à des recherches approfondies en sociologie, en psychologie, en sciences politiques, en économie publique et en économie politique. Le vote représente l’acte de développement économique par excellence. Le déclin économique constaté aujourd’hui est en grande partie le résultat des mauvais choix politiques et économiques de dirigeants souvent incompétents, parfois compétents mais malhonnêtes. Le mode de scrutin et les mécanismes de choix des candidats par les partis politiques et la population s’avèrent donc très importants.

Un exercice assez révélateur consiste à comparer le profil des dirigeants haïtiens et ceux de la République dominicaine au cours des 50 dernières années. On se rend facilement compte qu’il y a une différence énorme en faveur de la république voisine. Celle-ci a plutôt choisi des politiciens experts et idéologues là où la population haïtienne a élu des gens sans grande compétence ni expérience dans la gestion de la chose publique.

On se plaint de la décote de la gourde de ces derniers jours. Il est cependant difficile de faire comprendre à un dirigeant qui n’a jamais suivi un cours d’économie de sa vie, qui n’avait jamais été introduit au raisonnement scientifique que le déficit budgétaire puisse en être une des causes. Lui parler des anticipations des agents économiques devient encore plus abstrait.

L’économie est une science faite de nuances et d’abstractions, qui exige un certain niveau de réflexion. Avec des dirigeants de très faible niveau, l’expert intègre, particulièrement en économie, est perçu comme un emmerdeur. Seuls les grands hâbleurs, experts en flagornerie, trouveront leur place auprès des dirigeants incompétents. C’est donc sans surprise que les décisions politiques économiques conduisent au déclin du pays.

Aux élections du 28 novembre 2010, un secteur politique faisait croire que les gens diplômés avaient  échoué et qu’il fallait choisir des gens sans diplômes. Les résultats en 2019 montrent que si le diplôme ne suffit pas à garantir des résultats probants, sans le moindre diplôme ou expertise, c’est la catastrophe assurée. Comment des secteurs dits organisés peuvent cautionner de tels choix ? C’est encore plus difficile à comprendre.

Aux prochaines élections, il faudrait donc élire, comme le prônait Platon depuis l’Antiquité, des experts et des spécialistes intègres. Plus la population haïtienne élira des amateurs, plus elle pataugera dans la misère et le sous-développement pour encore longtemps.

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Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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