Quand les recettes publiques finançaient les grands projets nationaux

Publié
2 mois ago
Dernière mise à jour
2 mois ago
2876 views
Time to
read
4’

Dans la précédente chronique, nous avons mentionné les deux premières priorités des Américains durant la période de l’occupation (1915-1934) : la restauration de l’ordre et l’instauration de l’Administration générale des contributions. Les taxes et impôts collectés ont permis de financer un vaste programme de création d’infrastructures. Le Dr Sauveur Pierre Étienne, dans son ouvrage intitulé « Haïti, la République dominicaine et Cuba. État, économie et société (1492-2009) », a relevé l’ensemble des grands projets réalisés durant l’occupation américaine. Le tout, avec les recettes collectées en Haïti.

Avec les sommes collectées, l’occupant et l’un des présidents d’alors, Louis Borno (15 mai 1922 - 15 mai 1930), exécutaient un important programme de construction d’édifices publics et d’un réseau routier national comprenant des ponts, de nombreux barrages et des canaux d’irrigation.

Selon le rapport de l’ingénieur américain en chef des travaux publics pour l’exercice 1929-1930, cité par le Dr Étienne, le bilan des quinze premières années de l’occupation dans le domaine des infrastructures se présente de la façon suivante : 16 casernes et 61 avant-postes pour la Garde d’Haïti,11 hôpitaux et 133 dispensaires ruraux, 7 douanes,  l’École d’agriculture et 69 fermes et écoles rurales, 10 écoles industrielles, deux écoles nationales et 11 écoles religieuses, l’hôtel de ville de Port-au-Prince et le palais de justice ainsi que 1 700 kilomètres de routes. 

Ils entreprenaient également des travaux d’urbanisation, de transport et de communication. Le Dr Étienne a mentionné la route reliant Port-au-Prince au Cap-Haïtien qui a été inaugurée le 1er janvier 1918, 3 ans après le débarquement des Américains. Cette route a établi pour la première fois la liaison rapide entre la capitale et la deuxième ville du pays. Celle assurant la jonction entre Port-au-Prince et les principales villes du Centre a été inaugurée à son tour le 23 février de la même année, rappelle le professeur Étienne.

Le début de construction du réseau routier a rendu possible la création du marché de l’automobile en Haïti. Ainsi, relate le Dr Étienne, en 1915, trois voitures seulement circulaient dans la capitale haïtienne, dont celle de l’ambassadeur américain. Vers la fin de l’occupation, on en dénombrait environ 2 000 en Haïti. « L’usage des camions de transport assurant les activités commerciales entre les principales villes du pays et l’utilisation d’autobus pour le transport interurbain de passagers étaient inaugurés et intensifiés sous l’occupation. En 1915, trois phares fonctionnaient en Haïti tandis qu’en 1934, ils étaient au nombre de 15.»

L’installation d’un système téléphonique automatique à Port-au-Prince, rapporte toujours le Dr Étienne, faisait de la capitale haïtienne la première ville d’Amérique latine à en disposer. En 1929, poursuit-il, Haïti comptait 1 650 kilomètres de lignes téléphoniques reliant 26 postes, assurant en moyenne 27 574 appels locaux en une seule journée. Selon le récit, « 210 ponts étaient jetés alors qu’étaient lancés les grands travaux du wharf de Port-au-Prince, la modernisation des quais et des sites du haut commerce au Cap-Haïtien, aux Gonaïves, à Saint-Marc, aux Cayes et à Jérémie ».

Et la liste ne s’arrête pas là : « L’aménagement de systèmes d’adduction d’eau potable est aussi l’œuvre des Américains, sans oublier la construction de l’édifice abritant la Faculté de médecine de Port-au-Prince. Et l’établissement d’un réseau aérien entre Port-au-Prince, Saint-Marc, Gonaïves, Cap-Haïtien, Port-de-Paix, Hinche, Jacmel, les Cayes et Jérémie complète le bilan des réalisations de l’occupant.»

Toutes ces réalisations, précise le Dr Étienne, étaient financées grâce à une gestion saine et une utilisation rationnelle des fonds du budget de l’État haïtien, sans aucun support financier des États-Unis d’Amérique. Il poursuit : « Les ressources du pays se révèlent donc amplement suffisantes pour payer les fonctionnaires de l’État, y compris toute une pléthore d’experts américains, réaliser les travaux d’infrastructures et payer la dette. Cela donne une idée de l’ampleur de la corruption et de la contrebande dans l’administration publique en Haïti avant l’occupation américaine de 1915. »

On peut en déduire que si, aujourd’hui, l’État haïtien n’arrive même pas à payer ses fonctionnaires, c’est une conséquence immédiate du chaos politique et de la mauvaise gestion des deniers de l’État. Si les dirigeants poursuivaient la lutte contre la corruption et la contrebande, collectaient les recettes et les investissaient dans la construction des infrastructures publiques comme les Américains l’avaient fait, on aurait un tout autre pays en 2019.

Les Américains avaient également établi un cadre légal approprié, essentiel à la reconfiguration des structures économique et sociale. Ils adoptaient 33 mesures législatives entre 1915 et 1930 dont certaines avaient facilité l’expropriation d’une partie des petits cultivateurs, transformés en ouvriers agricoles ainsi que l’installation au pays de grandes compagnies qui s’adonnaient à l’agriculture commerciale. Aujourd’hui encore, le cadre légal demeure insuffisant et déficitaire. 

Il y a eu cependant, toujours selon le Dr Sauveur Pierre Étienne, « des conséquences désastreuses de la tentative de modernisation économique et sociale à marche forcée, dans un pays ayant évolué pendant plus d’un siècle d’indépendance en dehors des avancées techniques et des innovations technologiques du capitalisme mondial ».

Selon le politologue, les statistiques officielles américaines montrent que les Haïtiens, particulièrement ceux de la paysannerie, ont quitté le pays en grand nombre au profit, notamment, de la République dominicaine et de Cuba. D’après M. Séjourné, inspecteur général des douanes, cité dans l’ouvrage du Dr Sauveur Pierre Étienne, plus de 300 000 Haïtiens abandonnaient le pays durant l’occupation américaine et très peu y revenaient.

Le Dr Étienne admet que les Américains avaient posé les jalons de la modernisation politique, économique et sociale d’Haïti entre 1915 et 1934. Il appartenait, selon le Dr Étienne, aux élites politiques locales d’assurer la relève au départ de l’occupant. Qu’ont-elles fait de cet héritage ? Elles n’arrivent même pas à entretenir convenablement les infrastructures construites.

Aujourd’hui, une bonne partie des infrastructures construites par les Américains tombe en décrépitude. Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a donné le coup de grâce.  Au départ de l’occupant, une bonne partie des nantis ne paie plus d’impôts convenablement. Les recettes de l’État ne sont pas utilisées à bon escient. Le scandale PetroCaribe en est une illustration parfaite.

Qui pis est, Haïti a connu d’autres interventions étrangères dues en partie à la mauvaise gouvernance et à l’émergence de crises politiques intempestives qui alimentent l’instabilité politique chronique. En 2019, les dirigeants haïtiens n’arrivent pas à mettre sur pied une administration publique efficace qui œuvre à réduire la misère de la grande majorité de la population haïtienne.

Si les dirigeants haïtiens gardaient à peu près le même rythme de perception de taxes et impôts, de construction d’infrastructures, de lutte contre la corruption et la contrebande, il y aurait, sans nul doute, une autre Haïti au XXIe siècle. Malheureusement, beaucoup de représentants des élites haïtiennes ont vite repris leurs mauvaises habitudes. Très souvent,  sous prétexte d’un nationalisme de mauvais aloi, au détriment de l’intérêt collectif.

Thomas Lalime

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

Animateur (s)

Portrait de Anne Merline Eugene
La Mafia existe
1 année 5 mois ago
Portrait de Jacques Adler Jean Pierre
Agenda Culturel RTVC - 20 Avril 2017
2 années 6 mois ago