À quand la prochaine pénurie de carburant ?

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Pompe a Essence

Les géants galons jaunes symbolisent désormais la pénurie de carburant en Haïti. Ils viennent d’intégrer le panthéon des objets précieux des ménages haïtiens. Remplis, offerts en cadeau la semaine dernière, ils traduisaient une grande marque d’amour, de tendresse ou de sympathie. Quand au contenu des galons jaunes, le carburant, on vient de voir à quel point il constitue le sang qui coule dans les veines d’une économie.

Le Premier ministre démissionnaire Jean-Michel Lapin a tenté de rassurer la population en annonçant l’arrivée d’une cargaison de 140 000 barils de gazoline à Port-au-Prince depuis le mardi 17 septembre 2019. D’ici la fin du mois de septembre, promet-il, 500 000 barils de carburant devraient être débarqués sur le marché local, soit l’équivalent d’environ 25 jours de consommation en temps normal. Si le marché devrait être très bien alimenté cette semaine, tout le monde se pose déjà une épineuse question : à quand la prochaine pénurie ?

Jean Michel Lapin a indiqué que l’État haïtien prendra des dispositions pour que cette pénurie ne se reproduise plus et qu’il y ait une continuité dans les commandes. Comme si la pénurie provenait d’une simple négligence des autorités. Or, selon les responsables de l’Association nationale des distributeurs de produits pétroliers (Anadipp), le problème vient essentiellement du fait que le carburant est vendu en Haïti à un prix inférieur au prix de revient.

Par exemple, pour pouvoir garder les prix inchangés, l’État haïtien doit rembourser aux compagnies importatrices près de la moitié du prix de la gazoline. Les autorités n’ont pas toujours tenu cette promesse de remboursement à temps. Les compagnies privées se retrouvent alors dans l’incapacité de placer de nouvelles commandes, faute de liquidités. Même si elles le pouvaient, elles n’ont pas vraiment d’intérêt économique à le faire.    

M. Lapin confirme que le pouvoir exécutif réfléchit à la meilleure formule pour un ajustement du diésel et du kérosène. L’État, indique-t-il, ne peut financer le carburant et en même temps trouver les moyens d’investir dans la santé, l’éducation et le renforcement de la justice au bénéfice de la majorité. Cette affirmation est tout à fait vraie. Malheureusement, les recettes publiques n’ont pas toujours été investies dans la santé, l’éducation et les services sociaux de base.

Selon le Premier ministre sortant, l’un des volets de l’ajustement des prix produits pétroliers permettra à l’État, au moins, de ne plus verser de l’argent aux compagnies privées. Cela leur permettra de résoudre le problème de trésorerie qui a causé la pénurie de la semaine dernière. Les compagnies pourront dès lors placer leurs commandes à temps sans avoir à attendre le remboursement du Trésor public. Celui-ci accuserait alors seulement un manque à gagner provenant des taxes non perçues qui constituent le deuxième aspect du financement public.

Cette solution n’est pas si simple à mettre en œuvre. Même le secrétaire d’État à la Communication du gouvernement Lapin, Eddy Jackson Alexis, présent à la même conférence de presse organisée à la résidence officielle du Premier ministre, a pris le soin de préciser que cet éventuel ajustement ne concerne pas l’arrivage de la semaine dernière. « Il y a des réflexions qui se font et qui nous permettront de déterminer à quel moment on devra apporter une réponse à la question de la subvention », a-t-il expliqué.

La mobilisation de la rue empêche toute augmentation des prix à la pompe à très court terme. Si la situation économique pourrait justifier cette augmentation, le contexte politique ne s’y prête pas. Le coût politique pourrait s’avérer trop élevé pour le pouvoir en place qui pourrait même y laisser sa peau.

Le docteur Réginald Boulos, dans une entrevue à radio Caraïbes FM, a repris des arguments politiques pertinents contre une augmentation des prix à la pompe. Il invite le gouvernement à combattre la contrebande qui prive le Trésor public d’environ 400 millions de dollars américains par année, de supprimer les franchises douanières des membres du secteur privé et des politiciens influents, mais aussi de lutter contre l’évasion fiscale. Tout cela se résume en une lutte efficace contre la corruption généralisée qui permettra au Trésor public d’engranger des millions de dollars américains pour ne pas dire un milliard de dollars.

Pour l’homme d’affaires, ouvertement reconverti politicien récemment,  c’est après avoir réalisé tous ces efforts de perception que l’État haïtien pourra légitimement demander à la population de faire sa part de sacrifice collectif. Aujourd’hui, les politiciens font couramment des mauvais choix, favorisent leur clan politique et économique et demandent à la population de payer tous les pots cassés. Politiquement, cela ne passe plus. La population n’accepte plus d’être le dindon de la farce.

Le niveau de corruption actuel empêche le pays d’envisager des solutions efficaces de gestion de la subvention du carburant. Par exemple, Réginald Noël, entrepreneur évoluant dans le domaine du biodiesel et chroniqueur énergétique à l’émission Investir de Kesner Pharel sur radio Métropole, propose d’ajuster les prix à la pompe et de subventionner seulement les chauffeurs et/ou propriétaires de véhicules de transport en commun. Une carte électronique limitant l’usage à un seuil fixé a priori pourrait être utilisée à cet effet. Comme cela se fait au Nicaragua. Mais, en Haïti, la corruption nuit énormément à l’implémentation de ce type de subvention ciblée.

Les puissants leaders politiques et économiques accapareraient cette carte électronique comme ils le font pour les fiches de carburant prépayées. Ces fiches auraient pu d’ailleurs servir à la subvention aux chauffeurs de transport en commun avant d’arriver à la carte électronique. Comme une sorte de projet pilote. Mais cela exigerait un niveau d’organisation plus avancé de la part des chauffeurs et des propriétaires des véhicules de transport en commun. Les syndicats de ces deux groupes auraient aussi un rôle important à jouer. Mais là encore, il faudra lutter contre la corruption pour que les fiches arrivent aux vrais destinataires.

Pour Réginald Noël, c’est le meilleur modèle qui conviendrait au contexte haïtien.  Il suggère aussi de penser à la conversion des taxis au propane à l’exemple de la République dominicaine. Cela permettra de diminuer la consommation locale de carburant de façon significative. Haïti consomme en moyenne aujourd’hui 20 000 barils de carburant par jour dont 12 000 barils de diesel, 5 000 barils de gazoline 3 000 barils de kérosène, selon les données fournies par M. Noël.

Tant que ces vraies causes ne sont pas abordées de façon méthodique, le problème de la pénurie ne sera pas résolu. D’ailleurs, la crise de la semaine dernière vient d’y ajouter une dimension psychologique. Pour les prochains arrivages, tout le monde va penser à la possibilité de stocker de l’essence afin d’éviter de connaître la même expérience douloureuse de la semaine dernière.

La spéculation comme on la connaît sur le marché des changes s’invitera sur celui du carburant. Les stations d’essence seront tentées de garder une partie du carburant quand la quantité disponible tend à s’estomper. Les automobilistes, de leur côté, ne jetteront pas de si tôt leurs géants galons jaunes à la poubelle. Ils seront bien remplis dans un coin à la maison jusqu’à ce que les ménages croient qu’il n’y aura plus de pénurie. En conséquence, la consommation d’essence risque d’augmenter dans les prochains mois.

Pour éviter une prochaine pénurie, les autorités doivent anticiper cette hausse de consommation et placer les commandes à temps pour des quantités supérieures à la normale. Le problème, c’est que le Trésor public vient d’enregistrer une semaine de perte nette de recettes qu’il prendra du temps à compenser. Ce ne sera pas étonnant que la Banque de la République d’Haïti (BRH) soit davantage sollicitée pour dépanner le gouvernement pour ses dépenses incompressibles. Et si elle recourt au financement monétaire, il créera un risque d’augmentation future du taux de change qui demeure l’élément le plus important dans la hausse des prix à la pompe.

 La pénurie de carburant de la semaine dernière est une des conséquences de la dépréciation accélérée de la gourde des dernières années. Si le dollar américain se vendait encore à 60 gourdes, l’État haïtien n’aurait pas accumulé une dette si élevée auprès des compagnies pétrolières. Dans l’état actuel des finances publiques, il est difficile de croire que nous sommes en train d’assister au dernier épisode de pénurie de carburant en Haïti.

Thomas Lalime

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Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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