Quand l’État haïtien discrimine ses fils et ses filles

Publié
3 années ago
Dernière mise à jour
3 années ago
6793 views
Time to
read
4’

Acte de Naissance Haiti

J’ai fait un exercice simple. J’ai comparé un acte de naissance délivré par l’administration publique québécoise à son analogue haïtien. Le contraste est saisissant. Sur le document québécois, il y a juste quelques mots : nom et prénom, sexe, lieu et date de naissance, nom et prénom des parents, les numéros d’inscription et de document, la date de livraison et la signature du directeur du Bureau de l’état civil. Les informations sont facilement identifiables et peuvent aisément être transformées en variables susceptibles de faire l’objet d’études et d’analyses statistiques. Aucune phrase, rien que des groupes de mots pour répérer les informations et les variables pertinentes.

Je regarde maintenant mon acte de naissance. Toute une page de littérature. D’abord, cela commence par un fameux PAYSANS inscrit en lettres majuscules et au pluriel, comme une sorte de stigmatisation officielle. Et la dissertation commence : « L’an mil neuf cent soixante seize, an 173e de l’indépendance et le samedi deux octobre à dix heures du matin. Par-devant nous…officier de l’état civil de la commune de Lascahobas. » Je vous épargne le reste de la déclinaison. Mais remarquez que jusqu’ici, on ne retrouve aucune information pertinente. Détrompez-vous, je ne suis pas né le deux octobre. C’est plutôt la date à laquelle mon père s’était présenté au bureau d’état civil. Il faut poursuivre la lecture pour pouvoir identifier le nom de mon père. Celui de ma mère apparaît presque à la fin. Au milieu du texte se trouvent mon nom et mon sexe à l’intérieur des longues phrases à saveur juridique ancienne. Au total, le texte fait une vingtaine de lignes, près de 200 mots, soit l’équivalent d’un éditorial ou d’un entrefilet du Nouvelliste, pour aboutir aux mêmes informations que contient l’acte de naissance québécois. Avec une différence majeure au niveau de l’efficacité. Avec l’acte de naissance de ma grand-mère en main, il m’a pris deux lectures attentives pour identifier sa date de naissance. Pourquoi fallait-il distinguer les paysans des citadins? Quelles étaient les conséquences sociales de cette distinction ? Il a fallu attendre une décision de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide pour abolir cette discrimination officielle. Sur le papier, c’était une décision symbolique d’importance. Mais dans les faits, les discriminations restent et demeurent. Notamment au niveau de la disponibilité des services publics. Le modèle québécois est facile à remplir, en moins de 5 minutes, avec peu de chance de se tromper. Puisqu’il n’y a pas beaucoup de phrases à écrire par le fonctionnaire public chargé de rédiger l’acte. Tandis que le modèle haïtien requiert une expertise pas toujours disponible dans les communes et sections communales. Par exemple, dans l’acte de naissance de l’une de mes sœurs, il est indiqué Mimose Lalume, fille d’Étienne Lalime. Le manque de jugement de l’officier d’état civil est flagrant. Mais, qui, parmi vous, n’a pas connu un cas pareil ? L’un des plus connus a été celui de l’ancien Premier ministre désigné Éricq Pierre qui n’a pas été ratifié par le Parlement haïtien parce que, disaient quelques parlementaires d’alors, dans certains de ses documents officiels, il n’y avait pas de « q» dans l’orthographe de son prénom. Le même nom peut s’écrire avec un « k» ou un « c » : Érik, Éric ou Ériq ou Éricq. Dans de telles circonstances, les tracasseries administratives deviennent monnaie courante pour effectuer les corrections nécessaires. Pour certaines transactions ou opérations importantes, il faudra faire un changement de nom. Certains parlementaires exigeaient une preuve juridique qui confirme qu’Éric Pierre est le même citoyen qu’Éricq Pierre. Dans le cas de ma sœur, il faudrait prouver juridiquement qu’elle est bel et bien la fille de mon père. Il faut un jugement, au sens juridique du terme. Et qui dit décision juridique en Haïti fait automatiquement référence à des dépenses financières significatives et des pertes de temps énormes. Paradoxalement, cet état de fait ne préoccupe pas nos dirigeants. Aucune mesure n’est envisagée pour rectifier le tir. Mais la faiblesse du modèle haïtien d’acte de naissance est ailleurs. Elle réside dans le fait que les données administratives comme l’acte de naissance constitue une source de données statistiques importantes et intarissables. Elles permettent de compléter les données d’enquêtes et de recensement trop coûteuses en temps et en argent à obtenir. Et ce sont ces données qui peuvent servir de support à l’élaboration des politiques publiques. Les chercheurs en sciences sociales utilisent énormément les données administratives pour leurs travaux scientifiques. En fait, si les données sur les naissances et les décès existent au Bureau d’état civil, si celles sur le nombre de personnes qui rentrent ou qui quittent le pays sont collectées par le Service d’immigration et d’émigration, l’État haïtien serait déjà en mesure de donner annuellement le nombre exact d’habitants qui vivent sur le sol national sans faire de recensement. Ce dernier ne viendrait qu’apporter des informations additionnelles sur la population et l’habitat. Des informations essentielles à la planification du développement économique et social. Avec un système d’information centralisé et automatisé, cette statistique serait disponible en temps réel. Il suffit donc d’enregistrer la nouvelle naissance, le prochain décès et le nouvel arrivant pour que les statistiques sur l’état de la population soient actualisées instantanément. On comprend donc que disposer des informations administratives ne coûte pas cher. Pourtant, le prochain recensement coûtera au moins 26 millions de dollars américains, soit plus de 2 dollars américains par habitant. On comprend aussi que pour un pays comme la Chine qui compte plus de 1,4 milliard d’habitants, le recensement deviendrait très onéreux, prendrait trop de temps et exigerait une singulière compétence technique. En ce sens, les données administratives des bureaux d’état civil et du Service d’immigration et d’émigration représentent un trésor inexploité. Elles permettent aux autorités d’avoir un tableau fidèle sur les flux migratoires et de naissance. Celles provenant des entreprises publiques comme l’Office national vieillesse (Ona) et de la Direction générale des impôts (DGI) aideraient à avoir des statistiques sur l’emploi. En dehors des enquêtes sur la dynamique du marché du travail souvent coûteuses, les données administratives fournissent une bonne idée du taux de chômage. La lecture de mon acte de naissance me laisse l’impression qu’il n’a pas été rédigé pour faciliter la lecture et la compréhension par une grande fraction de la population. Par ailleurs, il indique que je suis un fils légitime à un moment où les fils naturels, nés hors mariage, n’avaient quasiment aucun droit en Haïti. L’acte de naissance servait donc à discriminer : paysans vs citadins, fils légitimes vs fils naturels. Et surtout à les exclure des services. Tant privés que publics. Il fut un temps où les filles et les fils naturels n’avaient pas accès aux écoles congréganistes les plus performantes du pays, ce qui hypothéquait énormément leur avenir. Il faudra un acte de naissance plus simple et en même temps informatiser les bureaux d’état civil afin de constituer un système d’information susceptible de mieux orienter les politiques publiques. Cet exemple montre également la nécessité d’une réingénierie des services publics en Haïti, lesquels services doivent être efficaces et accessibles.

Gallery of Photos

  • Acte de Naissance Haiti

  • Acte de Naissance Québec Canada

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

Animateur (s)

Portrait de Anne Merline Eugene
La Mafia existe
1 année 9 mois ago
Portrait de Jacques Adler Jean Pierre
Agenda Culturel RTVC - 20 Avril 2017
2 années 9 mois ago