Et pourtant je fréquentais La Saline !

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Le rapport du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) sur « le massacre de La Saline » m’a glacé le sang. Trois jours après l’avoir lu, je soufrais encore d’une forte migraine. 59 personnes assassinées, 2 disparues, 5 blessées par balle et 7 femmes violées; le bilan de cette soirée du 13 novembre, dressé par le RNDDH, dépasse l’entendement. Il décrit une situation de guerre. Des familles seraient décimées, avec des enfants en bas âge. Comme s’il s’agissait d’un bombardement. Certaines familles victimes, indique le rapport, s’installaient paisiblement devant leur petit écran ou sur leur lit au moment de l’attaque des assassins.

À ceux qui croyaient que ce bilan était exagéré, le député de la première circonscription de Port-au-Prince, Roger Milien, parle de 78 morts au micro du journaliste Gary Pierre- Paul Charles le mercredi 5 décembre 2018. Des cadavres calcinés, charcutés ou laissés en pâture aux porcs sont décrits dans le rapport comme dans un film d’horreur. Depuis la lecture de ce rapport, je me pose une seule question : comment en est-on arrivé là?

Et pourtant, il y a à peine une vingtaine d’années, je fréquentais La Saline sans aucune crainte. C’était un quartier assez paisible. De 1993 jusqu’en 2000, je jouais à la guitare à la messe du dimanche à 6h30 du matin à la chapelle des sœurs salésiennes à proximité des vestiges de l’église Saint Jean Bosco. La chapelle était toujours bondée de gens qui transpiraient de joie de vivre. On y remarquait des enfants gais qui ne s’attendaient pas à connaître un destin aussi tragique.

À l’arrière de la chapelle, il y avait une grande école très performante dirigée par les sœurs salésiennes du primaire au secondaire. Une école professionnelle au bénéfice des jeunes y fonctionnait aussi. La cour de l’école où les jeunes pratiquaient tous les sports débouchait directement sur La Saline. Sa clientèle venait d’un peu partout. La chapelle aussi était fréquentée par des fidèles venant de quartiers divers.

Après la messe de 6h30, mes amis musiciens et moi, empruntions parfois à pied le Canal Orphelin qui menait à Delmas 2. On passait parfois par la rue Saint-Martin pour se rendre à la cathédrale de Port-au-Prince pour jouer la messe de 9h. On passait par Tokyo sans vraiment nous inquiéter pour notre sécurité. Avec mon ami Claudy Toussaint, bassiste, nous parcourions souvent la route. Vivant au Canada depuis 2008, il a du mal à croire, lui aussi, que ces zones deviennent aussi effrayantes en si peu de temps. Parfois, on prenait une camionnette sur la Grand-Rue en passant près du Marché Tête Bœuf et du Marché en fer jusqu’à la rue Bonne Foi qui menait à la cathédrale. Les rues étaient encore assez propres.

En 1997, après mon bac II, je suis admis au Centre de techniques de planification et d’économie appliquée (CTPEA) qui se trouve encore au sud du Boulevard Harry Truman, près du Village-de-Dieu. Tout se passait assez bien. Le restaurant Tiffany paressait pour certains d’entre nous comme désirable mais inaccessible. Il nous servait comme illustration pour les points qui se trouvaient à l’extérieur de la courbe d’indifférence du consommateur durant notre cours de microéconomie. Certains des étudiants habitaient au Village-de- Dieu, sur la Grand-Rue, à Martissant, à Delmas 2, un peu partout à travers les zones considérées comme zones de non-droit aujourd’hui.

L’un de nos professeurs travaillait à l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), juste à côté du CTPEA. L’Université Quisqueya était aussi à quelques pas. Lors de la Coupe du monde de football en 1998, on y allait regarder les matchs les plus importants sur les écrans installés sur la cour en la circonstance.

La situation commençait à se détériorer à compter des années 2000. Un jour de l’année 2001, sur notre route vers le CTPEA, on a remarqué un cadavre. C’était la stupéfaction. Puis, la situation du pays se mettait à détériorer jusqu’à ce que l’on ne s’inquiète plus des cadavres. À dire vrai, il y avait une autre forme d’insécurité durant la dictature des Duvalier. On exécutait ou faisait disparaître ceux qui étaient perçus comme opposants au régime. Lors des gouvernements militaires résultant des coups d’État, la violence était ciblée.

Après le départ du président Jean-Bertrand Aristide le 29 février 2004, certaines zones du centre-ville devenaient inaccessibles. Avec l’Opération Bagdad, durant la période de transition (2004-2006), La Saline, Bel-Air et la zone environnant la cathédrale étaient devenus difficiles d’accès. Je les fréquentais de moins en moins, en dépit de quelque période d’accalmie. Je n’ai plus joué à la musique chez les sœurs salésiennes de La Saline depuis, jusqu’à ce que j’aie quitté le pays en septembre 2008. Aujourd’hui, l’insécurité semble être généralisée. Personne, même les forces de l’ordre, n’est épargnée.

En lisant le rapport du RNDDH, je me demandais si par hasard je n’aurais pas connu une des victimes. Je me suis alors mis à regarder les noms et l’âge des victimes recensées par le RNDDH. C’est à ce moment que je constate que ce sont pour la plupart des jeunes. Même les présumés bandits sont généralement des jeunes.

Le rapport mentionne le cas d’Altidor Pierre, âgé de 22 ans, mort par balle, qui était père de deux enfants. Et sa conjointe est actuellement enceinte de cinq mois. Ricardo, âgé de 23 ans, brûlé à la rue Saint-Martin, était également père de deux enfants. Un jeune de 22 ans qui allait avoir trois enfants témoigne de l’absence de sensibilisation chez les jeunes des bidonvilles sur la grossesse précoce. Trois enfants à 22 ans ne laissent pas beaucoup d’options pour un lendemain meilleur sinon que les petits boulots de survie à ceux qui veulent rester intègres. Et ces enfants risquent de suivre les traces de leurs parents dans la misère abjecte. Ils sont manipulables et exposés au banditisme. Qui vraiment encadre ces jeunes?

Lenet Leny était parmi les jeunes que je côtoyais chez les sœurs salésiennes. Entre 1995 et 1999, il a fréquenté l’École nationale des arts et métiers (Énam) des pères salésiens (juste à côté des sœurs salésiennes) qui formait les jeunes. Il est diplômé en mécanique auto-diésel et vit aujourd’hui de son métier. Il a fait aussi des études en gestion des affaires et met présentement l’ensemble de ses compétences au bénéfice d’une grande maison de ventes et de réparation d’automobiles, près de l’Énam. Il avoue que les propriétaires ont déjà trouvé un nouveau local pour se reloger, loin des concerts d’armes automatiques de La Saline. Les entrepreneurs ont abandonné la zone. Les petits marchands qui y restent encore sont rançonnés de façon systématique par les chefs de gangs armés.

Lenet Leny vit avec amertume l’enfer que vivent les gens qui continuent de fréquenter la zone. Les sœurs salésiennes essaient encore de tenir le coup. La partie du bâtiment qui débouche sur La Saline est verrouillée. Les enfants ne sortent pas toujours en récréation sur la cour de l’école, par mesure de sécurité. Malgré les risques et menaces, beaucoup de gens habitent encore La Saline et ses environs. Pas parce qu’ils sont des bandits ou supportent l’action des malfrats mais par manque de moyens financiers. Les biens et services sont plus abordables dans ces quartiers abandonnés par les autorités.

La violence observée aujourd’hui est-elle liée au niveau de précarité de ces quartiers? On ne peut pas l’affirmer avec certitude. Si l’on ne peut nier ce facteur, il ne peut pas expliquer l’ampleur prise par le phénomène ces jours-ci. Entre 1993 et 2000, quand j'ai fréquenté paisiblement La Saline, Saint-Martin et Bel-Air, ces quartiers n’étaient pas riches. Ils n’étaient pas pourtant peuplés d’autant de gangs armés. Les jeunes luttaient pour un meilleur lendemain à l’école, en dehors des armes automatiques.

Les turbulences politiques n’ont pas fait que détériorer les conditions de vie des plus vulnérables. Les politiciens en ont profité pour armer les jeunes les plus vulnérables et ont semé les graines de la violence qui apportent aujourd’hui des fruits en abondance. Les gouvernements de droite ont armé leurs partisans. Tout comme les gouvernements de gauche. Les grands commerçants fiancent également des groupes armés pour acheter la sécurité de leur vie et de leurs biens. C’est l’ensemble de ces groupes armés illégalement qui créent ce climat délétère. Le désarmement représente aujourd’hui un des exercices les plus périlleux. Je ne peut m’empêcher de penser au visage de Port-au-Prince dans 25 ans. Plus j’y pense, plus je perds le sommeil.
Source Le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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