Pourquoi les tentatives de développement ont-elles échoué en Haïti?

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Haiti photo par Allison Shelley/Reuters

Dans les deux précédentes chroniques, nous avons fait état des travaux du Dr Weibert Arthus qui présentait les tentatives de développement d’Haïti au cours du XXe siècle haïtien. Quatre grandes périodes ont été mentionnées : 1) La tentative de modernisation durant l’occupation américaine; 2) Le projet Shada sous le président Élie Lescot; 3) La libération économique et les grands travaux de Dumarsais Estimé; 4) L’effort national de François Duvalier. Certaines de ces tentatives ont connu des résultats mitigés, d’autres ont piteusement échoué. Pourquoi ces tentatives de développement ont-elles échoué en Haïti?

Opinant sur cette épineuse question, Frantz Duval, rédacteur en chef du Nouvelliste, m’a fait remarquer que dans l’ensemble des tentatives mentionnées, il s’agissait d'initiatives de l’État haïtien. Comme si le développement économique était uniquement l’apanage de l’État dans un pays qui se veut capitaliste. Tout le monde attend de jouir des bonnes grâces de l’État-providence. Il est vrai que celui-ci a un rôle primordial à jouer dans le développement de l’économie nationale, particulièrement dans la construction des infrastructures de base et des biens publics tels que l’éclairage, les routes, l’électricité, la santé publique et les transports en commun. Ces infrastructures rendent plus productifs et plus rentables les investissements privés. En ce sens, ils sont très complémentaires.

Au cours du premier siècle après l’indépendance, ces grands chantiers publics ne faisaient pas partie des priorités des dirigeants haïtiens. Évidemment, le contexte de l’époque ne le facilitait pas non plus. La lutte pour la sauvegarde de l’indépendance et le paiement de la rançon de l’indépendance constituaient des handicaps importants. Mais elles ne peuvent pas justifier l’absence d’une instance nationale de perception d’impôt en vue de financer le décollage économique national. La Direction générale des impôts (DGI) telle qu’elle est connue aujourd’hui a vu le jour sous l’occupation américaine. Comme une honte nationale qui traduit le rapport énigmatique des élites haïtiennes avec le paiement des taxes et impôts.

 C’est également sous l’occupation américaine qu’a eu lieu la construction de certaines infrastructures publiques : casernes, hôpitaux, écoles et bâtiments administratifs. Même les bouches d’incendie à Port-au-Prince !

On note très peu de programmes de développement d’envergure. En fait, il ne pouvait y en avoir, en l'absence d’un organisme de perception de taxes et impôts efficace. Au Canada et dans ses provinces, ces agences de perception sont des méga-institutions. L’Agence du revenu du Canada compte plus de 40 000 employés permanents contre seulement 1 000 pour le ministère des Finances, l’Agence du revenu du Québec en compte plus de 12 000. L’État haïtien ne saurait entamer de grands projets de développement s’il n’avait pas une institution de perception de taxes et impôts. Comment allait-il les financer?  

Le programme de production de cryptostegia servant à produire le caoutchouc, créé en juillet 1941 et coordonné par la Société haïtiano-américaine de développement agricole (Shada), présente un caractère symbolique d’extrême importance. Il démontre la possibilité pour Haïti de profiter des opportunités de développement offertes par les relations internationales. La rareté du caoutchouc aurait pu  avoir des conséquences sur la suite du conflit mondial de l’époque. Le président Lescot a essayé de saisir cette opportunité en essayant de produire de la cryptostegia à grande échelle.

François Duvalier aurait pu bénéficier de la période de la guerre froide pour attirer des investissements des États-Unis d’Amérique, s’il n’était pas obsédé uniquement par la sauvegarde de son pouvoir. Tout comme aujourd’hui, Haïti pourrait profiter de l’émergence de la Chine comme puissance économique mondiale. Là où les recettes internes se font rares, les investissements étrangers auraient pu compenser si une stratégie claire était définie.

La remarque de M. Duval sur l’absence du secteur privé dans la proposition de projets de développement national demeure très pertinente. L’exemple de Toyota illustre bien la nécessité d’une coordination harmonieuse qui devrait exister entre les secteurs privé et public. C’était une initiative de la famille Toyoda qui va être transformée plus tard en Toyota pour des motifs de marketing et de publicité. À l’origine, c’était une petite usine textile familiale. La baisse de la demande de soie brute au Japon et à l'étranger et le déclin de ce secteur poussaient les membres-fondateurs à chercher d’autres alternatives. D’où la création de ce qui deviendra la Toyota Motor Corporation.

 En 2017, Toyota était le 1er constructeur automobile mondial pour ses performances financières devant Volkswagen et Daimler. Au cours de cette même année, elle possédait la valorisation la plus élevée au monde dans le secteur automobile et la huitième place mondiale, toutes activités confondues, avec 41,1 milliards de dollars, selon le classement Forbes.

Pour pouvoir atteindre ce niveau de performance, le gouvernement japonais a fait de Toyota un symbole national en lui procurant tout le soutien nécessaire. Toute cette histoire pour vous dire que le développement nécessite une excellente coordination de tous les secteurs de la vie nationale. Chacun doit jouer efficacement sa partition sous la baguette d’un maestro (leader) compétent, intègre et déterminé. On peine encore à trouver des projets de développement qui portent la signature du secteur privé en Haïti.

Frantz Duval a également souligné la tendance à personnaliser les projets de l’État en Haïti. La Shada était associée au président Lescot, le bicentenaire à Estimé, et l’aéroport à François Duvalier. Comme si c’était leur propre argent qui y était investi. C’était un moindre mal puisqu’ils arrivaient quand même à réaliser certains projets, contrairement à aujourd’hui, où il ne s’agit que de vains slogans qui ne laissent aucune trace. Quels grands projets ont été réalisés au cours de ces dix dernières années en Haïti?

Généralement, les dirigeants haïtiens ont été trop mesquins en ce qui concerne la conception et l’implémentation d’une large vision de développement économique. L’équipe du président Martelly voyait tout en rose, sans aucune place à la réflexion critique et à l’évaluation. L’équipe du président Jovenel Moïse ne jurait que par la caravane que ses ouailles présentaient comme un coup de génie jusqu’à ce que la précarité financière vienne annihiler ses prétentions.      

Avec des visions aussi restreintes, il devient très difficile de penser le développement économique national. La personnalisation à outrance des  programmes de l’État nuit à leur pérennité. Ils s’en vont très souvent avec les présidents. De plus, même dans les projets qui présentaient de fortes potentialités, les dirigeants haïtiens péchaient souvent dans la conception et l’exécution. Par exemple, dans le cas de la production de la cryptostegia (Shada), pourquoi déplacer plus de 250 000 personnes et détruire plus d’un million d’arbres fruitiers et 200 000 pins quand d’autres endroits inexploités existaient au pays?

Comment faire la promotion de la monoculture dans un pays qui pratique l’agriculture agricole de subsistance? Comment faire le choix d’une si grande dépendance par rapport au marché international dans un contexte de conflit international ? Ces questions sous-entendent qu’il n’y avait pas eu une véritable étude de faisabilité du projet. À ce niveau, le pays n’a nullement progressé. Personne n’a vu le document de projet de la caravane du  président Moïse, pas plus qu’il n’existait de document convaincant pour le Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (Psugo) durant la présidence du Martelly.

En l'absence de ce niveau minimal de planification, d’évaluation et de suivi, il devient très difficile de penser le développement économique. Encore moins dans un environnement de faiblesse institutionnelle, marquée par la corruption généralisée.  Les projets continuent d’échouer.

Thomas Lalime

source Le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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