Plus de 10 milliards de dollars américains de pertes en 12 ans

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Haïti est classée au troisième rang des pays du monde les plus affectés par des évènements climatiques entre 1995 et 2014, selon le Germanwatch Global Climate Risk Index. Chaque désastre apporte son lot de désolations au niveau de la population. Après le passage du cyclone Matthew les 3 et 4 octobre 2016, les images de la ville des Cayes, de Jérémie, la cité des poètes, et du département des Nippes valent des millions de mots. Les maisons sont détruites, les plantations sont ravagées, le bétail est emporté et près d’un millier de morts, d’après le décompte de la presse internationale. Une fraction importante de la population du Grand Sud est décapitalisée. Or, l’on sait qu’une grande partie de la paysannerie haïtienne ne dispose pas de comptes en banque. Les plantations et le bétail représentent leur seule épargne.

L’aide aux sinistrés, comme par le passé, sera mal organisée. Une guerre de visibilité entre les différents acteurs intervenant sur le terrain se déclenche durant la période de l’extrême urgence. Tout le monde veut distribuer quelques kits. Souvent, à la limite de l’indignité. D’autres veulent profiter de l’effet d’annonce. Par exemple, le gouvernement du Québec avait d’abord accordé une aide de 100 000 dollars canadiens au gouvernement haïtien avant d’y ajouter 400 000. Un pays souverain depuis 212 ans qui accepte un don de 500 000 dollars canadiens, assorti de conditions, a de quoi laisser songeur. 

La Banque mondiale a publié récemment un document intitulé : «Diagnostic sur l’impact économique et budgétaire des désastres en Haïti» qui démontre avec un luxe de détails la dépendance de l’économie nationale aux catastrophes naturelles. Il décortique leurs impacts sur l’activité économique et sur les dépenses publiques. Le passage de l’ouragan Jeanne en 2004 a occasionné des pertes et dommages évalués à 476.8 millions de dollars américains, soit 7 % du produit intérieur brut (PIB) de l’époque. Quatre ans plus tard, en 2008, on a connu quatre cyclones majeurs (Faye, Gustave, Hanna et Ike). Les dommages et les pertes s’élevaient à 1.1 milliard de dollars américains, soit 14.6 % du PIB.  

Deux ans plus tard, en 2010, ce fut le séisme meurtrier du 12 janvier qui a emporté plus de 250 000 âmes.  Les pertes et dommages matériels s’estimaient à 7.8 milliards de dollars américains, soit 117 % du PIB. Et six ans après, en 2016, Matthew laisse des villes en ruine. Les pertes et dommages dépasseront probablement un milliard de dollars américains. En somme, les catastrophes naturelles ont provoqué des pertes de plus de 10 milliards de dollars américains en 12 ans à l’économie haïtienne, 122 % du PIB nominal en 2014-2015 estimé à 425.6 milliards de gourdes (8.21 milliards de dollars américains au taux de référence de 51.81 gourdes pour un dollar affiché par la Banque centrale en septembre 2015). 

Plus inquiétant encore, Haïti est devenue de plus en plus vulnérable aux catastrophes naturelles. Selon le document de la Banque mondiale, le nombre moyen de désastres a grandement augmenté au cours des 50 dernières années. Il est passé de 0.6 désastre par an durant les années 60 à 1.5 désastre par an durant les années 80 et 4.3 désastres par an dans les années 2000. Cette augmentation est due en grande partie à la dégradation accélérée de notre environnement. Par exemple, entre 1960 et 2014, Haïti a connu 62.5 % de désastres de plus que la République dominicaine, moins affectée par la dégradation de l’environnement. Tandis que le nombre de tempêtes accuse une légère augmentation par rapport à la partie orientale de l’Île : 35 en Haïti contre 29 en République dominicaine.    

Cependant, Haïti a connu deux fois plus d’inondations : 47 contre 22 en République dominicaine. Elle a enregistré sept fois plus de sècheresses. Les impacts sont davantage catastrophiques en Haïti où chaque inondation provoque en moyenne 81 morts contre 38 en République dominicaine. Cette plus grande ampleur des catastrophes en Haïti résulte en grande partie de la plus grande déforestation qui a appauvri les sols et diminué leur capacité de rétention. 

La déforestation est, elle-même, exacerbée par l’extrême pauvreté dans laquelle croupit 24 % de la population et qui affecte dans l'ensemble 59%, d’après les indicateurs contenus dans le nouveau document de la Banque mondiale. Les catastrophes naturelles ne font qu’augmenter le nombre de personnes vivant dans la pauvreté ainsi que leur vulnérabilité par rapport aux aléas climatiques. 73 % des personnes vivant dans l’extrême pauvreté déclarent avoir été affectées par un évènement climatique. Ce pourcentage chute à 46 % quand on considère les personnes qui ont des dépenses supérieures à 20 % au seuil de pauvreté. Rappelons qu’en 2012, le seuil de pauvreté était fixé à 2.41 dollars par jour et celui d’extrême pauvreté à 1.23 dollar jour.  

Matthew : l’illustration de la trappe du sous-développement

Mapou et Fonds-Verrettes portent encore les stigmates des inondations de mai 2004. L’ouragan Jeanne avait, pour sa part, ravagé la ville des Gonaïves. Quelques mois plus tard, on avait déjà oublié les sinistrés après la phase de l’urgence. Là est une autre catastrophe : les dirigeants interviennent au niveau de l’extrême urgence mais ne planifient pas pour réduire la vulnérabilité de la population aux catastrophes naturelles. Nous pleurons encore les victimes du séisme du 12 janvier 2010 tout en demeurant encore très vulnérables au prochain séisme. 

Matthew illustre bien le concept de la trappe du sous-développement. Celui-ci est considéré comme un piège qui retient un pays constamment dans le sous-développement. Il s’assimile à un cercle vicieux de sous-développement qui s’auto-entretient. S’en sortir requiert des efforts considérables. Par exemple, le cyclone Hazel avait entièrement détruit la ville de Jérémie en octobre 1954. 62 ans plus tard, elle vient de connaître le même sort. Ce ne sera probablement pas le dernier épisode puisque les saisons cycloniques reviennent tous les ans. 

Dans l’ensemble, c’est tout le pays qui, à chaque fois, subit les conséquences néfastes. Sur la période allant de 1976 à 2014, les dommages et les pertes associés aux évènements hydrométéorologiques ont été estimés par la Banque mondiale à 150 millions de dollars américains par an, soit 1.7 % du PIB. 

Le coût budgétaire annuel pour le gouvernement est estimé à 82 millions de dollars américains, soit 4.4 % des dépenses totales du gouvernement pour l’année fiscale 2012-2013 ou encore 43 % des investissements publics du Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) en 2014-2015. Une somme qui pourrait être allouée à des investissements publics plus productifs dans les domaines de la santé et de l’éducation. 

Les catastrophes naturelles représentent donc une vraie trappe du sous-développement qui empêche le pays de décoller véritablement. On joue à la ritournelle. Un perpétuel recommencement. Autrement dit, le décollage économique passera par une gestion efficace des risques et des désastres. Pour y parvenir, le Plan stratégique de développement d’Haïti (PSDH) prévoit trois piliers: l’aménagement du territoire, la gestion de l’environnement et celle des bassins versants. 

Mais il y a d’autres politiques publiques impératives à envisager. L’une des plus importantes demeure l’accès au marché d’assurance à une plus grande fraction de la population. Aujourd’hui, à peine 3 % de la population haïtienne bénéficie d' une police d’assurance. Même les entrepreneurs formels ne sont pas toujours assurés convenablement. En cas de désastres, ils perdent une grande partie de leurs actifs, occasionnant ainsi des pertes d’emplois. Tous ces facteurs contribuent à réduire la croissance économique à court et moyen termes et le développement économique à long terme. 

Malheureusement, le cadre légal du marché d’assurance est obsolète. Et les autorités, législatives et exécutives semblent y accorder très peu d’importance. Grâce aux marchés d’assurance, les zones dévastées par Matthew en Floride seront réhabilitées très bientôt. Il faut reconnaître que certaines compagnies d’assurance haïtiennes ne veulent pas assurer des investissements dans des villes très risquées comme c’était le cas aux Gonaïves. Il revient alors au pouvoir exécutif d’identifier ces risques, d’aider à les mitiger afin de permettre aux compagnies d’assurance de pénétrer ces marchés. 

Le gouvernement haïtien a déjà donné l’exemple en souscrivant en 2007 à une police d’assurance au Caribbean Catastrophe Risk Insurance Facility (CCRIF). Cette assurance lui offre une couverture en cas d’ouragans et de tremblements de terre. Le principal avantage est qu’elle effectue le paiement des indemnisations beaucoup plus rapidement qu’une assurance classique. 

Par exemple, si les dommages calculés par le modèle du CCRIF sont supérieurs aux limites accordées dans le cadre du contrat d’assurance, le paiement de l’indemnisation est effectué automatiquement dans un délai de 14 jours. Haïti avait justement bénéficié de 7.7 millions de dollars américains moins de 14 jours après le séisme. Le pays récupèrera 20 millions de dollars américains après le passage de Matthew, selon les informations disponibles. Il faut une politique publique garantissant une pareille assurance aux entreprises et aux ménages haïtiens dans les meilleurs délais. Les compagnies d’assurances auraient pour responsabilité de dédommager les sinistrés, tâche à laquelle le gouvernement ne peut pas répondre efficacement, faute de moyens. 

Les compagnies d’assurance se chargeront de l’évaluation des dégâts et exigeront le respect des normes de construction des bâtiments. Car, elles n’assureront pas des maisons inadéquatement construites. Ces compagnies joueront un rôle de régulation et de supervision que l’État haïtien peine à remplir. À celui-ci de créer les conditions de fonctionnement des compagnies d’assurances, quitte à les subventionner au départ.

Thomas Lalime [email protected] source le nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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