PetroCaribe : une excellente opportunité ratée par Haïti

Publié
3 mois ago
Dernière mise à jour
2 mois ago
6953 views
Time to
read
5’

Manifestation Kot Kob Petrocaribe ya

Le montant total du projet de loi des finances 2018-2019 déposé au Parlement haïtien par le pouvoir exécutif le 11 décembre 2018 s’élève à 172,8 milliards de gourdes. De ce montant, 114,3 milliards de gourdes, soit 67 %, devaient provenir des ressources domestiques, 28,9 milliards de gourdes (17 %) des dons et 29,6 milliards de gourdes (17 %) de la rubrique « financement ». Celle-ci devait provenir de tirage sur emprunt à hauteur de 13,13 milliards de gourdes, des bons du trésor pour un montant de 9 milliards et d’autres financements d’une somme de 7,5 milliards de gourdes, indiquait le projet de loi des finances.

Évidemment, cette stratégie de financement ne sera pas réalisée comme prévue. Les dons ont drastiquement diminué ces dernières années en raison des incertitudes politiques mais aussi d’une perte de crédibilité des autorités haïtiennes. L’État haïtien doit de plus en plus compter sur ses propres moyens. Or, les recettes domestiques sont en baisse. Pour ne rien arranger, les employés de la Direction générale des impôts (DGI) tombent en grève depuis la semaine dernière.

En fait, même en temps normal, l’État haïtien ne dispose pas assez de ressources financières pour initier le processus du développement national. Il lui faudra un « Big Push » pour reprendre un concept largement utilisé en économie du développement depuis les travaux de Paul Rosenstein-Rodan (1943), approfondis par ceux de Murphy, Shleifer et Vishny (1989). L’idée centrale de cette théorie est qu’il faut de vastes programmes d’investissements et une bonne coordination des secteurs organisés d’un pays pour rendre possible son décollage économique.

D’où peut bien provenir ce financement ? Dan le cas d’Haïti, plusieurs éléments peuvent être considérés. On peut penser au financement privé coopératif comme l’a fait le Québec à travers le Mouvement des caisses Desjardins. Fondée en 1900 par Alphonse Desjardins, cette grande coopérative, devenue une icône de la finance internationale, gère aujourd’hui un actif de plus de 210 milliards de dollars canadiens. Elle a permis de financer de nombreux projets de développement au Québec, au Canada et dans le monde. Malheureusement, l’expérience des coopératives, non encadrée par l’État, a connu une faillite retentissante sous le règne du président Jean-Bertrand Aristide. On a alors raté une excellente opportunité de création de richesse et de financement de projets de développement en Haïti.

On aurait pu penser également à l’aide internationale qui était initialement conçue pour donner un « Big Push» aux pays en développement et à ceux ravagés par la Deuxième Guerre mondiale. Les institutions Brettons Woods, créées à la suite de la conférence de Bretton Woods en 1944, devaient jouer ce rôle à travers la mise en place d’un système financier supranational. Certainement, 65 ans plus tard, ces institutions n’arrivent pas vraiment à jouer convenablement ce rôle.

Une alternative au financement multilatéral administré par les institutions de Brettons Woods pourrait être le financement bilatéral analogue à celui offert par les États-Unis et l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) à leurs États satellites durant la Guerre froide. Le Plan Marshal était aussi une forme de « Big Push » à la reconstruction de l’Europe d’après-Guerre.

Dans un contexte beaucoup plus amical, le PetroCaribe pourrait être considéré comme une sorte de « Big Push ». En seulement six ans, de 2008 à 2014, la dette d’Haïti envers le Venezuela qui pouvait servir à financer des programmes de développement était de 1,8 milliards de dollars américains. Suite au séisme dévastateur du 12 janvier 2010, la République bolivarienne du Venezuela avait généreusement annulé 395 millions de dollars américains de ce montant.

À vrai dire, le montant des fonds PetroCaribe ne serait pas insuffisant pour financer le décollage économique national. Mais comparé à l’aide multilatérale, il s’agissait d’un coup de pouce important, d’une opportunité extraordinaire. À titre de comparaison justement, le Fonds monétaire international (FMI) avait récemment promis 250 millions de dollars américains à Haïti. Ce prêt est assorti de nombreuses conditionnalités qui empêchent jusqu’ici son décaissement. Le programme PetroCaribe pourrait bien aider à poser les bases du décollage économique du pays.

La dilapidation d’une bonne partie des fonds du programme PetroCaribe montre que le sous-développement n’est pas seulement un problème de ressources financières. Si celles-ci ne sont pas gérées de façon transparente, juste, équitable et sans corruption, même si Haïti recevrait plus de 10 milliards de dollars américains en dons, on n’en verrait pas les impacts significatifs sur le long terme. Outre le procès PetroCaribe, les ressources publiques ne doivent plus être dépensées de façon fantaisiste. Elles doivent plutôt être utilisées avec rigueur pour répondre à des besoins spécifiques de développement économique. Je n’arrive toujours pas à comprendre à quoi sert le prétendu viaduc de Delmas. Rend-il la circulation plus fluide ? Le montant utilisé pour le construire ne serait-il pas plus rentable socialement s’il finançait d’autres projets publics plus pertinents?

Les différents programmes « sociaux » financés par le fonds PetroCaribe n’existent plus. Kore Etidyan, Ti manman cheri, Panye solidarite sont tous portés disparus. Qui pis est, ces programmes ne laissent aucune trace, à part la dette qui les ont financés. Ils n’ont résolu aucun problème structurel, pas plus que le viaduc n’en a résolu. Les lampadaires payés au prix fort ne peuvent plus cacher le black out qui sévit actuellement à Port-au-Prince.

Ces exemples montrent bien que les projets financés n’étaient pas bien ficelés. Peut-être qu’il s’agissait d’une stratégie devant faciliter la dilapidation des fonds. Haïti doit tirer les leçons de cette malheureuse expérience. Le ministère de la Planification et de la Coopération externe (MPCE) devra jouer pleinement son rôle de conception, de planification et d’évaluation des programmes publics de développement, en dehors des tractations politiques. Malheureusement, la politicaillerie a détourné ce ministère essentiel au développement national de sa mission principale.

La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA) doit auditer tous les grands projets publics sans exception. De façon permanente. L’Unité de lutte contre la corruption (ULCC), l’Inspection générale des finances (IGF), la Commission nationale des marchés publics (CNMP), l’Unité centrale de renseignements financiers (Ucref) et les autres instances de contrôle doivent jouer pleinement leur rôle afin d’aboutir à une meilleure efficacité des dépenses publiques.

On ne sait pas quand Haïti aura une opportunité similaire à celle de PetroCaribe. Cela prendra probablement plusieurs décennies, sauf si l’État haïtien arrivait à négocier le financement d’un vrai plan de développement avec la Chine. Plusieurs pays en développement ont grandement bénéficié de l’émergence de la nouvelle puissance économique asiatique.

Si les fonds du programme PetroCaribe étaient utilisés de façon optimale, cela pourrait bien ouvrir la voie à d’autres « Big Push » de la part d’autres puissances internationales. La Chine et la Russie pourraient constituer des candidats potentiels. En fait, pour bien comprendre l’ampleur de l’opportunité ratée, il ne faut pas uniquement se fixer sur le montant des fonds du programme PetroCaribe pour mieux considérer le discrédit, la perte de confiance et la désintégration de l’État que sa mauvaise gestion a engendrée.  

En moins de 20 ans, Haïti a déjà raté trois opportunités majeures: les coopératives, la grande générosité internationale post-séisme avec notamment la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH) et le programme PetroCaribe. Elle devra en tirer les leçons afin de construire sa capacité à profiter des prochaines opportunités. Un pays qui se développe est un pays qui sait profiter pleinement de chaque petite opportunité. Imaginez un instant qu’Haïti avait réussi l’expérience des coopératives, celles de la CIRH et du programme PetroCaribe !

Thomas Lalime

[email protected]

Publiee au Nouvelliste 

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

Animateur (s)

Portrait de Anne Merline Eugene
La Mafia existe
1 année 4 mois ago
Portrait de Jacques Adler Jean Pierre
Agenda Culturel RTVC - 20 Avril 2017
2 années 5 mois ago