PetroCaribe épaulait la gourde

Publié
2 mois ago
Dernière mise à jour
2 mois ago
3727 views
Time to
read
3’

À la fin du mois de mai 2017, le taux de change de référence, publié par la Banque de la République d’Haïti (BRH), s’élevait à 62,2 gourdes pour un dollar américain. Elle a ensuite connu une certaine stabilité à ce niveau, jusqu’au mois de septembre 2017. De 62,2 à 93 gourdes pour un dollar américain, la monnaie nationale a déprécié de 50 % en moins de deux ans. Plus d’un se demande pourquoi un tel niveau inédit de dépréciation. La chronique d’aujourd’hui met l’accent sur un élément de réponse : la fin du programme PetroCaribe.

Selon les informations disponibles sur le site Internet du Bureau de monétisation des programmes d'aide au développement (BMPAD), « la mise en œuvre de l’accord PetroCaribe a démarré avec la réception en octobre et novembre 2007 de deux cargaisons d’asphalte totalisant environ 16 300 barils ». Depuis le mois de février 2008, le BMPAD a la responsabilité de placer les commandes de produits pétroliers auprès du fournisseur vénézuélien « Petroleos de Venezuela S.A. » (PDVSA), d’en assurer la facturation et le recouvrement. 

Les compagnies haïtiennes de redistribution paient à l'État haïtien 100 % de la valeur Franco à bord (FOB) des cargaisons. Selon le prix du baril sur le marché international, le gouvernement haïtien paie entre 40 % et 70 % de cette valeur au PDVSA. Le reste, soit 60 % à 30 %, constitue une dette devant être payée sur 25 ans avec 2 années de grâce, à un taux d’intérêt annuel de 1%.

L’accord concernait différents types de produits pétroliers : l'asphalte, le mazout, la gazoline 91 et 95, le diesel et le kérosène. Entre le 8 mars 2008, date d’arrivée de la première cargaison, et le 31 mars 2014, Haïti a reçu 7 cargaisons d’asphalte et 140 cargaisons de carburant, soit un total d'environ 29,4 millions de barils, selon le BMPAD. Le mazout était essentiellement utilisé dans les différentes usines électriques du Cap-Haïtien, des Gonaïves et de Carrefour. Depuis mars 2014, le programme a implosé progressivement. À partir de cette date, la gourde a commencé à se déprécier à un rythme de plus en plus accéléré.

L’accord PetroCaribe avait permis de réduire drastiquement la pression sur la demande locale de dollars américains. Il importe de noter qu’en 2018, Haïti avait importé pour un total de 942,6 millions de dollars américains de produits pétroliers. Une importation qui a évolué à la hausse au cours des dernières années, à cause notamment de l’augmentation des prix sur le marché international.

Au cours de l’année 2019, la BMPAD doit retrouver environ 80 millions de dollars américains par mois pour placer les commandes de produits pétroliers. Avec le programme PetroCaribe, Haïti devait débourser  entre 40 % à 70 % de ce montant, soit 32 à 56 millions de dollars américains par mois ou encore 377 à 660 millions de dollars américains par année. On comprend que l’arrêt du programme PetroCaribe crée une pression énorme sur la demande de dollars américains. Le prix du billet vert (le taux de change). augmente drastiquement, selon le mécanisme de l’offre et de la demande.

Évidemment, il serait illusoire pour les dirigeants haïtiens de penser que le programme PetroCaribe allait durer indéfiniment. Ils devaient alors utiliser stratégiquement la dette PetroCaribe afin de permettre au pays de réduire sa facture d’importation. Dans cette facture, la composante pétrolière est exogène. On y peut rien. De toute façon, il faut en importer. Pour diminuer la facture d’importation sur le moyen et le long termes, il faudrait jouer sur les autres composantes. Parmi celles-ci figurent les produits alimentaires en tête de liste. Ainsi, la dette PetroCaribe pouvait notamment servir à encourager la production de riz qui représente une part importante des importations de produits alimentaires. D’autant plus que le Venezuela était prêt à accepter un remboursement en nature. Comme une forme de troc n’impliquant pas de devises.

Alors qu’il existe cette pression importante sur la demande de dollars américains, l’économie haïtienne fait face à une diminution de l’offre de devises induite notamment par la chute d’environ 40% du flux des visiteurs au cours des six premiers mois de l’exercice fiscal 2018-2019, comparativement à la même période de l’exercice 2017-2018. Le nombre de visiteurs est passé de 238 155 à 142 824 durant cette période, engendrant ainsi une forte baisse du taux d’occupation dans les hôtels et de la rentrée de dollars américains. Certains hôtels vont jusqu’à menacer de fermer leurs portes si cette situation chaotique se poursuit.

La BRH ne cesse de rappeler que le marché des changes, davantage que les autres, est particulièrement sensible aux facteurs extra-économiques, les troubles sociopolitiques en particulier. Depuis les émeutes des 6 et 7 juillet 2018, la conjoncture sociopolitique devient de plus en plus instable, ce qui aggrave les anticipations négatives des agents économiques. L’instabilité politique alimente l’incertitude chez les ménages, les incitant à acheter systématiquement des dollars en vue de limiter les conséquences de l’augmentation du taux de change. Certaines banques commerciales ne vendent que quelques centaines de dollars par client. Ces derniers mois, payer son loyer en dollars est devenu un véritable casse-tête pour la classe moyenne en Haïti.

Avec la chute drastique des recettes publiques de ces derniers jours, les anticipations négatives risquent d’être exacerbées. Le déficit budgétaire peut augmenter énormément, avec des conséquences encore plus préoccupantes sur la gourde. C’est donc impératif que l’on trouve une solution à la crise politique pour espérer une relance prochaine des activités économiques.

Thomas Lalime 
Source Nouvelliste

[email protected]

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

Animateur (s)

Portrait de Anne Merline Eugene
La Mafia existe
1 année 4 mois ago
Portrait de Jacques Adler Jean Pierre
Agenda Culturel RTVC - 20 Avril 2017
2 années 5 mois ago