PetroCaribe : chaque Haïtien doit environ 163 dollars américains au Venezuela

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Dette

Le plus grand handicap que constitue la dilapidation d’une partie des fonds du programme PetroCaribe est la lourde hypothèque que cette dette représente pour l’avenir des générations présentes et futures. Prêter un montant d’argent, à rembourser sur 25 ans, pour en gaspiller une grande partie constitue un acte d’une gravité extrême, particulièrement contre les plus pauvres.

Aujourd’hui, chaque Haïtien doit au moins 163 dollars américains au Venezuela dans le cadre du programme PetroCaribe. Un pays où, selon l’Unicef, 78 % de la population vivent sous le seuil de la pauvreté et 56 % dans une situation d’extrême pauvreté (1). Comment ces citoyens vont-ils s’y prendre pour rembourser cette dette ? Cette question montre l’ampleur du scandale PetroCaribe. Tout le monde commence à en payer chèrement le prix. D’autant plus que les intérêts sur la dette augmentent assez rapidement avec le temps et  la dépréciation accélérée de la gourde. Selon les données disponibles sur le site internet du Bureau de monétisation des programmes d'aide au développement (BMPAD) (2), la dette à long terme d’Haïti, cumulée au 31 mars 2014 auprès du Venezuela dans le cadre du programme PetroCaribe, se chiffrait à 1,38 milliard de dollars américains.

À cette date, la dette d’Haïti serait déjà de 1,8 milliard si, suite au séisme dévastateur du 12 janvier 2010, la République bolivarienne du Venezuela n’avait pas annulé officiellement 395 millions de dollars américains. Au 31 mars 2014, au taux moyen de 45,5 gourdes  pour un dollar américain, la dette de 1,38 milliard de dollars représentait un montant de 62,79 milliards de gourdes, soit 143 % des recettes internes du pays pour l'année fiscale 2013/2014, évaluées à 44 milliards de gourdes.

La dette envers le Venezuela comptait pour 53 % du budget rectificatif 2013/2014 qui s’élevait à 118,7 milliards de gourdes.  Aujourd’hui, au taux de 95 gourdes pour un dollar américain affiché par certaines banques commerciales le vendredi 7 juin 2019, le même montant de 1,38 milliard de gourdes s’échangerait contre 131 milliards de gourdes, soit plus de deux fois le montant de 62,79 milliards de gourdes en seulement quatre ans.

Au 30 septembre 2018, le montant de la dette de la République d’Haïti envers ses créanciers bilatéraux et multilatéraux s’élève à 2,12 milliards de dollars américains. Selon les données de la Banque de la République d’Haïti (BRH) reportées par notre confrère Patrick Saint-Pré au Nouvelliste du 26 octobre 2018 (3), il s’agit du montant le plus élevé dû par le pays sur la décennie 2008-2018. De ces 2,12 milliards, Haïti doit 1,85, soit 87,3 %, au Venezuela qui demeure son principal créancier.

Selon l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) (4), la population haïtienne est estimée en 2018 à 11,4 millions. Ainsi, si l’on rapporte la dette d’Haïti envers le Venezuela au 30 septembre 2018 à sa population en 2018, on obtient un montant de 163 dollars américains. Il s’agit du montant de la dette haïtienne par habitant au 30 septembre 2018. Cela veut dire que chaque Haïtien devra rembourser au moins 163 dollars américains dans les années à venir, y compris le simple paysan de La Hoye, de Petit-Fond et de Juampas, les trois sections communales de la commune de Lascahobas qui n’ont probablement rien bénéficié de cette dette.   

La première conséquence de la dilapidation d’une bonne partie du programme PetroCaribe demeure le service de la dette qui devient la deuxième enveloppe la plus importante du projet de budget 2018-2019, déposé au Parlement haïtien en décembre 2018.  Le service de la dette s’élevait à 21,57 milliards de gourdes, soit 12,5 % du budget de 172,8 milliards de gourdes. Seul le ministère des Travaux publics, Transports et Communications (MTPTC) a pu glaner un montant plus important de 22,01 milliards de gourdes (12,7 % du budget).

Si l’on actualise les montants du budget 2018-2019, il est certain qu’avec la dépréciation accélérée de la gourde le service de la dette en deviendra le poste de dépense le plus important. Aujourd’hui, au taux de 95 gourdes pour un dollar américain, la dette de 1,85 milliard de dollars représente un montant de 176 milliards de gourdes, un montant supérieur à celui du budget 2018-2019. En clair, même si Haïti allouait tout son budget 2018-2019 au remboursement de sa dette, elle n’arriverait pas à éponger la totalité. 

Plus la gourde se déprécie, plus le fardeau de la dette deviendra lourd pour les générations actuelles et futures. En utilisant inadéquatement les fonds du programme PetroCaribe, les dirigeants haïtiens ont compromis l’avenir de plusieurs générations. Si les héros de l’indépendance nous ont laissé la patrie en héritage, l’administration du président Michel Martelly nous a légué une dette qui constitue une lourde hypothèque sur l’avenir de la nation.  

« Une malédiction nationale »

Je reprends ici certains points que j’avais déjà soulignés dans cette chronique en date du 12 mai 2014 (5). À ce moment-là, j’indiquais le type d’investissement qui aurait pû être fait en vue de construire une capacité de remboursement de la dette. Je rapportais également les déclarations de Herbert Hoover, de David Ricardo et de James Madison.

Herbert Hoover, président américain lors de la Grande dépression (1929-1933) qui déclarait ironiquement: «Heureux sont les jeunes, car ils hériteront de la dette nationale». Une déclaration qui sied bien aux dirigeants haïtiens, passés et présents, qui font généralement fi des générations futures.

David Ricardo, le célèbre économiste, agent de change et député anglais du XIXe siècle, déclarait par-devant le Parlement britannique : « Notre pays serait le plus heureux du monde et sa prospérité dépasserait tout ce que l'on peut imaginer si nous nous débarrassions de deux grands maux: la dette publique et les lois sur les céréales».

Cette déclaration a été faite dans un contexte où Ricardo combattait les restrictions sur le commerce imposées par son pays. Afin de protéger l'agriculture britannique contre la concurrence étrangère, le gouvernement britannique avait imposé, par voie législative, de 1794 à 1846, des taxes sur l'importation des céréales en Angleterre. C'est pour combattre cette loi que David Ricardo avait fait en 1817 sa plus grande contribution à la pensée économique à travers sa théorie des avantages comparatifs où il exigeait la libéralisation du commerce entre les pays.

La formule ricardienne est fort simple: importer les biens et services que le reste du monde peut produire à moindre coût et lui exporter ceux que nous pouvons fournir au moindre coût. Comme pour suggérer d'importer le pétrole vénézuélien et de fournir du riz Madan Gougous en retour aux Vénézuéliens. Une formule qui devrait conduire à un marché gagnant-gagnant. Depuis 1988, Haïti a choisi la première partie de la leçon sans décider des biens et des services qu'elle pourrait exporter.

Les arguments contre la dette poussés à l'extrême ont conduit James Madison (1809-1817), 4e président des États-Unis, à affirmer qu'«une dette publique est une malédiction nationale». Madison est l'un des principaux auteurs de la Constitution américaine et en particulier de la théorie sur l'équilibre entre les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif.

Le débat sur la soutenabilité de la dette va bientôt refaire surface en Haïti. Le fardeau qu'elle représente paraissait tellement lourd pour les pays du tiers-monde endettés qu'ils faisaient l'objet d'une large campagne de sensibilisation à l'échelle internationale vers la fin des années 90, campagne soutenue notamment par des organisations nongouvernementales et chrétiennes à l'aube du jubilé de l'an 2000.

L'annulation de la dette visait à dégager de nouveaux moyens financiers pour les pays bénéficiaires puisque les intérêts sur la dette devaient servir à financer les projets de développement. En ce sens, les bénéficiaires devaient retrouver leur capacité d'investissement dont le service de la dette les avait privé. Il fallait également éloigner ces pays du spectre de la faillite imminente, celle qu'ont connue les Grecs à la fin de l'année 2012. Aujourd’hui, l’État haïtien peine à financer ses dépenses même pour payer convenablement ses employés.

Les défenseurs de la campagne pour l'annulation de la dette la considéraient comme une aide au développement des pays pauvres. Haïti avait bénéficié de ce vaste programme d'annulation de la dette. La question du taux d'endettement était posée pour l'Italie et la Grèce en 2008 lorsque l'endettement représentait respectivement 113 % et 101 % de leur produit intérieur brut (PIB). Ils étaient les 2e et 3e pays plus endettés du monde derrière le Japon (173 % de son PIB). Cela n'a pas pris du temps aux Hellènes pour toucher le fond. Le Japon et l'Italie ne connaissent plus de prospérité économique depuis quelques années.

L'Europe entière a été obligée de venir en aide aux Italiens pour éviter la faillite. Haïti pourra-t-elle résister au poids de la dette vénézuélienne? Rien n'est moins sûr ! Rappelons qu'à un certain niveau d'endettement, les marchés ne prêtent plus ou exigent des taux d'intérêt exorbitants rendant insoutenable toute politique d'endettement à outrance.

Les pays qui faisaient preuve de leur bonne volonté et de leur capacité à entamer leur processus de développement à partir d'une stratégie fiable et cohérente avaient vu leur dette externe allégée ou annulée afin de rendre plus de ressources financières disponibles pour l'accès aux objectifs du millénaire pour le développement à l'horizon 2015. Haïti n’a malheureusement pas atteint ces objectifs. Il lui faudra maintenant se serrer la ceinture pour rembourser la dette. Particulièrement si le président vénézuélien Nicolás Maduro n'arrive pas à garder le pouvoir. Autrement dit, sur le plan économique, l'avenir d'Haïti est pour le moins incertain et de plus en plus difficile à cerner.

Thomas Lalime

[email protected]

https://www.unicef.org/haiti/french/overview_16366.html

http://www.bmpad.gouv.ht/ct-menu-item-22/ct-menu-item-23.html

https://lenouvelliste.com/article/194361/haiti-doit-au-monde-entier-21-milliards-de-dollars-dont-18-milliard-au-venezuela

http://www.rgph-haiti.ht/

https://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/130885/Lheritage-Martelly.html

 

 

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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