Une nouvelle éthique politique: un antidote à la crise de gouvernabilité

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Aujourd'hui, tous les indices et des batteries de statistiques démontrent que le pays est plongé dans une profonde misère et douloureuse précarité. L'actualité est surtout dominée ces derniers temps par la dépréciation vertigineuse de la gourde.

Le taux de change est évalué à 81 gourdes pour 1 dollar américain. Pour le seul premier trimestre de l’exercice 2018-2019, rapporte l'économiste Eddy Labossière, le gouvernement a accusé un déficit exceptionnel de plus de 10 milliards de gourdes1. Le taux de croissance économique pour l'année 2018 se situe encore en-dessous de 2%, soit 1.4%  contre 6.3% en République Dominicaine2.  Il arrive bien un moment où la propagande d’Etat est battue en brèche par la réalité, où  sous le poids insupportable de la dégradation de la situation socio-économique et de l'insécurité et par une soudaine intuition orwellienne, la population se met à comprendre, à démystifier la machine de falsification ou de zombification orchestrée par les tenants du système pour se maintenir en place au détriment du bien-être de la collectivité. À chaque moment où les masses d'extrêmes pauvres du pays, avoisinant les 2.5 millions  actuellement,  livrés à eux mêmes et sans issue menacent de sauter les verrous, l’on se met à parler de crise de gouvernabilité comme si dans les moments de silence de la population il y avait en place un système efficace de gestion équitable du pays.
 
C’est dans ce contexte que le gouvernement a lancé le mois dernier son dialogue national. Ce dialogue est-il sincère? Ne représente-il pas une énième tactique politicienne pour faire durer la danse et continuer à tourner en rond au lieu de s’attaquer aux racines du problème? Il ne s’agit pas ici de pessimisme ou une  tentative de discréditer  cette initiative de l’Etat comprenant que tous les haïtiens gagneraient effectivement à s'engager dans un véritable dialogue national pour casser ce dialogue de sourds qui a toujours existé entre les élites et la population puis  s’attaquer aux vrais problèmes  empêchant au pays de sortir de cet engrenage dans lequel il continue à être broyé. Le doute pourtant s’insinue en nous  lorsque l’on sait que les instigateurs du dialogue en question sont ces mêmes dirigeants  qui ont mené la politique de l’Etat et qui ont fait des choix  ayant  entraîné le pays  vers cette impasse .
 
La situation que le pays vit actuellement est le résultat de leur action ou de leur inaction au sommet de l’Etat. Vont-ils d’abord assumer leur responsabilité dans la crise actuelle? Tous les programmes bidons allant de ti manman cheri à la caravane qu’on voulait faire avaler à la population comme des programmes de changement pour le peuple, à quoi ont-ils véritablement servi?  Pourquoi le président Jovenel n'a-t-il pas rectifié le tir au lieu de continuer dans le sillage de son prédécesseur?  Pourquoi, au lieu d'établir un dialogue avec la population sur les grandes stratégies de l’Etat et les difficultés de gouverner,  s’est-il abîmé dans la propagande épuisant au passage les réserves de confiance qui pouvaient encore être placées en lui?   Au-delà du président, pourquoi toute la machine institutionnelle de l’Etat s’est mise en branle pour prendre des décisions politiques et économiques qui ont servi à nous  enfoncer beaucoup plus dans la crise?  Y-a -t-il une une entité supérieure à l’Etat qui prend les grandes décisions à sa place? Une sorte de l’Etat dans l’Etat? Vivons- nous dans une sorte de “ L'État, c’est eux”?
 
La crise actuelle certainement ne date pas d’hier et de ce fait n’est pas uniquement tributaire de la mauvaise gouvernance du régime PHTK (Parti Haïtien Tèt Kale). Elle est “ une crise de système”3, insiste Leslie Manigat. Selon une terminologie gramscienne, la crise se définit comme une “ confrontation entre l’ancien et le nouveau”4.   Il y a une série de dates de l’histoire nationale qui renvoient à des crises de grande envergure qui ont secoué le système dans ses fondements. On peut citer par exemple les périodes 1843-1848, 1867-1870, 1908-1915, 1915-1946, 1946-1957, 1957-1986, 1986-2019. La situation que l’on vit actuellement est rattachée au tronc de la grande crise de 1986 et embrasse toute cette période que Pierre-Raymond Dumas synthétise sous le vocable  de “ cette transition qui n’en finit pas”. Le pays a certes mis fin formellement à la dictature des Duvalier en 1986 mais l’orientation donnée au pays après cette date charnière a contribué à réduire en miettes les aspirations collectives de justice sociale, de bien-être et de progrès économique inscrites dans les idéaux démocratiques de la révolution de 1986.
 
Ce qui s’est passé en réalité, c’est que sous la pression du Consensus de Washington,  les gouvernements en général qui se sont succédés à la tête du pays de 1986 à nos jours , qu’ils soient populistes de gauche ou néo-duvaliéristes de droite,  n’ont jamais remis en question les recettes néolibérales des programmes d’ajustement structurel amorcé sous le régime militaire présidé par Henry Namphy et qui ont déstructuré l'économie haïtienne, étouffé la production nationale, et accéléré la pauvreté. Dans cette situation, note Laënnec  Hurbon:  “ Comme par hasard on se lamente aujourd’hui sur le sous-développement de la paysannerie haïtienne, l'incompétence de l’Etat haïtien, son inadaptation, sa dépendance totale vis-à-vis de l’aide étrangère. Comme si cette situation n’était pas un produit de l'impérialisme occidental, et ne s'avérait pas la seule capable de permettre aux compagnies étrangères et à la classe dominante de faire des superprofits dans la plus grande tranquillité. Rigoureusement conforme aux intérêts de la bourgeoisie commerciale,de grands propriétaires et des compagnies étrangères capitalistes, l'Etat haïtien aura pour tâche particulière d’organiser un glacis de protection contre les classes les plus exploitées: paysans/marchands, prolétaires des villes.”5
 
Dans ce contexte de crise du système, une nouvelle éthique politique s'avère nécessaire pour que les dirigeants dans l’Etat assument leur responsabilité en vue de permettre à l’Etat de jouer son rôle de régulateur social et non d'être captif des intérêts privés de certains secteurs oligarchiques locaux.  Sinon, à quoi bon conquérir  le pouvoir politique en Haïti? Le conquiert-on  pour exercer la souveraineté populaire dans le sens de l'intérêt national ou de continuer à permettre à des intérêts particuliers de dicter des décisions politiques et économiques qui fragilisent davantage un contrat social déjà en lambeaux? Max Weber, dans son effort de distinguer le “matchpolitiker” , politicien seulement intéressé à la conquête et conservation stérile du pouvoir,  de l’homme politique authentique dont les qualités essentielles sont la passion, le sentiment de responsabilité et le coup-d’oeil souligne à juste titre que “ l’homme d’action est celui qui, en une conjoncture singulière et unique, choisit en fonction de ses valeurs et introduit dans le réseau du déterminisme un fait nouveau.”6
 
La crise actuelle exige de tous les  acteurs sur l'échiquier politique  qu’ils adoptent une attitude nouvelle. L'équipe en place  ne pourra plus continuer à ignorer la gravité de la crise socio-économique et banaliser les demandes du peuple haïtien autour des dossiers importants, spécialement le dossier Petrocaribe dont la plus récente consolidation à travers le dernier rapport de la Cour Superieure  des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA) est une nouvelle preuve qu’elle ne pourra plus être remise dans les tiroirs. Le gouvernement, au cours d’un 33e conseil des ministres  le mardi 5 février, vient de décréter “l’urgence économique” qui concernes des dispositions visant à 1) aider à réduire le coût des biens de première nécessité      2) augmenter l'accès au crédit en faveur de petites et moyennes entreprises       3) prendre une option préférentielle pour le financement de du secteur agricole 4) relancer l'activité économique     5) renforcer les programmes sociaux. Le gouvernement a aussi pris la résolution de stopper les franchises douanières et fiscales pour certaines entités jusqu’au 30 septembre 2019 et a annoncé 11 mesures pour réduire le train de vie de l’Etat.
 
L’urgence économique était visible, palpable dès le début et c’est elle qui a occasionné les événements du 5-6-7 juillet 2018. L’Etat a pris trop de temps pour prendre les mesures pour adresser les problèmes conjoncturels et entamer les changements structurels devant permettre de résoudre la crise socio-économique et prévenir d’autres manifestations de la crise de gouvernabilité. Gouverner c’est fondamentalement être responsable, prendre à temps les grandes décisions d’Etat en mesure de garantir la stabilité socio-économique et politique. Cette crise indique définitivement que le système de gouvernance en place depuis 1986 doit laisser place à un autre modèle de gouvernance plus responsable, mais à l’heure où pointent toujours à l’horizon les “ populismes liberticides” d’hier, on risque encore d’aller de Charybde en Scylla. Acteurs du renouveau, faites vos jeux, car comme le dit le professeur Manigat: “ Le pays est en détresse certes, mais aussi en attente”7 En attente de plus de femmes et d’hommes ayant la passion, l'ingéniosité, le virtuoso, l’instinct ou le coup d’oeil visionnaire et le courage politique d’assumer leur responsabilité pleine et entière au sein de l’Etat pour la sauvegarde de la nation et la défense de l'intérêt collectif.
 
 
Joseph Wendy  ALLIANCE
Politologue-Spécialiste en Gestion de Conflits                                                                                                                                                                                                                                                           
 
 
 
Références
 
1. https://rtvc.radiotelevisioncaraibes.com/search/content/eddy%20labossiere
 
2.https://rezonodwes.com/2018/12/25/croissance-14-leconomie-haitienne-4-fois-moins-performante-que-celle-des-voisins-dominicains/
 
3. Manigat, Leslie. F. La Crise Haïtienne Contemporaine. Collection du CHUDAC, Imprimerie Media-Texte, Port-au-Prince, 2009.
 
4.Manigat, Leslie. F. La Crise Haïtienne Contemporaine. Collection du CHUDAC, Imprimerie Media-Texte, Port-au-Prince, 2009.
 
5.http://classiques.uqac.ca/contemporains/hurbon_laennec/culture_et_dictature_en_Haiti/culture_et_dictature_en_Haiti.pdf
 
6. Weber, Max. Le Savant et le Politique. Editions La Découverte, Paris, 2003.
 
7.Manigat, Leslie. F. La Crise Haïtienne Contemporaine. Collection du CHUDAC, Imprimerie Media-Texte, Port-au-Prince, 2009.

Author

est détenteur d’une Licence en Sciences Politiques de l'Université du Mississippi et d’une maîtrise en Peacebuilding et Gestion de Conflits de la SIT (School for International Training) Graduate Institute à Vermont aux Etats-Unis. Il a collaboré brièvement à l’Observatoire des Relations Haitiano-...

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