« Michel Martelly doit présenter des excuses à la nation pour avoir choisi Jovenel Moïse», dixit Edwin Zenny

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Jovenel Moise et Michel Martelly

Il est difficile de savoir aujourd’hui qui sont vraiment les vrais alliés du président Jovenel Moïse. Tellement les défections ou les mises en garde sévères sont devenues monnaie courante dans son camp. Le président du Sénat de la République, Carl Murat Cantave, invite le chef de l’État à mettre de l’ordre dans sa majorité au grand Corps s’il veut voir son Premier ministre, Fritz William Michel, franchir l’étape de la ratification (1). Le sénateur informe qu’il « y a des frustrations parmi beaucoup de groupes de sénateurs et que c’est au président d’intervenir pour résoudre ce problème ».
 

Le président de la Chambre des députés, Gary Bodeau, y va également de sa petite pique contre le président. « S’il y a encore un président de la République dans ce pays, que des dispositions soient prises», pestait le très influent parlementaire, offusqué de devoir renvoyer la reprise de la séance de mise en accusation du président de la République pour cause d’insécurité le lundi 12 août 2019. Difficile de croire que ces propos proviennent d’un allié indéfectible du président de la République.

Mais le coup de grâce allait provenir de l’ex-sénateur du Sud-Est Edwin « Edo » Zenny. Dans une entrevue au micro du journaliste Luckner Désir à l’émission Matin Débat du mercredi 14 août 2019, l’ami proche de Michel Martelly a déclaré que le président Jovenel Moïse est un « fou doux ». Il a pris le soin d’expliquer ce qu’il entend par là : « Quelqu’un qui est à un stade de folie avancée, qui ne s’agite pas, mais qui devrait absolument consulter un psychiatre. » En conséquence, l’entrepreneur demande à l’ex-président Martelly de présenter ses excuses à la nation d’avoir fait le choix de Jovenel Moïse comme son remplaçant au Palais national.  

L’ancien maire de Jacmel a prêché par l’exemple en demandant pardon à la population du Sud-Est qu’il avait encouragée à voter massivement pour Jovenel Moïse. Il affirme que, dès son élection, l’actuel président a pris ses distances à l'égard de son mentor Martelly. « Il avait promis de corriger les erreurs de Martelly mais il en commet davantage », poursuit-il en prenant pour preuve le fait que le tourisme allait mieux et que l’insécurité était contrôlée avant de conclure de façon péremptoire que le pays allait beaucoup mieux sous l’ère Martelly. En fait, il faut juste admettre que c’était moins mauvais. Mais la base de la déchéance d’aujourd’hui était déjà posée avec lui.

Interrogé sur l’appréciation de Martelly concernant ses déclarations fracassantes, l’homme d’affaires du Sud-Est affirme ne faire « qu’interpréter les propos de Martelly tenus récemment à la Henfrasa par le chanteur-président». M. Zenny décrit une situation chaotique dans laquelle est plongé le pays dans son ensemble sous l’ère Jovenel Moïse. Des gens du secteur privé, ajoute-t-il, ne peuvent plus payer leurs hypothèques et les intérêts sur les prêts contractés à la banque. Or, les agents de crédit, poursuit-il, vont jusqu’à risquer leur vie sur des taxis-motos afin de venir réclamer des versements mensuels aux entrepreneurs lors des épisodes « pays lock ».

 Edwin Zenny croit que Jovenel Moïse ne pourra plus rien faire pour le pays. Sauf que le reste de son mandat suffit à provoquer sa précipitation dans l’abime. Il dit faire désormais partie de l’opposition et demande à Michel Martelly de faire un choix clair concernant Jovenel Moïse. « Si Martelly ne peut plus faire de la politique, qu’il choisisse de faire de la musique. Il doit choisir entre l’un ou l’autre», a-t-il tranché catégoriquement.

Comment alors éviter le chaos ?

Sur l’alternative pour sortir le pays du chaos, M. Zenny pense que l’ex-président Martelly « doit rassembler ses forces pour réorienter les choses ». Selon lui, tout doit passer par le chanteur puisque « s’il n’y avait pas de Martelly, il n’y aurait pas de Jovenel Moïse. Celui-ci ne serait même pas Casec chez lui». Une façon claire de reconnaitre que l’échec de Jovenel Moïse est également celui de Michel Martelly qui a d’ailleurs influencé toutes les grandes décisions et les choix des dignitaires de l’ère Moïse. Peut-on avoir participé à générer le chaos et ensuite prétendre pouvoir faire éclore de l’ordre de ce chaos ?

Le sénateur Zenny pense que les amis de Martelly sont contre Jovenel Moïse et qu’ils ne peuvent pas regarder le pays s’écrouler sous le poids des mauvais choix de l’actuel président. Tout le monde voudrait savoir la position claire de Michel Martelly à l'égard de son poulain. On se demande comment stopper l’hémorragie et empêcher le pays de s’effondrer complètement. L’ex-sénateur du Sud-Est ne se prononce pas clairement en faveur d’un départ du président Moïse mais il ne voit pas non plus de lendemain rutilant de soleil avec « nèg bannann nan » à la magistrature suprême de l’État.

Dans un texte publié au journal montréalais Le Devoir le 26 juillet 2019 (2), le professeur Roromme Chantal souligne le fait qu’«Haïti s’enfonce dangereusement dans une crise sociale, politique et économique qui menace d’aggraver davantage la situation déjà tragique du pays ». Sans gouvernement légitime, sans budget, avec des recettes en baisse et une inflation en hausse, le pays semble aller à la dérive. « Le risque qu’Haïti sombre dans le chaos est si réel que des voies autorisées de la société civile nationale, des milieux religieux et du secteur des affaires se relaient à réclamer la démission de Jovenel Moïse, qui s’accroche à un pouvoir dont le contrôle paraît lui échapper irrémédiablement », prévient le politologue Chantal.

Frantz Duval, rédacteur en chef du Nouvelliste, parle, de son côté, de la mise en place du chaos en Haïti dans son éditorial en date du 12 août 2019 (3). Selon le journaliste, « les députés qui avaient dû battre en retraite à cause de l’insécurité dans le périmètre du Parlement où manifestants, pneus enflammés et détonations d’armes à feu faisaient décor à la séance ».

Un ensemble de défaillances a été signalé par M. Duval : « au Parlement comme en salle d’examen de la Police nationale d’Haïti (PNH), la police a failli à sa mission. Ceux qui doivent veiller à la bonne marche de nos institutions aussi. La déliquescence de l’État et les manquements des hommes qui conduisent la destinée de la nation sont évidents. Pire, cela passe comme une lettre à la poste à chaque fois en dépit du fait que nous dégringolons les échelons dans la course vers le fond. »

Quelle est la responsabilité du président Moïse dans la mise en place du chaos ?

L’entretien du journaliste Valéry Numa avec le sénateur Joseph Lambert le mardi 20 août 2019 donne des éléments de réponses à cette question. L’animal politique déplore l’inélégance du chef de l’État à son égard qui porte, selon lui, atteinte à sa dignité, son honneur et à sa personnalité. Cette inélégance relevée par plusieurs alliés et/ou ex-collaborateurs du président Moïse a engendré beaucoup de frustrations dans son entourage.

Pourtant, le sénateur Lambert ne semblait pas demander beaucoup : un simple appel ou un message texte pour lui dire qu’il n’avait pas été nommé comme Premier ministre lui aurait suffi. « Il m’a craché dessus à deux reprises sans me prévenir. Je ne peux pas continuer à pisser contre le vent », regrette l’ancien conseiller et ami personnel du président Martelly.

Le sénateur Lambert ne croit pas vraiment aux motifs avancés par le président Moïse pour de ne pas le retenir comme Premier ministre. Le chef de l’État prétend que c’est la société civile qui ne voudrait pas de lui mais l’ex-sénateur croit plutôt que le président Moïse ne lui fait pas confiance et qu’il est finalement sorti comme le dindon de la farce. Selon lui, Jovenel est méfiant à un point tel qu’il ne fait même pas confiance à Moïse.

Comme une grande partie de la population, Joseph Lambert se dit déçu des promesses non tenues de Jovenel Moïse envers lui et son département. Il cite celles de créer des activités économiques à Belle-Anse, de construire la route menant à La Montagne et de fournir le courant électrique dans certaines zones du département du Sud-Est.

Jovenel Moïse ne pourra conduire aucun dialogue avec cette posture de promesses non tenues, selon Joseph Lambert. Il confirme pour Valéry Numa que le président lui a confié que « Fritz William Michel, même s’il est ratifié par le Parlement, ne sera pas son dernier Premier ministre». Comme pour donner une lueur d’espoir au sénateur du Sud-Est. Mais cela prouve également que le président n’a aucun problème avec l’instabilité gouvernementale.

« Je ne pourrai plus être votre Premier ministre parce que vous n’avez pas confiance en moi», a confié le sénateur Lambert à Valéry Numa comme réponse qu’il a donnée au président Moïse. Il confirme qu’il ne pourra pas non plus supporter Fritz William Michel dans le contexte actuel et qu’il votera contre lui. Il admet aussi que les choix stratégiques et tactiques du président Moïse ne permettront pas au gouvernement de M. Michel d’avoir des résultats probants.

Mais pour changer le cours de l’histoire, Jovenel Moïse doit, selon Joseph Lambert, se dépouiller de ses vieux réflexes de méfiance à outrance et de promesses non tenues. Il lui faudrait mettre en place un vrai gouvernement de consensus. Mais dans le cas de ses relations personnelles avec le président Moïse, le sénateur Lambert admet qu’il y a des humiliations que l’on ne peut pas corriger. Au niveau du pays aussi, il y a des choix irréversibles que l’on ne pourra pas renverser.

Le président Moïse semble se rapprocher de ce point de non-retour. Il a perdu une pléthore de conseillers, amis et alliés politiques en très peu de temps. Wilson Laleau, Réginald Boulos, Edwin Zenny, Youri Latortue et Joseph Lambert sont des exemples éloquents. Certains proches conseillers ont été renvoyés par un simple report de leur arrêté de nomination sans justification aucune. Sans aucune forme d’élégance non plus. Les résultats concrets du régime Moïse se font encore attendre. Et les moyens s’estompent.

Avec Edwin Zenny et Joseph Lambert en moins de deux semaines, Michel Martelly et son clan se soulèvent-ils contre Jovenel Moïse ? Certains disent qu’il s’agit d’une stratégie orchestrée par le leader Tèt Kale pour mieux rebondir en 2022 en dépit de l’échec du président actuel.

 Quoi qu’il en soit, un président qui n’arrive même pas à entretenir ses alliés peut-il conquérir des membres influents de l’opposition pour assurer une certaine stabilité politique? Cette stabilité incontournable à la relance économique. Des alliés qui deviennent subitement des opposants les plus farouches au pouvoir constituent un élégant indicateur du chaos politique actuel. Les alliés d’hier peuvent être les tombeurs de Jovenel Moïse de demain.

Thomas Lalime

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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