Mes vœux pour 2019 : le Pacte national d’éducation

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Budget Education

« C’est la première fois depuis le tremblement de terre de 2010 que la part des prévisions de dépenses publiques d’éducation passera sous la barre des 15% en Haïti. Un recul de 7 points en pourcentage dans les dépenses totales de l’état par rapport à 2015. Préoccupant pour un pays qui investit déjà 20 fois moins d’argent public que ses pays voisins par élève et pour lequel déjà « financement et « scolarisation » ne garantissent pas « apprentissage».

Avec seulement 11.6% de budget réservé au MENFP, les budgets de l’UEH et autres subventions des autres secteurs ne suffiront pas pour qu’Haïti respecte ses engagements internationaux d’au moins 20%.  On est même loin des 19% de 1987 et des 23% de 2015.  Une fois de plus, des chantiers  comme celui du préscolaire et de la formation technique devront attendre. En dépit du vote récent au Parlement de la loi sur la formation technique et professionnelle 3 ans après  son dépôt, aucun budget substantiel n’a été dégagé pour le mettre en œuvre. Le pays n’est pas encore prêt, dira-t-on encore, tout comme pour la formation des enseignants du « nouveau secondaire » ou pour le démarrage du baccalauréat technologique

Or, aucun pays ne combat les inégalités, l’exclusion et la pauvreté en réduisant ses dépenses d’éducation. À ce rythme, le pays parmi les plus économiquement pauvres des Amériques sera au plus bas de tous les indicateurs. On sait que les deux indicateurs les plus surveillés par tous les gouvernements et les organismes internationaux, mis à part les évaluations des acquis scolaires restent les dépenses publiques d’éducation par rapport aux dépenses totales et par rapport au PIB.

Pourtant, en 2015, plusieurs candidats à la présidence, plusieurs hauts fonctionnaires du gouvernement, plusieurs élus du Parlement,  des membres de la société civile ont endossé et signé le Pacte national pour une éducation de qualité. Le Pacte recommande, d’une part de poursuivre des réformes visant la qualité des apprentissages, en particulier la réorganisation du fonctionnement des écoles en rapport aux douze mesures de 2014, d’autre part de doubler au moins, le financement de l’éducation. L’engagement financier était qu’au cours de la période 2016-2020, l’État haïtien consacrera au financement public de l’éducation, le plus élevé des deux montants suivants : soit 35 % du budget national, soit 8 % du Produit intérieur brut (PIB) du pays.

Tandis que les besoins augmentent,  les réformes visant à rendre le système éducatif plus performant (efficacité interne et externe) avec notamment des débouchés vers l’emploi piétinent. L’Office national du partenariat en éducation (ONAPE) et l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la formation professionnelle (IGAENF) lancés en 2015 ont du mal à remplir leurs missions respectives d’appui à la gouvernance et de renforcement de la qualité, pris dans les urgences et la culture traditionnelle du MENFP. La Commission nationale pour la réforme curriculaire lancée en 2014 n’est pas arrivée au terme de son mandat et ses travaux se sont arrêtés, laissant sans regards critiques  les nouveaux chantiers, en particulier, le curriculum du préscolaire, les évaluations (créole, français, math) en 4e Année Fondamentale, la généralisation du nouveau secondaire avec des nouvelles matières telles que l’éducation artistique, l’éducation à la citoyenneté, l’économie, etc. Or, plus que jamais le MENFP a crucialement besoin de propositions disciplinaires « externes » pour mettre à jour les programmes, les manuels, les méthodes didactiques, les modalités d’évaluation.

D’un autre côté, l’environnement physique des écoles, la plupart sans espaces  autre que les salles de classe, la qualification des maitres, les matériels didactiques ne favorisent toujours pas l’enseignement scientifique et technologique, en particulier les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie et les TIC. Cette école traditionnelle ne consolide pas l’identité nationale et ne transmet pas les compétences culturelles, sociales, techniques pointues ou plus globales facilitant l’insertion et la mobilité professionnelles. Un nouveau plan décennal d’éducation, faisant suite au plan opérationnel 2010-2015 est en voie d’achèvement depuis 3 ans, mais ne prend pas en compte suffisamment tous ces enjeux.

En plus du manque d’engagement des pouvoirs publics et de dialogue des acteurs au niveau du pays, les bailleurs de fonds réduisent leurs opérations ou se retirent graduellement du secteur. L’absence d’orientation claire en matière de politique d’éducation et de formation, des signaux contradictoires et la faiblesse des capacités de mise en œuvre découragent les principaux  acteurs nationaux  et partenaires  internationaux

2- Doubler les dépenses publiques d’éducation

C’est dans ce contexte que les prévisions de dépenses du MENFP diminueront de 3,182,592,791 gourdes dans le projet de loi des finances 2018-2019 remis au Parlement par le gouvernement. Pourtant dans un pays où l’État ne dispose que de 20% des bâtiments scolaires, on sait que même si on doublait le budget du MENFP, on aurait encore à faire face à un déficit d’infrastructures et d’équipements scolaires en plus des défis pour les  apprentissages, notamment pour les sciences. Les besoins en ressources humaines restent immenses, notamment par rapport au statut, à la formation et aux salaires des enseignants tant du public que du privé.

Aujourd’hui, l’État haïtien dispose de moins de 70 dollars USD pour la scolarisation de chacun de ses 4 millions d’élèves. Un effectif record, (malgré les non scolarisés) comparé aux 2,800,000 enfants et adolescents dominicains et aux 2 millions de Cubains,  deux  pays comptant aussi environ 11 millions d’habitants. En réalité, Haïti traine encore un système scolaire désuet avec ses 2 années de baccalauréat à l’ancienne, totalisant 13 années de scolarité (fondamentale et secondaire), contre 12 pour les pays précités. À cela, il convient d’ajouter un niveau record de redoublement qui rend inutilement gonflé et coûteux un système inefficient dont les fonds arrivent difficilement à impacter directement les salles de classe.  Il devient évident que le manque de formation des enseignants, l’inadéquation de la qualification de certains,  le curriculum et les méthodes d’enseignements dépassés alimentent les redoublements et les abandons, incidemment l’inefficience.

3- Favoriser les dépenses qui garantissent un apprentissage

Il ne fait aucun doute que plus de financement pour le secteur ne garantit pas automatiquement un impact direct dans les salles de classes notamment au niveau des apprentissages. L'utilisation systématique d’indicateurs de performance tout au long de la chaîne à travers un « delivery unit » et leur suivi par l’ensemble des acteurs sont nécessaires pour obliger à une plus grande rigueur et des résultats dans les politiques éducatives. Pour avoir été de ceux qui avaient promu et mis en place les fonds départementaux de l'éducation en 2001, à titre d’assistant technique, du Programme d’appui au renforcement de la gouvernance du secteur de l’éducation en Haïti (PARGSEH),  je reste persuadé qu’il est urgent, en plus de l’ONAPE, de mettre en place les Commissions municipales d’éducation (CME) et toute autre plateforme de concertation locale.  Je reconnais, avec du recul et les leçons de cette expérience,  que rien ne peut remplacer ou  se substituer aux maires et aux ASEC quand il s’agit par exemple, de contre-vérifier la présence des enseignants en salle de classe des écoles publiques, ou des effectifs scolaires. Idem pour les parents quant à la disponibilité effective de la cantine scolaire. Ceci aurait fait une grande différence dans l’exécution du Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (PSUGO)..

De toute façon, au delà du financement, c'est la culture administrative et les changements de mentalités qui feront la différence. Au delà de la régularité  juridico-financière de la dépense, c’est son utilité par rapport à l’apprentissage qui importe. C’est l’une des missions de cette toute nouvelle Inspection générale de l’administration de l’éducation qui doit aider, à travers des études et recommandations, à garantir que les ressources financières déjà limitées soient affectées aux résultats pour l'amélioration des acquis scolaires et une plus grande efficacité.

Trop souvent, les pouvoirs publics se noient dans des interminables ateliers et missions avec peu ou pas de retour sur investissement. D’où également l’importance de la gestion partenariale, en plus des audits techniques et financiers routiniers,  pour faciliter plus de pertinence, de transparence dans la mise en œuvre, le respect des principes de saine gestion qui coûtent du temps et de l’argent.

4- Prioriser la formation du capital humain

On est loin du compte et aujourd’hui, ce recul budgétaire ouvre davantage la voie aux écoles et universités bidon qui ne cessent de pulluler pour pallier le manque d’une offre publique de qualité.  Aussi, il est temps de remettre sur la table ce pacte national sur l’éducation pour éviter que ne se creusent davantage les inégalités et le chômage des jeunes, en particulier des jeunes filles. Il est donc temps de remettre à l’ordre du jour : la politique de formation des maitres incluant la formation à distance, le curriculum du préscolaire, la politique d’alimentation scolaire, l’introduction de nouvelles filières technologiques et scientifiques au secondaire,  la réforme de la formation technique et professionnelle ainsi que la réforme universitaire. 

Investir plus et mieux dans un système éducatif de qualité est la seule façon pour Haïti de ne pas hypothéquer sa dernière carte, son capital humain, véritable moteur de sa croissance économique. Avec une prévision de déficit budgétaire de près de 60 milliards de gourdes dont près de 30 milliards risquent d’être financés par la banque centrale à cause de l’incertitude de certaines rentrées, il devient encore plus critique de bien choisir ses priorités. D’où l’importance de réduire la taille du gouvernement central à une douzaine de ministères et miser sur l’efficacité des dépenses publiques pour à la fois, soutenir la croissance économique en 2019 et protéger les investissements qui garantissent l’avenir tels que l’éducation et la santé.  2019 doit être l’année pour soutenir la modernisation et le financement de la formation technique et professionnelle, après que le Parlement eut finalement voté la toute première loi haïtienne pour ce secteur déposée depuis septembre 2014. Sinon, on reporte à nouveau pour la prochaine décennie les emplois-jeunes et la croissance économique.

Tout compte fait, la meilleure façon à l’avenir de protéger les investissements en éducation est de les inscrire avec un objectif quantitatif clair dans la prochaine Constitution du pays, comme l’a fait le Costa Rica qui a choisi dans son article 78 de préciser que « Dans l’enseignement public, y compris dans l’enseignement supérieur, les dépenses publiques ne seront pas inférieures à 8% du produit intérieur brut », le même montant que prévoit notre pacte d’éducation signé en 2015.

Nesmy Manigat

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