Ma Grann Ve à moi

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Gran V

Chacun a sa Grann Ve à lui : Patrick Moussignac, Fred Lizaire, Mick Avin, Nesly Antoine, pour ne citer que ceux-là, ils ont chacun sa part de Grann de Ve. C’est un patrimoine vivant, enfoui en chacun de ceux qui la connaissaient, la côtoyaient, la fréquentaient, l’aimaient ; ceux qui savouraient ses plats créoles. Oui, ils gardent encore la mémoire de cette grande dame au teint presque brun, à la tête ronde, aux grands yeux noirs et vifs, à la bouche épaisse, à l’allure d’une cheffe, d’un commandeur. 

Chacun se faisait passer pour « l’amant » de cette belle âme. Ils la chouchoutaient, la chérissaient autant qu’elle feignait le doux et faux mépris envers eux. Elle leur vouait un grand amour, si profond qu’elle leur demande de se vêtir, le jour de ses funérailles, de costume, cravate noirs et de chemise blanche. Le jour de son anniversaire,  il y a deux semaines environ avant son décès, elle a promis à l’un d’eux de revenir à sa mort le chercher.

Ma Grann Ve à moi, c’est cette dame-là assise sur une petite chaise en paille qu’elle emplit de ses grosses fesses. Cette Grann Ve qui est dans le couloir longeant son petit appartement à la rue Capois – attenant à l’ancienne maison, devenue le restaurant Grand Ve (véritable lieu de rencontres, de débats entre des gens de toutes catégories, de tous horizons professionnels), qu’elle habitait auparavant pendant des décennies après avoir quitté l’impasse Beauboeuf, perpendiculaire à cette voie.

Ma Grann Ve à moi est celle qui savait rester là, dans ce coin, à guetter ses « amants », à les attendre pour les injurier – c’était sa façon à elle de les distraire et de se divertir elle aussi.

Ma Grann Ve à moi, c’est celle qui réclamait de l’argent à ses  « impénitents amants » qui se font injurier tendrement au moindre refus. Celle, qui cachait précieusement sous son oreiller des dollars américains qu’elle obtient de ses « hommes ». 

Ma Grann Ve à moi est celle dont le visage laisse apparaître la fausse colère, la fatigue d’être trop emmerdée, chahutée par des gens comme Yves Lafortune l’appelant « Grann Ve Macoute », « Maîtresse de Never Constant » ou des duvaliéristes notoires de première heure. Elle eut d’un d’entre eux un garçon, décédé il y a des années.

Ma Grann Ve à moi est celle qui nous faisait la chronique de l’époque noire de la dictature, du duvaliérisme dont elle se réclamait toujours avec joie et fierté. Ma Grann Ve à moi est celle qui revendiquait l’ordre, l’autorité de l’Etat.

Ma Grann Ve à moi, c’est celle que j’ai vu pleurer la mort du dictateur Jean-Claude Duvalier dont elle disait regretter le retour d’exil au pays natal. Il ne serait pas mort si prématurément, selon elle.  

Ma Grann Ve à moi, c’est celle dont on dit qu’elle criait à tue-tête et à gorge déployée, à la rue de l’Enterrement où sont nés et ont grandi ses enfants : «  M pare ! M di m pare ! » (Une façon d’inviter ses clients à venir manger ses plats.) C’est cette Grann Ve qui était réputée pour ses « bega » (plat traditionnel à base de viande de bœuf, particulièrement de certaines parties de ses abats et de la peau fumée), qu’elle continuait d’offrir il n’y a pas si longtemps, tous les 29 juillet, date ramenant l’anniversaire de la création des Volontaires de la sécurité nationale (VSN). Ces anciens Tonton-Macoutes ou des nostalgiques du régime venaient déguster cette spécialité locale.

Ma Grann Ve à moi est celle qui, à la saison du carnaval, continuait de vendre, du haut de ses quatre-vingt ans, des beignets, faisait de la confiture; celle qui, chaque dimanche matin, touchait de l’argent de sa soupe au giraumont.  

Ma Grann Ve à moi, c’est celle qui racontait avoir pris plaisir à entrevoir, par les fentes de la porte, Lumane Casimir, mourante sur son lit de fortune dans une case abandonnée au Fort-Sinclair. Lumane, cette icône de la chanson haïtienne des années 40-50, qu’elle imprégna de sa voix suave, cristalline et de sa guitare. C’est aussi cette Grann Ve qui nous chantait, fredonnait des chansons emblématiques de cette époque de jazz des jeunes, de Dòdof Legros, des morceaux de Nemours Jean-Baptiste et de son éternel rival Webert Sicot.

Ma Grann Ve à moi, c’est celle qui nous a laissé les souvenirs d’une autre époque ; qui aimait son pays, ses prochains et la vie. Celle qui détestait rester pendant longtemps aux États-Unis dont elle ne pouvait supporter le froid hivernal. Cette Grann Ve, qui se disait : « Et moi je suis belle. » Qui se croyait une jeune fille en fleurs, et pensait en avoir le goût.

Ma Grann Ve à moi, c’est sa part de bonté, de beauté, et d’humanité qu’elle nous a léguée. Celle dont chacun se souvient à sa manière et selon son vécu avec elle. Il y a sa part de don, comme dirait notre Yves Lafortune, à la cuisine, à la restauration informelle et à la rue Capois à laquelle bien des gens l’identifiaient.

Chenald Augustin

Author

une passion pour l'écriture
Journaliste de formation et de profession, Chenald Augustin a travaillé pendant sept ans au journal Le Matin où il était rédacteur au service culture. En juin 2010, il est entré au journal Le Nouvelliste, le pus ancien journal d’Haïti, pour le laisser deux ans plus tard....

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