De l’utilité de la planification stratégique : Éléments de cadrage des termes de référence du volet économique d’un dialogue national refondateur

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Ce texte constitue un extrait et une adaptation du texte[1] intitulé « Une évaluation de la cohérence et de la dimension stratégique des récents plans de développement élaborés pour Haïti », décembre, 2012.

Daniel Dorsainvil, PHD

Eslyn Jean-Baptiste, PHD

Thomas Lalime, PHD

L’élaboration de plans de développement semble s’être instituée, au cours des dernières décades, en véritable tradition pour l’État haïtien. Les nombreux et notoires plans quinquennaux de développement de l’ère Duvalier ont laissé la place à des versions plus modernes. Aujourd’hui, trois variantes récentes sont particulièrement citées comme référence stratégique des interventions de l’État: le Document de Stratégie Nationale pour la Croissance et la Réduction de la Pauvreté (DSNCRP, 2008), le Plan d’Action pour le Relèvement et de Développement d’Haïti (PARDH, 2010) et le Plan Stratégique de Développement d’Haïti (PSDH, 2012).

Quelle que soit la nature de l’institution et quelle qu’en soit l’échelle, qu’il s’agisse de l’entreprise ou de la nation, la préparation et la promotion d’un plan stratégique absorbent une quantité non négligeable de ressources, d’efforts et d’expertise. Il est donc naturel de s’interroger sur l’utilité d’un tel exercice.  Dans le cas d’Haïti, ce questionnement est particulièrement nécessaire. Il suffit pour s’en convaincre de reprendre la longue liste, sans cesse répétée dans tous les forums internationaux et les média locaux, des indicateurs sociaux et économiques dont le niveau médiocre consacre Haïti comme le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental : faible produit intérieur brut (PIB) per capita, manque d’accès à l’eau potable et aux soins de santé, taux d’alphabétisation faible, courte espérance de vie, etc.

Il est devenu tout aussi courant d’expliquer ce sombre tableau par une histoire dominée par de longues périodes de grande instabilité politique et sociale. Plus récemment, au cours des années 1990 alors que l’économie mondiale était en pleine expansion, Haïti a connu une forte contraction de son PIB à cause de troubles politiques qui lui ont valu de faire à deux reprises l’expérience de l’intervention de forces étrangères, en 1994 puis en 2004. Cette dernière intervention par les forces onusiennes de stabilisation a duré 13 ans, et le pays demeure encore instable. Le tremblement de terre dévastateur du 12 janvier 2010 est venu ajouter une dimension périlleuse à l’état persistant de sous-développement dans lequel Haïti se trouve et à la condition de dégradation sociale qui y est associée.

De si tristes résultats sont la preuve que les précédents efforts de planification ont échoué soit dans la conception, soit dans l’exécution. Toute nouvelle prescription pour déloger le pays de cet équilibre stable, mais médiocre dans lequel il s’est enlisé, mérite, par conséquent, un examen encore plus attentif. Il s’avère urgent d’analyser, au niveau conceptuel, les plans de développement récemment élaborés pour Haïti afin d’évaluer leur utilité en tant qu’instruments de planification et de gestion du développement du pays.  L’évaluation devrait porter sur le DSNCRP et le PSDH, puisque ce dernier est le fruit d’une réflexion plus approfondie, plus  élaborée conduite à partir  du même modèle conceptuel  que le PARDH, et exploite les mêmes thèmes que ce dernier. Le PARDH avait été préparé au lendemain du tremblement de terre.  

Planification stratégique et développement

Dans la sphère publique, la planification stratégique se situe au cœur  de la bonne gouvernance. Ce postulat se justifie du fait que l’articulation de politiques publiques performantes suppose, surtout dans un contexte de concurrence entre États ou groupes, un effort soutenu et dynamique de conception, d’organisation et de pilotage de la chose publique au service de la collectivité. Et, dans cet univers-là,  la non-prise en compte des défis ou contraintes divers qui peuvent s’opposer à la réalisation d’opportunités économiques s’assimile à une planification non stratégique. Parmi les bénéfices à tirer du processus de planification stratégique on peut retenir :

l’adéquation entre le plan élaboré et les priorités étatiques ;

la coordination et la cohérence entre les politiques publiques ;

la mobilisation et l’organisation des ressources en vue de l’atteinte des résultats visés.

Dans un monde en mutation, des ajustements opportuns sont nécessaires et le processus de planification ne peut pas être interrompue et doit être alimenté de réflexions.

L’état de sous-développement dans lequel certains pays comme Haïti persistent, en dehors de toutes autres considérations, peut bien refléter des défaillances  au niveau de la planification : i) absence de priorités claires et d’objectifs qui leurs sont associés ; ii) non-prise en compte d’un ensemble de facteurs qui influencent l’atteinte des objectifs fixés. Dans un contexte pareil, il s’avère difficile d’élaborer un budget, voire d’opérer une gestion axée sur les résultats, et la planification stratégique en est le point de départ.

Il sied d’étaler quelques principes et définitions pour situer et cadrer notre réflexion.

L’État ne peut pas tout faire

Il y a lieu d’insister. L’utilité de la planification stratégique est un sujet qui revêt une importance toute particulière dans le contexte du développement économique puisque, dans une économie moderne, c’est la poursuite rationnelle des intérêts individuels à travers des marchés libres et transparents qui libère les énergies productives et innovatrices. C’est donc la « main invisible » du marché[2] qui, en principe,  favorise et oriente la croissance économique et non celle d’un quelconque planificateur.

S’il est extrême, ce paradigme de la main invisible n’en est pas moins utile puisqu’il met en évidence les limites de la planification et postule que cette démarche n’est productive que dans la mesure où elle n’entretient pas l’illusion que l’État peut tout faire et qu’il peut, en particulier, se substituer aux mécanismes du marché. Par conséquent, un bon plan doit d’abord, dans la mesure du possible, circonscrire le rôle de l’État à la production de biens publics[3] et à l’élimination des obstacles qui entravent le développement d’un secteur privé compétitif.

Cette limite théorique aux capacités de l’État se trouve renforcée par une réalité incontournable: les ressources sont limitées. Pour être utile, un plan doit donc nécessairement refléter des choix et établir des priorités même quand, comme c’est le cas pour Haïti, les besoins paraissent innombrables et semblent être tous également pressants. Un plan efficace doit justement sélectionner les politiques publiques susceptibles de produire un maximum de bien-être pour la population avec un minimum de ressources.

Un plan doit être clair et cohérent

Pour être utile, un plan doit nécessairement définir un ensemble de politiques publiques dont les résultats individuels contribuent à la réalisation de l’objectif global. À cette obligation de cohérence s’ajoute la nécessité de cibler des objectifs et résultats mesurables puisque la gestion méthodique de tout système n’est possible que si l’état du système en question est quantifiable.

Un plan doit être stratégique

Le positionnement d’Haïti dans un monde caractérisé par l’intégration croissante des économies nationales constitue un bien public qui mérite une attention spéciale puisque c’est l’attrait collectif du pays qui permet aux citoyens et aux entreprises d’exploiter les opportunités offertes par ce vaste marché mondial. Ce positionnement requiert une réflexion stratégique.

Dans l’équilibre qui prévaut aujourd‘hui, Haïti n’est ni solidement intégré dans un bloc commercial ni signataire d’accords commerciaux majeurs, l’accord de partenariat économique (APE) par exemple. Notons que ces plateformes permettent, entres autres, de lier ou de consolider des alliances stratégiques sur la base d’intérêts communs explicites.

Une stratégie est couramment définie comme un plan, une suite d’actions entreprises pour atteindre un objectif donné. Les sciences économiques examinent ce plan à travers le prisme de la compétition entre intérêts divergents.[4]  Au lieu de se concentrer sur les actions de chaque pays pris séparément, l’analyse économique considère plutôt l’interaction des décisions individuelles de tous les pays concernés. Ainsi, dans un contexte de planification stratégique, le plan d’un État ne peut être utile que dans la mesure où il tient compte des plans des États compétiteurs, ce qui donne lieu au dialogue et à la négociation volontaire.

Vus sous cet angle,  les équilibres économiques mondiaux résultent de l’interaction  stratégique entre différents États, chacun poursuivant ses intérêts propres tout en considérant les actions (et réactions) des autres États. Une pareille approche envisage un monde beaucoup plus riche et complexe que l’univers statique et linéaire dans lequel les objectifs de développement sont généralement formulés. Toute démarche qui ne considère pas les visées des États concurrents ou qui néglige l’impact de certains phénomènes sociaux ou politiques importants est  défaillante. Autrement dit, un État doit percevoir les autres États comme des concurrents potentiels et doit par conséquent traiter leurs stratégies comme des contraintes ou risques qu’il doit intégrer dans ses propres plans.

Dans quelle mesure les plans de développement élaborés pour Haïti reflètent-ils une préoccupation stratégique ? Dans quelle mesure prennent-ils en considération le contexte international et les règles qui le régissent pour définir les politiques publiques et en déterminer les effets potentiels ? Plus simplement, quels sont les éléments du contexte international qui affectent le plus les intérêts d’Haïti? Qui sont les différents intervenants? Quels sont leurs intérêts ? Dans quels domaines seront-ils des alliés ? Dans quelles circonstances seront-ils des concurrents ? Quelle devrait être la réponse d’Haïti en vue de maximiser son développement ? 

Le défi

La simplicité conceptuelle des principes énoncés plus haut cache les difficultés relatives à leur application dans le contexte qui entoure les efforts de planification du développement d’Haïti. Ces difficultés se retrouvent d’abord dans la définition du rôle de l’État  qui est implicitement et souvent même ouvertement véhiculée par toutes les composantes du système politique et social haïtien. La Constitution de 1987 et celle amendée, le plan-mère par excellence, semblent cautionner l’idée d’un État providentiel et omniprésent, qui joue le rôle principal dans l’activité économique. Par exemple, la Constitution reconnaît le logement, l’éducation, l’alimentation et la santé comme des « droits » du citoyen que l’État doit à un degré ou à un autre prendre en charge. [5]

De plus, dans toute démocratie, il est difficile pour les politiciens de résister à la tentation de promettre, de se servir des pouvoirs de l’État pour résoudre tous les problèmes de tous les citoyens. Dans un pays aussi pauvre, où le niveau d’éducation est aussi faible et les institutions aussi fragiles qu’Haïti, ce discours populiste rencontre très peu d’objections. Il se trouve au contraire renforcé par certaines déclarations, pleines de promesses, de l’establishment de l’aide internationale.

L’idée que l’État, que ce soit l’État national ou l’ensemble des États que représentent les institutions d’aide internationales, peut tout faire ne semble pas être sérieusement mise en cause dans la culture politique haïtienne. Il est donc difficile pour un plan qui doit obtenir l’approbation des maîtres politiques nationaux et internationaux de ne pas se conformer à ce point de vue. Cette incitation est encore plus forte quand on considère que les plans de développement d’Haïti  sont souvent préparés pour soutenir les requêtes d’aide internationale. C ‘est, à la limite, le cas dans tous les secteurs de la vie économique et sociale.

Du point de vue stratégique, le problème est tout aussi corsé. Selon la Banque mondiale, le PIB  de la République dominicaine faisait en 1990 un peu moins de trois fois celui d’Haïti. En 2017, soit vingt-sept ans plus tard, ce facteur est passé à un peu plus de neuf : ces deux économies qui, durant  les années 1950, étaient de taille similaire, divergent de plus en plus. S’il faut croire certaines projections[6], d’ici 2050, l’économie dominicaine sera 27 fois plus importante que celle d’Haïti.  Un si grand écart entre deux économies qui se partagent une même île aggraverait les tensions actuelles, particulièrement celles liées à l’immigration illégale. Ne peut-on pas craindre une certaine asphyxie de l’économie la plus pauvre par l’autre?  Quelle stratégie serait susceptible de combler le fossé qui sépare les deux sociétés? Il serait sûrement utile d’étendre cette réflexion au-delà de la République dominicaine, c’est-à-dire  à l’échelle régionale et même mondiale. 

Selon les mêmes estimations, la Chine et l’Inde devraient en 2050 se classer au premier et second rang mondial  respectivement en termes de PIB, alors que le Brésil deviendrait la quatrième économie après les Etats-Unis. Deux autres pays, le Nigéria et le Vietnam, viendraient se joindre au groupe des vingt premières économies du monde, le G-20. Tous ces changements dans l’ordre économique mondial ont-ils des implications pour Haïti? Quel en sera l’impact sur les flux commerciaux et la composition de la demande au niveau mondial? Quelles mutations favoriseront-ils au sein des institutions internationales, notamment celles de Bretton Woods? Quelles en seront les conséquences pour le flux de l’aide internationale? Pour les marchés et grands centres financiers ? Cette série de questions, qui pourtant est loin d’être exhaustive, invite tout effort de planification stratégique à tenir compte des risques et des opportunités actuels aussi bien que futurs. Sinon comment s’assurer que les Haïtiens seront prêts à affronter le défi d’un monde en pleine évolution ? ` Cette évolution ne s’accomplira probablement pas sans heurt.

Le Forum Économique Mondial avait, en 2012[7], identifié les cinq principaux risques auxquels le monde aura à faire face pendant les dix prochaines années:

défaillance majeure du système financier ;

problèmes dans l’approvisionnement de l’eau ;

crises causées par la pénurie alimentaire ;

déséquilibres budgétaires chroniques ;

extrême volatilité des prix des produits énergétiques et agricoles.

Certains de ces facteurs, particulièrement ceux de nature financière ou économique, constituent des contraintes qui pourraient freiner les efforts de décollage haïtien. Cependant, une crise est aussi porteuse d’opportunités puisqu’elle incite à la recherche de solutions nouvelles, pour réduire les coûts de production par exemple. Il faut donc rendre Haïti plus compétitif sur ce marché et en faire une destination plus attrayante pour l’investissement direct étranger. 

Ce sont là des défis majeurs à l’élaboration d’une stratégie de développement qui donne à l’État un rôle substantiel mais limité, qui préconise un ensemble cohérent de politiques publiques qui prenne en compte les enjeux internationaux, et qui soit supportée par une coalition politique majoritaire et stable.

Les leçons : DSNCRP vs PSDH

Le DSNCRP et le PSDH, celui-ci beaucoup mieux que celui-là, abordent tous deux la problématique de l’extrême pauvreté d’Haïti et l’urgence de promouvoir une croissance très rapide de l’économie avec toutes les implications que cela devrait comporter, avec les bonnes politiques publiques, pour l’amélioration de la situation sociale. Toutefois, par rapport à cette nécessité, l’analyse critique a mis à nu une défaillance significative dans les deux documents. En particulier, la réflexion n’est pas suffisamment guidée par une lecture adéquate des enjeux et du contexte réel dans lequel les décisions doivent être prises pour opérer le « saut qualitatif » ou «atteindre l’émergence ».   Sans ces attributs, les objectifs peuvent revêtir  une allure de vœux pieux, un état de choses qui, dans la pratique, débouche sur un manque de coordination et d’harmonisation au niveau sectoriel dans l’exécution des programmes et projets.  Et de fait, plus de sept ans après son élaboration, les résultats  probants de la mise en œuvre du PSDH[8] appartiennent encore au futur.

Le contexte d’élaboration du DSNCRP est différent de celui du PSDH. Ce dernier est né d’une initiative nationale et motivée par un désir d’articulation de politiques publiques appropriées et il se réclame d’une vision à plus long terme.  Toutefois, dans son état actuel, le document représente un menu d’options à considérer par l’État et la société haïtienne, mais pas un plan en tant que tel.  Pour qu’il se transforme en document de politique publique, des choix de priorités restent à faire.

Les auteurs de cet article ne cacheront pas leur préférence pour l’axe libellé « Refondation Economique » comme priorité.  L’économique est au cœur des problèmes auxquels est confronté le pays, et la création de richesse -assortie d’un souci de redistribution des revenus comme garantie pour la stabilité et la paix sociale de même que l’abandon des prélèvements abusifs des ressources rares de l’environnement, l’aménagement et la gestions des bassins versants - offre les meilleurs moyens de relever les nombreux défis auxquels Haïti fait face.  Si telle est la priorité, quelles sont les opportunités qui se présentent au pays pour bien la cerner ? Les auteurs ne sont pas moins conscients que, sans des institutions économiques et politiques appropriées, il n’y a aucune possibilité de réaliser ces résultats.  

Depuis 2013-2014, suite à l’intégration du PSDH dans le budget de la République, une part importante des crédits d’investissement ouverts pour la Refondation Economique  est imputable, 68% en moyenne entre 2013-2014 et 2017-2028, aux activités agricoles, d’élevage et de pêche.  Toutefois, l’analyse montre que le produit intérieur brut (PIB) cumulé à partir de ces activités, a baissé depuis 2013, et au terme de l’exercice fiscal 2017-2018 le PIB agricole réel a chuté de 4% par rapport à 2012-2013.

En dehors des chocs liés aux intempéries et mis à part les éventuels manquements dans l’exécution des projets, cette contreperformance pourrait être également due aux politiques adoptées par d’autres États, subventions à l’exportation par exemple, au détriment de l’agriculture haïtienne.   En 1997-1998, le PIB agricole réel avait totalisé 3,7 milliards de gourdes, alors que, en 2017-2018, ce chiffre s’était élevé à 3,2 milliards de gourdes, soit une contraction de 12%. Quelles sont les conséquences sur le bien-être des agriculteurs et du monde rural ? Quid des flux migratoires de cet espace vers les centres urbains ? La criminalité, l’urbanisation anarchique, la bidonvillisation, etc. ? Quelle est la réponse stratégique optimale et atteignable, c’est-à-dire réaliste, aux agissements d’acteurs externes et/ou internes?

Sur un horizon de dix ans, les échecs des politiques liés au changement climatique et des évènements météorologiques extrêmes sont considérés comme les plus graves menaces par le rapport du Forum Economique Mondial publié en 2019[9]. Pareil état de choses promet de mettre à mal la Refondation Economique d’Haïti via l’agriculture ; de fortes pluies causent déjà des dégâts importants. Que faire ? Des projets de mitigation des risques ? Mais quoi encore ? Nouveau modèle de gouvernance ou d’arrangements institutionnels avec de nouvelles incitations pour améliorer la productivité et garantir la soutenabilité et la durabilité des résultats voulus et connus de tous?

Donnons, sur un autre registre, un autre exemple susceptible de stimuler la réflexion stratégique dans une optique de projets phares concrets pour le décollage économique du pays et d’opportunités à ne plus rater.  

Le projet d’élargissement du canal de PANAMA enclenché en 2006 devait prendre fin  en avril 2015. En dehors de PANAMA, il était anticipé que  l’expansion du canal créerait une demande sur toute la côte Est des États-Unis pour des ports capables de recevoir les navires de très fort tonnage, dits post-panamax. Ces navires  permettent de réduire de façon sensible le coût des transports.  Déjà, en janvier 2012, plusieurs ports entre Miami et New York envisagèrent des rénovations pour recevoir ce trafic. Mais le port de Norfolk, en Virginie, était déjà prêt, et le port de Liverpool avait entamé un programme d’expansion majeur en vue de recevoir  les mégatransporteurs de containers.

La Jamaïque s’activa et la République dominicaine aussi. Au milieu de tout cela, et bien positionnée en face du canal de PANAMA, Haïti ! Aucun mouvement. Pire, anti-mouvement. Le groupe CMA CGM[10], transporteur maritime de grande envergure, avait souhaité construire un port de transbordement dans la région de Saint-Marc. Les autorités haïtiennes n’ont pas su ou n’ont pas voulu saisir cette opportunité qui aurait fait d’Haïti un maillon important dans une chaîne logistique mondiale.  Enjeux ? Stimulus  important pour  plusieurs secteurs de l’économie nationale à travers des effets directs, indirects et induits. Par ailleurs, à partir de ce nouvel investissement, on pouvait envisager l’introduction de nouveaux métiers et de nouvelles opportunités d’emplois dans plusieurs secteurs ne serait-ce qu’à cause de la proximité d’une plateforme logistique énorme. Et surtout, un projet pareil aurait pu contribuer à rehausser l’image du pays qui, à l’occasion, serait l’objet d’un discours plus flatteur, plus positif.  Taille du projet ? Environ 700 millions de dollars américains. Le groupe s’est rabattu sur la Jamaïque en 2015.

Perspective historique 

Le Président Lysius Salomon Jeune était à peine arrivé au pouvoir en 1879 alors que s’ouvraient en janvier 1880, sous la direction de Ferdinand de Lesseps, les travaux du canal de Panama.  Avec l’ouverture du canal de Panama, la presqu’île du Môle Saint-Nicolas et sa baie protégée, pouvant recevoir plus de 500 navires, acquéraient une importance capitale pour les États-Unis.  Les Allemands, eux, voulaient l’Ile-à-Vache et y installèrent même un bateau (la Freya) en permanence. La Grande-Bretagne, toute puissante, voulait l’île de La Tortue et le grand jeu, pour citer Roger Gaillard[11], commença.

L’histoire se répète-t-elle aujourd’hui, avec quel(s) pays, en quel(s) lieu(x), et pour quelle(s) ressource(s)?  Que voulons-nous ? Dans quel siège voulons-nous nous installer aujourd’hui? Celui du passager ou celui du conducteur ? Quelles sont les opportunités ? Où et dans quels secteurs ?

Que nous le voulions ou non, nous sommes dans le monde et, pour réussir, il nous faudra nous intégrer dans les économies régionales et mondiales de façon résolue et, surtout, plus performante ; il nous faudra également faire l’inventaire de nos meilleurs atouts et potentiels, identifier les contraintes tant internes qu’externes, déployer les stratégies appropriées, et forger, dans ce contexte, les alliances susceptibles de nous remettre sur la voie du progrès économique et social.

Conclusion

Le développement économique et social d’Haïti requiert un plan concerté, et pour que celui-ci ait de bonnes et meilleures chances de réussir, il doit répondre à un ensemble de considérations stratégiques.  Ce n’est pas encore le cas.  Les considérations stratégiques prennent la forme de contraintes et de défis qu’il faut relever et qui requièrent un dialogue national qui devra déboucher sur une vision partagée des solutions consensuelles, et un plan stratégique idoine.

La déroute de la Nation reflète justement une incapacité à prendre les problèmes à bras le corps, ce qui, en termes économiques, produit des soubresauts, et non le décollage économique que nous souhaitons tant.  

Pour clore l’exposé, nous présentons certaines des contraintes qu’il nous paraît urgent de lever pour stimuler l’économie Haïtienne.

Instabilité politique et troubles sociaux

Ceci constitue une caractéristique majeure du pays depuis au moins trente ans. Parmi les manifestations et effets de l’instabilité, on peut retenir :

absence de crédibilité de l’État (exécutif, Parlement, judiciaire) auprès de la population ;

incertitude quant aux règles du jeu, même en dehors de l’État de droit ;

affaissement accentué de la capacité de l’État central, et des municipalités à fournir les services essentiels : i) éducation ; ii) santé ; iii) eau ; iv) assainissement ; v) opportunités économiques (emplois durables) ; etc.

faiblesse des institutions politiques: absence d’un calendrier à moyen terme avec un agenda transparent, réaliste, et des acteurs crédibles aux yeux de la population ;

intensification des flux migratoires débouchant, entre autres, sur la fuite des cerveaux et des compétences de l’économie, renforçant aussi la désintégration des communautés et le démantèlement des familles. 

Une politique de promotion et de protection sociale (PPS) bien articulée, ciblant surtout les personnes les plus vulnérables en leur ouvrant l’accès aux services sociaux de base, de qualité et sur une base durable, peut beaucoup contribuer à l’instauration de la stabilité et de la paix sociale ; pareille démarche aiderait à restaurer la crédibilité de l’État. Par ailleurs, la participation citoyenne dans l’articulation des politiques publiques, la répartition et l’utilisation des ressources publiques est essentielle.

Ressources financières limitées et contrainte budgétaire sévère par rapport aux besoins eu égard, entre autres, à la taille de l'économie

L’économie haïtienne est de très petite taille. Même avec une pression fiscale très forte, les ressources nécessaires peuvent manquer, rendant encore plus pressante la nécessité d’établir des priorités claires, des politiques  porteuses du point de vue socioéconomique, et de saisir les opportunités de grands projets d’investissement.  Ces  derniers nécessitent le capital et le savoir-faire étranger et/ou de la diaspora. 

Sur ce registre, il importe de se rappeler encore une fois que l’État ne peut vraiment pas tout faire.

Risques de désastres naturels

La quasi-totalité des principales villes d’Haïti sont des villes côtières, les rendant vulnérables à des phénomènes telle la montée des eaux. De surcroît, beaucoup de villes se situent sur des failles sismiques. Avec une population côtière très importante et vivant dans des villes sous-équipées et dans un habitat extrêmement précaire dans un tissu urbain chaotique et dégradé, Haïti est l’État  le plus vulnérable de l’Amérique.

Des enveloppes substantielles sont disponibles chez certains bailleurs, notamment la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et la Banque mondiale pour la mitigation des risques.

Insécurité foncière/manque de fiabilité des titres de propriété/protection insuffisante de la propriété privée

L’insécurité foncière constitue une des contraintes majeures à l’investissement privé en général, et à l’investissement direct étranger en particulier. L’état des registres fonciers et l’absence d’un cadastre rend les titres de propriété peu fiables, un état de chose qui, quand on tient compte des faiblesses du système judiciaire, occasionne des affronts à la propriété privée. 

Ce problème devrait être résolu en toute priorité dans des territoires économiques à forts potentiels et qui ont vocation de pôles de croissance.

Méfiance débouchant sur l’inertie devant les opportunités économiques à saisir

Il pourrait se révéler utile, pour bien appréhender cette méfiance, d’évoquer, en plus de ses aspects historiques, a)  les méfaits de la corruption dans une économie de rente ; b) le manque d’information et de transparence ; c) le lourd héritage des inégalités sociales et des clivages qu’elles dégagent.  

Dans un univers très dynamique, la société haïtienne et les  décideurs en particulier doivent bien comprendre les enjeux économiques et s’ajuster rapidement. Pour cela, il faut un État stratège et responsable, certes, mais il faut aussi des institutions privées bien structurées et informées (la presse, les partis politiques, les organisations de la société civile) disposant de capacités d’analyse, et capables de provoquer sinon d’organiser des débats, et de créer des plateformes et passerelles leur permettant de faire le relai avec le public et de s’assurer que les bonnes décisions sont prises pour la collectivité en temps opportun.

Si la méfiance persiste, qui sert parfois de prétexte à  une négligence volontaire ou encore à un laxisme intéressé et complice, les opportunités iront chez la concurrence.

Pour éjecter l’économie haïtienne de l’équilibre médiocre dans lequel elle s’est enlisée, il faudra innover, et il faudra des investissements de taille. Ceux-ci ne pourront se matérialiser qu’au prix d’une planification plus stratégique ; celle-ci permet d’identifier les contraintes (techniques, institutionnelles, financières) qui s’opposent à la concrétisation d’opportunités et de potentiels identifiés via un processus d’analyse et de recherche. Il s’agit de processus qui questionnent l’existant de façon critique pour l’améliorer, et qui débouchent sur : i) les réformes nécessaires (privatisation, intermédiation, décentralisation) ; ii) de nouvelles allocations de ressources ; iii) une pensée nouvelle ; iv) un changement de paradigme.  

Imaginons-nous un instant que l’Organisme pour le Développement de la Vallée de l’Artibonite, créé en 1971, devienne l’Organisation de la Vallée de l’Artibonite (ODVA) tout simplement. Il s’agit de transformer cette institution (issue du concept de l’État central providentiel) en société anonyme mixte (SAM) de commercialisation, de conditionnement et d’offres de services, un opérateur dans l’agriculture et l’agro-alimentaire à l’échelle nationale, impliqué également dans la recherche et le développement. Une pareille initiative peut-elle aider à enclencher et à viabiliser les efforts de modernisation de l’agriculture et à accroître la productivité dans le secteur? Aborder à travers une nouvelle ingénierie les problèmes de la sécurité foncière ? Alimenter le secteur en capitaux frais ? Forger de nouvelles alliances ? Comment initier un dialogue qui permette de jauger la pertinence  et d’évaluer la faisabilité d’une telle initiative ?

Allons plus loin dans la réflexion pour mieux apprécier la portée et le bien-fondé de nos actions! Projetons-nous dans un futur dans lequel cette initiative[12] a du succès! Aujourd’hui, comment anticipons-nous d'utiliser ces nouvelles ressources, et pour desservir quels intérêt.

[1] des mêmes auteurs.

[2] L’intervention du planificateur est nécessaire pour pallier les imperfections et défaillances du marché.

[3] Deux caractéristiques principales des biens publics:   

non rival : la consommation de ce bien par un usager n'entraîne aucune réduction de la consommation d'autres usagers et il ne peut pas appartenir à une personne en propre;

non-exclusif : il est impossible d'exclure quiconque de la consommation de ce bien ; il n’est, par conséquent, pas possible d’en faire payer l’usage.

Le libre fonctionnement du marché ne permet pas de produire ces types de bien en quantité ou qualité satisfaisante.  Pourtant, tel l’éclairage public, ou encore la sécurité nationale, leur production présente un intérêt collectif.  L’impossibilité pour un agent privé de s'engager dans la production de ces biens provient de l'impossibilité d'en faire payer l'usage et de rentabiliser l'investissement consenti.

Autrement dit, la capacité du privé d’investir dans l’éclairage public ou même dans un système d’éducation ou de santé publiques, de qualité, de surcroît, est limitée. Pourtant, ces investissements sont nécessaires à la compétitivité globale de l’économie.

[4] Dans le jargon de la théorie des jeux, cette situation correspond à un jeu dit « non coopératif » par contraste aux « jeux coopératifs » dans lesquels les joueurs forment des coalitions afin d’obtenir de meilleurs résultats pour eux, et éventuellement sur une base durable. Il n’est pas étonnant que, appliquée à l’évolution génétique, la théorie  des jeux serve  aux biologistes à expliquer pourquoi « les gènes qui existent aujourd'hui, après quelques milliards d'années d'évolution, sont ceux et uniquement ceux qui, au cours des temps, ont "réussi": ceux qui avaient la meilleure stratégie possible » (Gouyon et Olivieri, 1989) 

[5] Articles, 22, 23, 32.1, 32.3 et 32.7 de la Constitution de 1987.

[6] Jean Fouré, Agnès Bénassy-Quéré & Lionel Fontagné: « The Great Shift: Macroeconomic projections for the world economy at the 2050 horizon ». Centre d’Etudes Prospective et d’Informations Internationales. Baseline Data Base 2.1. No 2012  – 03, février.

[7] Le rapport présente du forum les résultats d’une enquête perception globale de risques; environ 1 000 décideurs des secteurs public et privé, de diverses universités et de la société civile ont évalué les risques auxquels le monde est confronté. 

[8] Avec ses quatre chantiers : a) Refondation Territoriale ; b) Refondation Economique ; c) Refondation Sociale ; d) Refondation Institutionnelle.

[9] Pour 2019, le risque majeur vient d’une aggravation des affrontements économiques et politiques entre les grandes puissances.

[10] Cette initiative a débuté vers la fin du mandat présidentiel de René Préval, et s’est poursuivie sous la présidence de Michel Martelly.  

[11] Les Blancs débarquent. La République exterminatrice. Première partie : Une modernisation manquée, 1880-1896.

[12] et d’autres

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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