Lettre ouverte aux confrères, membres de l’Association médicale haïtienne

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Chers confrères de l’AMH,

Notre passivité, devant la déplorable situation sécuritaire du pays, ne trouve pas grâce à mes yeux. En fait, vous dirai-je sans ambages, elle me couvre de honte. Car, en posture de leadership, on se fait complice de l’arbitraire, lorsqu’on ne le dénonce.

J’ai beaucoup attendu avant d’écrire ces quelques réflexions. Deux raisons à ce délai. La première est que j’ai cru bon de donner au conseil de direction le temps nécessaire pour sortir de sa torpeur. La seconde trouve sa justification dans le respect que je cultive pour la personnalité intègre et verticale dont je crédite certains de ses membres. Aujourd’hui, je me résous à prendre la plume, déçu par cette vaine attente et envahi par le sentiment d’avoir peut-être trop attendu.

À ceux qui ne me connaissent pas et qui s’empresseront de me taxer d’immodestie, je dirai que je n’ai, en écrivant ces mots, aucune autre prétention que de voir mon cri du cœur alerter les confrères assoupis. Il vise également à signifier à la population endolorie que ses meurtrissures sont profondément ressenties par nombre d’entre nous, qui avons fait le serment de soigner ses blessures et d’apaiser sa douleur. Sans exception, tous ceux que j’ai consultés partagent mes sentiments.

En leur nom et mon nom propre, j’affirme que :

- citoyens, nous sommes attristés de voir les atrocités quotidiennement infligées, surtout à la frange la plus vulnérable de la population, par des bandes armées toutes-puissantes, sous le regard indifférent et, semble-t-il, parfois complice de ceux-là mêmes qui ont brigué l’honneur de la défendre; - en tant qu’humains, nous ressentons une profonde empathie face à la souffrance et à la résignation d’une majorité ingénue de nos compatriotes, encouragée par d’indignes guides temporels et spirituels à supporter leur misère, à l’accepter comme une fatalité, comme une rédemption même, parfois;

- patriotes, nous sommes mortifiés par la détresse et conquis par le courage de notre jeunesse valeureuse, oubliée de l’appareil d’État, lorsqu’elle choisit de se lancer à l’assaut des intempéries meurtrières et de l’inhospitalité des pays étrangers, pour échapper à l’enfer dans lequel leurs propres compatriotes se complaisent à les maintenir;

- descendants d’un esclave noir, victorieusement révolté, nous sommes sympathiques à la colère impuissante de ceux qui, les poings dressés, s’insurgent pacifiquement contre un système social inique et parricide, contre des pseudo-élites opportunistes, qui s’acharnent à gommer la geste héroïque de nos ancêtres, à ruiner la glorieuse patrie qu’ils nous ont laissée en héritage;

- médecins, nous sommes consternés de compter, au rang d’extrémistes fielleux, des diplômés de médecine, qui, dans l’oubli le plus éhonté du serment qu’ils ont fait de préserver la vie, profèrent des appels à la violence aveugle, contre d’innocentes victimes de leurs propres pratiques politiques nauséabondes.

C’est cependant à titre de membre de l’AMH que je me questionne sur les motivations de notre silence.  Comment dans cette marche quasi inéluctable de la nation vers le chaos, comment une association corporative médicale, consciente de sa responsabilité sociale, peut-elle rester indifférente, apathique, silencieuse ?

Peut-être est-ce par respect de l’injonction statutaire à préserver l’AMH des aléas de la politique. Serait-ce par peur de devenir la cible d’une société politique (pouvoir et/ou opposition), jalouse de ses prérogatives et susceptible de se trouver contrariée par des positions antagoniques dans la société civile ? Enfin, se pourrait-il, comme le prétendent certains, qu’une proximité compromettante avec un pouvoir généreux nous fasse craindre le retrait de ses largesses ?

À l’argument statutaire, j’opposerai que le conseil de l’AMH a su par le passé et sans y déroger assumer des positions courageuses face aux dérives du politique. Deux exemples, entre plusieurs, illustreront mon propos. À la chute de la dictature, au spectacle des soubresauts du régime agonisant et de sa violente résistance aux réformes politiques voulues par la société civile, l’association, debout et par deux fois, n’hésita pas à exprimer publiquement sa réprobation. Un autre exemple mémorable fut, en 1989, celui de l’occupation physique de la nonciature apostolique par la communauté médicale, en protestation contre les tortures infligées aux « prisonniers de la Toussaint » par le régime militaire.

L’urgence d’adopter de telles postures en faveur du droit de cité répond à un devoir civique. Lorsque la population souffre de leur incurie ou de leurs insuffisances, le rappel à l’ordre des serviteurs publics, comme de leurs opposants politiques, ne sont point l’expression d’une quelconque partisannerie. Il coule de source que toute idéologie politique à vocation démocratique sera fondée sur un socle éthique et moral commun, universel. C’est ce socle-là qu’il incombe à tout citoyen responsable, à toute organisation surtout, de défendre coûte que coûte.

Prochaine excuse sur ma liste, pour expliquer le mutisme de l’AMH : la peur. Cette émotion, commune à tout être doué de conscience, voire d’instinct de conservation, se défendrait mieux que la précédente. L’histoire de notre pays, surtout en période électorale, est de nature à en justifier l’emprise. Cependant, toute personne ayant accepté des responsabilités associatives, se doit de faire preuve de courage et de sonner le tocsin, lorsque l’aveuglement ou la mauvaise foi des politiciens en viennent à menacer le bien-être collectif.

Quant à la dernière éventualité considérée plus haut, c’est avec circonspection que je l’évoque, tant elle serait condamnable à mes yeux et indigne de la tradition de notre AMH. Je n’ose point envisager que les dirigeants d’une association socioprofessionnelle, auréolée de tant de prestige, en viennent à privilégier leurs bonnes relations avec les autorités, par rapport à la primauté de sa responsabilité civile et corporatiste. Le rapt de la fille d’un couple de confrères, médecin elle-même de surcroît, n’aura sans nul doute ébranlé. Cependant plusieurs jours après cet acte de terrorisme cruel et gratuit, elle continue de se taire.

Je garde un souvenir impérissable de la marche de protestation en blouse blanche, en réponse au lâche assassinat de notre ami le docteur Jimmy Lallane. Le pouvoir n’avait à mon sens aucune implication dans la perpétration de ce crime immonde. J’ai su par la suite pourtant combien les responsables d’alors avaient été agacés par l’expression de notre indignation. Ils en vinrent même à prêter à la manifestation pacifique de l’AMH une signification politique et partisane. Aucunes représailles ne furent enregistrées, que je sache, contre l’association.

La voix de l’AMH porte loin. Toutes les fois qu’elle a exprimé publiquement sa position, elle a été entendue. Pour que cela change, il conviendra qu’elle ne se fasse entendre qu’avec parcimonie certes, mais toujours avec le souci de la modération et de l’apaisement des passions. Depuis que je la fréquente, elle s’est tenue à ces limites. Elle a parlé, toujours dans des moments où les organismes de la société civile se devaient de crier halte à la démesure des factions politiques. Les observateurs bien-pensants qui réfléchissent doivent se rendre à l’évidence que nous vivons un de ces moments-là.  

Tous s’accordent à penser que la barque nationale va au naufrage. Les postures de leadership viennent avec le devoir impérieux d’agiter la sonnette d’alarme, dans les situations de ce genre. Il faut que l’AMH tente en urgence de détourner l’attention des adversaires de l’arène politique de leurs rivalités partisanes, pour la fixer sur la catastrophe à laquelle leur acharnement nous conduit. Il se peut que le conseil, par excès de prudence ou pour toute autre raison, hésite à commettre l’association. Si c’est le cas, je suggère qu’une assemblée générale soit convoquée. Il incombera à cette dernière de prendre ou non la décision de monter au créneau.

Dr Georges Beauvoir

Port-au-Prince, le 28 mai 2019.

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