Lescot, Estimé, Duvalier : les tentatives ratées de développement d’Haïti au XXe siècle

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Expositon internationale du Bicentenaire de Port-au-Prince foire mondiale par Dumarsais Estimé, circa 1949. Image Courtoisie: CIDIHCA.

Nous poursuivons aujourd’hui avec le compte rendu de l’excellente présentation du docteur Weibert Arthus sur les tentatives ratées de développement d’Haïti au XXe siècle. Certaines ont apporté des résultats mitigés, d’autres ont piteusement échoué.

Le Dr Arthus considère quatre périodes-phares de l’histoire du XXe siècle haïtien qui, selon lui, représentent les périodes au cours desquelles le pays aurait pu décoller : 1) La tentative de modernisation durant l’occupation américaine 2) Le projet Shada sous le président Élie Lescot 3) La libération économique et les grands travaux de Dumarsais Estimé 4) L’effort national de François Duvalier. La présente chronique présente les trois dernières périodes.

Le projet Shada sous le président Élie Lescot

En 1941, sous la présidence d’Élie Lescot, en pleine guerre mondiale, le gouvernement a pris très au sérieux l’implication d’Haïti dans la Seconde Guerre mondiale. Chronologiquement, souligne le Dr Arthus, Haïti est entré en guerre avant les États-Unis. Dans des décrets publiés les 8, 13 et 24 décembre 1941, le président Lescot a indiqué que son pays était en état de guerre contre le Japon, l’Allemagne, l’Italie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie.

Les pays alliés, dont Haïti, ont adopté un ensemble de mesures contre les pays de l’Axe, incluant séquestration des biens, interdiction de circulation, blocus naval et embargo. Les sanctions imposées par les pays alliés contre les pays de l’Axe ont eu d’énormes effets sur le marché mondial du caoutchouc, comme sur beaucoup d’autres produits. Avant la guerre, les États-Unis s’approvisionnaient en caoutchouc sur le marché asiatique. Avec le blocus, les États-Unis ont été privés du caoutchouc asiatique.

 Ainsi, révèle le Dr Arthus, dans le cadre des efforts de guerre, les États-Unis ont incité le président Lescot à mettre en œuvre un ambitieux programme de production de caoutchouc, le précieux matériau dont la rareté pouvait avoir des conséquences sur la suite du conflit mondial. Haïti s’est lancé dans la plantation à grande échelle du cryptostegia, qui produit du latex dont la transformation produit le caoutchouc. L’Import-Export Bank de Washington a octroyé un prêt de 5 millions de dollars à Haïti pour le développement d’usines de caoutchouc. Le programme est coordonné par la Société haïtiano-américaine de développement agricole (Shada), créé le 30 juillet 1941 et dirigée par l’agronome américain Thomas A. Fennell.

Pour faciliter la production à grande échelle du précieux produit, des centaines de paysans ont été expropriés, souvent de force et sans compensation. Des centaines d’hectares d’arbres fruitiers ont été abattus, des agriculteurs ont cessé de produire des fruits et légumes pour préparer les terres à la plantation de cryptostegia. La Shada a donc été le projet de tous les espoirs pour Haïti. Par exemple, le Japon, sous sanction, produisait 80 % du caoutchouc mondial avant la guerre. Le président Lescot y a vu une source de développement du pays, comme l’a été l’industrie de la canne pour la République dominicaine. Il a même pris la décision de retenir et rapatrier la main-d’œuvre haïtienne de la République dominicaine.

Malheureusement, la Shada n’a pas obtenu les résultats escomptés. Elle a échoué pour deux raisons principales, nous dit le Dr Arthus. D’une part, il était trop dépendant du marché extérieur. Dès 1943, les États-Unis ont jugé que le projet n’était pas rentable. Ils ont décidé de l’abandonner en dépit des demandes de Lescot. Quelques mois plus tard, ce fut la fin de la Guerre mondiale. D'autre part, le président Lescot ayant misé sur la monoculture n’a pas eu d’alternative. C’était un fiasco et une immense déception pour les paysans. Faisant le bilan de la Shada, l’historienne Martha Gilbert relate que cette entreprise a provoqué le déplacement de 250 000 personnes, la coupe d’un million d’arbres fruitiers et de 200 000 pins.

L’échec de la Shada fait ressortir le danger de la monoculture et de la dépendance par rapport au marché international. Il montre aussi les limites d’une politique à vision limitée qui consiste à profiter d’une occasion sans peser l’ensemble des avantages et des inconvénients et surtout sans prévoir les roues de secours.

La libération économique et les grands travaux de Dumarsais Estimé

L’autre grande tentative de modernisation qui reste gravée dans les mémoires des Haïtiens et des Haïtiennes a été entreprise par le président Dumarsais Estimé (1946-1950). Politiquement, analyse le Dr Arthus, le président Estimé a bénéficié d’un climat qui lui a été favorable : un gouvernement noiriste qui a hérité de la « révolution de 1946 », un gouvernement inclusif qui a été composé de plusieurs ténors du moment, une stabilité politique – aucune crise majeure, aucuns tentative de coup d’État avant 1949, un gouvernement qui a clairement priorisé l’intérêt national et gardé les pays influents – France, États-Unis et République dominicaine – hors du jeu politique haïtien.

Le président Estimé a manifesté une forte volonté politique de mettre en œuvre sa vision de moderniser le pays en construisant des infrastructures, en relevant le niveau du système éducatif et en réduisant le taux de chômage. À court de fonds pour financer ces réformes, il a lancé un appel extraordinaire au peuple haïtien pour qu'il se sacrifie et aide à recueillir des fonds. « Avec eux ou sans eux, nous libérerons le pays », a-t-il déclaré à la radio en 1947, en se référant au refus des États-Unis de reconsidérer leurs dettes, rappelle le Dr Arthus.

Le gouvernement a alors lancé une campagne nationale pour recueillir des dons de la population. Le salaire des fonctionnaires a été réduit. Quelques mois plus tard, le président Estimé a effectué le paiement de 7.6 millions de dollars aux États-Unis, liquidant ainsi l’emprunt américain de 1922.

En 1922, les États-Unis, en pleine occupation, avaient emprunté de l’argent à Haïti pour éponger sa dette envers la France. Après avoir payé la dette, le président Estimé a exigé le départ du conseiller financier américain qui agissait comme le véritable ministre des Finances du pays. Il a réalisé l’haïtianisation totale de la banque centrale, qui était encore sous contrôle des États-Unis plus de 13 ans après la fin de l’occupation, a mentionné le Dr Arthus.

Au niveau des infrastructures, le président Estimé a lancé la construction de Belladère, une ville modèle et moderne à la frontière haïtiano-dominicaine. Il a lancé le projet de la remise en valeur de la vallée de l’Artibonite, avec un emprunt de 4 millions de dollars, dans de bonnes conditions. Ce projet a consisté en l’irrigation, au drainage et à la récupération de 40 000 hectares de terrain qui permettraient de satisfaire les besoins alimentaires du pays et d’en consacrer le surplus de la production à l’exportation.

De décembre 1949 à juin 1950, Haïti a organisé une exposition internationale dans le but de commémorer le bicentenaire de la ville de Port-au-Prince. L’exposition a débuté le 8 décembre 1949. Les pavillons internationaux ont été inaugurés le 12 février 1950. De nombreuses nations du continent américain (États-Unis, Canada, Venezuela, Cuba, Argentine, Mexique, Chili, Panama, Uruguay), certains pays du Proche-Orient et plusieurs nations d’Europe (Belgique, Espagne, Italie et France) y ont été représentés.

Le Vatican a aussi figuré parmi les exposants. C’était la première participation du Saint-Siège à une exposition internationale. C’est dans ce cadre que la zone du bord de mer, qui s’appelle le bicentenaire, a été instituée comme centre d’exposition et comme lieu touristique.

La tentative de modernisation entreprise par le président Estimé a connu un coup d’arrêt avec le coup d’État de 1950. Le président putschiste Magloire a tenté de poursuivre l’œuvre du président Estimé, notamment la construction d’infrastructures. Cependant, il n’a pas eu l’accompagnement de la population tout en étant très ou même trop dépendant de l’international. La corruption, le népotisme et le manque de vision ont aussi miné ses projets, selon le Dr Arthus.

L’effort du président François Duvalier

François Duvalier a aussi tenté une campagne comme disciple du président Estimé. Après avoir bien installé sa dictature, estime le Dr Arthus, le président Duvalier a essayé, dans ses tentatives de modernisation, de suivre en partie l’exemple du gouvernement d’Estimé. Pendant les années 1960, rappelle l’historien Arthus, Haïti a été endommagé par trois catastrophes majeures. Tout d'abord, l'économie haïtienne a subi les conséquences de la baisse des prix du café sur le marché mondial. Le café était la plus grande exportation d'Haïti. Alors que le président Duvalier cherchait des sources alternatives pour financer le budget national, deux ouragans de catégorie 4 ont touché Haïti en l'espace d'un an.

À la fin de septembre 1963, l'ouragan Flora a tué 8 000 personnes et a causé des dégâts majeurs, en particulier dans l'agriculture, qui était à la base de l'économie haïtienne. En août 1964, l'ouragan Cleo a causé plus de dégâts que Flora. Malgré ces catastrophes, Haïti n'a pas bénéficié d'une aide internationale importante, en particulier des États-Unis, son plus grand donateur, à cause de la dictature de François Duvalier. C'est dans ce contexte, précise le Dr Arthus, qu’il a construit une infrastructure importante comme la ville de Duvalier-Ville, la route du Sud et l'aéroport international de Port-au-Prince. En conséquence, en 1967, Haïti était visible sur la carte touristique mondiale.

Pour des tentatives de développement durant la période post-Duvalier, Dr Arthus  suggère aux lecteurs, entre autres, l’ouvrage de Alex Dupuy, « Haiti in the New World Order : The Limits of the Democratic Revolution, 1997 », celui de Robert Fatton Jr., « Haiti’s Predatory Republic : The Unending Transition to Democracy, 2002 », la thèse de doctorat de Guy Métayer, « The Influence of Corporate Interests on USAID's Development Agenda: The Case of Haiti, Florida International University, 2012 » et surtout « La crise haïtienne contemporaine : rétrospective et perspective dans la saisie du point critique d'aujourd'hui : une lecture d'historien-politologue, 2009 », de Leslie François Manigat.

Thomas Lalime source Le Nouvelliste

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Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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