Les tentatives ratées de développement d’Haïti au XXe siècle

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Le Bicentenaire photo d'époque - Port-au-Prince

J’avais assisté à une présentation très enrichissante du docteur Wébert Arthus sur les tentatives de développement d’Haïti au cours du XXe siècle. Son constat est clair : « Certaines de ces tentatives ont connu des résultats mitigés, d’autres ont piteusement échoué». Au bout du compte, le pays demeure encore au stade de sous-développement primaire.

Dr Arthus considère quatre périodes phares de l’histoire du XXe siècle haïtien qui, selon lui, représentent les périodes au cours desquelles le pays pouvait décoller économiquement. Ce sont les suivantes : 1) La tentative de modernisation durant l’occupation américaine 2) Le projet Shadda sous le président Elie Lescot 3) La libération économique et les grands travaux de Dumarsais Estimé 4) L’effort national de François Duvalier.

Le choix du XXe siècle a une justification historique particulière pour l’auteur. En effet, le XIXe siècle, rappelle Dr Arthus, a été consacré à la recherche de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti (le premier quart du siècle), ensuite à la sécurisation de la frontière d’Haïti (le deuxième quart jusqu'à l’acceptation finale de l’indépendance de la République dominicaine) et le reste du siècle a été la période des luttes internes pour le pouvoir. Le deuxième quart du XIXe siècle jusqu'à l’acceptation finale de l’indépendance de la République dominicaine était également considéré comme la période des premiers versements de la dette de l’indépendance à la France. Cette rançon a eu un poids énorme sur le développement du pays.

Au cours du XXe siècle, l’historien relate quelques travaux d’infrastructures mais aucun plan réel de développement du pays. L’une des principales raisons avancées a été la lutte acharnée pour le pouvoir qui a engendré l’instabilité politique. Par exemple, entre 1911 et 1915, six présidents se sont succédé au pouvoir. Le dernier, Vilbrun Guillaume Sam, rappelle Dr Arthus, a été assassiné par la foule dans la résidence même de l'ambassadeur de France qui lui avait donné asile. La veille de son assassinat, il avait intimé l’ordre d’assassiner des centaines de prisonniers politiques, incluant l’ancien président Oreste Zamor, dans la grande prison de Port-au-Prince. L’occupation américaine qui a débuté en 1915 avait mis un frein à cette lutte sanglante pour le pouvoir.  

L’occupation américaine

Selon le Dr Wébert Arthus, l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934) confirme la corrélation qui existe entre la stabilité politique et le développement économique. Il importe cependant de noter qu’une volonté politique et un plan de développement sont deux atouts absolument nécessaires dans le processus de développement économique. Selon l’auteur, les États-Unis d’Amérique ont dirigé Haïti pendant 19 ans, sans grande opposition. Il y a eu, dit-il, quelques résistances des Cacos et des Piquets, mais ces résistances populaires n’ont pas pu avoir de grands impacts sur les occupants. L’historien Roger Gaillard, qui a écrit une chronique complet de l’occupation américaine en sept tomes, a évalué à 15 000 le nombre total de victimes de l’occupation américaine.

Sur le plan économique, il y a eu la première tentative notable de développement du pays à travers la stabilisation de l’économie haïtienne, affirme Dr Wébert Arthus. Cette stabilisation passait par la liquidation de la dette extérieure d’Haïti, notamment envers l’Allemagne et la France. Il  y a eu également le tracé de nouvelles routes, la construction de nouvelles voies ferrées et la mise en place d’une armée et d’une administration publique.

L’historien retrace également la construction de certaines infrastructures publiques : casernes, hôpitaux, écoles et bâtiments administratifs. Il n’a pas caché sa stupéfaction d’apprendre que même les bouches d’incendie à Port-au-Prince étaient construites sous l’occupation américaine. « Tout ceci, avec l’argent d’Haïti », a-t-il cependant précisé. La Direction générale des impôts (DGI) telle qu’elle est aujourd’hui a vu le jour sous l’occupation américaine. Durant cette période, il y a eu une augmentation des taxes sur des produits agricoles, l’alcool et le tabac afin de renflouer les caisses du pays.

Dr Arthus mentionne également plusieurs points négatifs. D’abord, les Haïtiens ne se sont pas portés volontaires pour les constructions des infrastructures publiques. Les Américains avaient alors institué la corvée. Il s’agit d’un système de travaux forcés qui avait obligé les paysans à travailler gratuitement, six jours par an, dans la construction, la réparation ou le maintien d’infrastructures routières.

L’historien révèle que les occupants n’avaient pas engagé ces constructions dans le cadre d’un plan de développement du pays. Ils en avaient besoin pour des raisons administratives et militaires pour permettre à l’occupation de bien se mettre en place. Il n’y avait pas eu de transferts de compétences non plus, ni de technologie vers Haïti. Dr Arthus souligne qu’il n’y avait pas eu d’investissements américains sérieux en Haïti. Les avantages donnés au « National Railroad Co » pour la construction de nouvelles voies ferrées reliant Port-au-Prince, le Cap-Haïtien, Hinche et Gonaïves ou à McDonald pour l’exploitation et l’exportation de la banane, n’ont bénéficié qu’aux compagnies américaines.

Pourtant, la fin des années 1910 a constitué un moment important dans la prospérité des industries sucrières à Cuba et en République dominicaine dont les développements ont été réalisables grâce aux investissements directs des États-Unis. Au cours de cette même période, note Dr Arthus, les États-Unis sont intervenus à deux reprises à Cuba (1917 et 1919) et ont eu deux interventions en République dominicaine et en Haïti. Mais les recherches et les résultats ont montré que l’intervention américaine en Haïti a été la plus improductive de toutes les interventions américaines dans la région. À la différence de ce qui s’est passé dans d’autres pays, l’occupation américaine n’a pas œuvré à la modernisation de l’économie haïtienne.

À Cuba comme en République dominicaine, les États-Unis ont installé des industries sucrières modernes, avait noté l’ex-ambassadeur dominicain en Haïti Rubén Silié Valdez. Alors qu’en Haïti, avait-il poursuivi, les Américains avaient institué un système d’exploitation à outrance de la paysannerie, ce qui a occasionné une émigration massive des paysans vers les plantations sucrières de la République dominicaine et de Cuba, où les entreprises nord-américaines demandaient une forte main-d’œuvre à bon marché. Une seule usine sucrière a été construite en Haïti durant les 19 ans d’occupation : la « Haytian American Sugar Company » (Hasco), propriété d’une société américaine établie à Wilmington, dans l’État de Delaware.

Une autre usine a été créée pour la transformation du sisal par la Société haïtiano-américaine de développement agricole, une entreprise américaine. L’installation de ces usines, aux coûts dérisoires en comparaison avec les moyens investis en République dominicaine et à Cuba, n’a pas permis de développer le secteur industriel du pays.

L’historien et sociologue Daniel Supplice corrobore cet argument en rappelant que, en 1929, les investissements des États-Unis ont été évalués à 919 millions de dollars à Cuba, 70 millions en République dominicaine contre seulement 8.7 millions en Haïti. Ces investissements, conclut M. Supplice, « montrent de manière évidente qu’un rôle spécifique est attribué à Haïti dans la logique de la division internationale du travail : Haïti va servir de réservoir de main-d’œuvre à bon marché pour la mise en valeur et l’exploitation des terres voisines».

Le Dr Sauveur Pierre Étienne a consacré tout un ouvrage à cette problématique d’implication des États-Unis en Haïti, en République dominicaine et à Cuba. Dans « Haïti, la République dominicaine et Cuba : État, économie et société (1492-2009) », Dr Sauveur Pierre Étienne fait « une étude comparative sur la construction et la formation de l'État dans ces trois pays de la Caraïbe, sur une longue période historique, permettant d'expliquer les trajectoires d'Haïti, de la République dominicaine et de Cuba et de mettre en relief les points de convergence et de divergence qui en découlent. Il expose de façon systématique les facteurs divers expliquant l'existence d'un État fragile en Haïti, d'un État faible mais fonctionnel en République dominicaine et d'un État total non socialisé à Cuba», peut-on lire dans la brève présentation faite par les éditions L'Harmattan. L’ouvrage de 464 pages a été publié en  mai 2011.

Les trois autres périodes seront développées dans une prochaine chronique.

Thomas Lalime 

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Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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