Les médias s’intéressent-ils à la reconstruction d’Haïti ?

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Il n’est plus à démontrer que les médias, qui ont beaucoup couvert le séisme de 2010 en Haïti, ont joué un rôle de premier plan dans la mobilisation de l’aide internationale en faveur des « victimes » du séisme. Maintenant, pourquoi se désintéressent-ils de la reconstruction, et plus particulièrement de l’usage des fonds versés pour soutenir cette reconstruction ?

La surmédiatisation du séisme a certainement facilité la mobilisation des milliards de dollars au profit des « victimes ». Cependant, quelles ont été les retombées économiques de cette couverture pour les médias ? C’est un autre débat. Entre-temps, je me demande si les médias sont jusqu’à présent en mesure d’expliquer en détail la manière dont les fonds assignés à la reconstruction d’Haïti ont été dépensés. C’est justement le rôle des journalistes d’enquêter sur cette question. Les médias nationaux et internationaux sont quasiment muets sur ce sujet. C’est ce qu’on pourrait considérer comme un « traitement médiatique de la complexité ». S’agit-il d’un manque d’intérêt ou d’une impossibilité pour les médias de percer le mystère de ceux et celles qui étaient en charge des fonds alloués à la reconstruction ? Des enquêtes sérieuses pourraient replacer le sujet dans le débat public et aider à en comprendre les enjeux. La mobilisation de l’opinion publique autour de la reconstruction saurait amener les autorités concernées à prendre des mesures plus ou moins concrètes pour accélérer le processus.

Les médias ont-ils un rôle dans la reconstruction d’Haïti ?

Il est évident que les médias ont un rôle à jouer dans la reconstruction d’Haïti. Et leur meilleure contribution serait de placer ce sujet dans leur priorité. Car les médias ont la capacité de donner une importance démesurée à un sujet mineur et le pouvoir de réduire un événement majeur à sa plus simple expression. La question de la reconstruction une fois placée dans le débat public, elle deviendrait un facteur d’influence dans les politiques publiques des institutions concernées. Néanmoins, il parait que les médias ne sont plus

intéressés à la reconstruction d’Haïti et je vais expliquer cela en fonction de certains critères de sélection des informations.

En général, les médias sont submergés quotidiennement par des flux d’information. Vu qu’il leur est impossible de rendre compte de tout ce qui se passe dans le monde, les médias sont obligés de faire des choix d’information par un processus de filtrage. C’est le principe même de la théorie du traitement de l’information ou le modèle du « gatekeeping », développé en 1947 par le psychologue Kurt Lewin. Cette théorie est appliquée pour la première fois dans le domaine de la communication médiatique par le professeur américain David Manning White en 1950. Aussi, tenant compte de la théorie de « l’agenda setting » ou de la hiérarchie des priorités élaborée par Maxwell Mc Combs et Donald show en 1972, les médias sont capables d’attirer l’attention du public sur des événements spécifiques et indifférents à bien d’autres sujets. L’idée c’est que si les médias ne disent pas au public comment penser, mais ils parviennent à lui indiquer les sujets auquel il doit penser. Autrement dit, les médias ont une grande capacité d’influence sur l’opinion publique.

La reconstruction d’Haïti et les critères de sélection des informations

Pourquoi la reconstruction d’Haïti n’est-elle plus une priorité pour les médias ? La réponse la plus simple à cette question serait de dire que ce sujet n’a plus une valeur informationnelle ou n’est plus vendable. Mais en fait, je dirais plutôt que ce sujet ne répond plus aux critères de sélection des informations. Il n’y a pas une règle universelle qui détermine la sélection d’une information. Les médias s’intéressent généralement aux événements qui font appel à l’émotion, au sentiment, au suspens, au fait insolite et à la peur. La sélection des informations se fait aussi sur des critères d’actualité, de conflits, de proximité, d’importance, de météo, d’action du gouvernement et d’intérêt humain (De Maeseneer 2000). Les médias peuvent également se baser sur des critères d’impact et de singularité pour choisir des informations.

Dans un texte encore inédit, Jean Charron, professeur à l’Université Laval, énumère et en commente 8 parmi les « critères de sélection et de production des nouvelles ». Je vais

évoquer certains d’entre eux pour expliquer les raisons pour lesquelles je soutiens que la question de la reconstruction d’Haïti n’est plus un sujet intéressant pour les médias. « Les médias s’intéressent aux événements remarquables, originaux, inédits, nouveaux, contraires à la banalité, qui s’écartent du déroulement habituel et ordinaire des choses », soutient M. Charron. C’est le critère d’actualité et de nouveauté. Néanmoins, les médias sont capables de réactualiser constamment la question de la reconstruction d’Haïti en faisant des dossiers spécifiques relatifs au processus comme certains reportages réalisés à l’occasion du 12 janvier 2010. Plus les nouvelles sont négatives, plus elles intéressent les médias. Prenons par exemple les dernières élections en Haïti qui se sont déroulées dans le calme et sans incident. Elles n’ont pas fait la Une des médias occidentaux. Par contre, si ces mêmes élections s’étaient terminées dans la violence ou par un bain de sang, cela aurait été un sujet intéressant pour les médias. C’est le « critère de négativité et du conflit » qui s’appliquerait dans ce cas.

Il y a aussi le « critère de proximité » qui désigne ce qui touche à la vie concrète du public, l’ancrage local du traitement de toute information. Si les médias haïtiens ont consacré toute une journée à la couverture des élections, cela ne saurait être le cas pour les médias étrangers et c’est normal. Les gens sont toujours plus motivés à savoir ce qui se passe dans leur environnement immédiat. À titre d’exemple, en fonction de « loi du mort kilométrique », un mort dans notre quartier nous interpelle plus que 1000 autres à quelques milliers de km de nous. Il y a également le « critère d’importance » qui entre dans le jeu. « Les médias portent attention aux événements auxquels on peut attribuer une certaine importance par leur amplitude, leur impact réel ou appréhendé ou encore leur intensité », précise le professeur de l’Université Laval. C’est le cas, par exemple, pour le puissant séisme qui a frappé Haïti le 12 janvier 2010. Les médias se sont basés particulièrement sur certains indicateurs comme le nombre de morts (plus de 220 000, selon des sources officielles) et les pertes matérielles très significatives pour mesurer l’importance de cet événement. Pendant la couverture de l’Ouragan Matthew, les médias et les ONG avaient tendance à grossir les chiffres afin de donner une plus grande importance à l’événement. Jean Charron souligne aussi certains phénomènes comme la représentation, l’identification aux « gens riches et célèbres », aux héros, aux vedettes et à la répulsion comme étant des facteurs

déterminants dans la sélection des nouvelles. C’est ce qu’il considère comme étant un « critère de notoriété » qui nécessite l’implication des gens supposés « importants » tels des membres des élites, des figures publiques, des célébrités. La simplicité est aussi un facteur déterminant dans le choix des informations par les médias. Plus un événement est facile à comprendre et à expliquer, plus son intérêt paraît clair pour les médias.

En majorité, les médias, particulièrement occidentaux, ne s’intéressent à Haïti que dans des circonstances dramatiques : catastrophes naturelles, crises politiques, émeute de la faim, scènes de pillages, violences physiques, choléra, etc. Ce qui fait qu’il y aura toujours une présence très marquée de stéréotypes misérabilistes dans les discours des médias occidentaux quand il s’agit de parler d’Haïti. Donc, des clichés réducteurs qui contribuent à structurer les représentations que les gens se font de la réalité haïtienne. J’ai comme impression que les médias occidentaux comme les médias haïtiens sont prédisposés à ne rapporter que des événements négatifs en provenance d’Haïti. Je comprends qu’ils sont obligés de faire des choix d’information. Mais malheureusement, se révèle très rare leur choix des événements qui renvoient des images positives d’Haïti !

Wisnique Panier

Québec, 12 janvier 2019

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