Les médias haïtiens face aux défis du financement

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Qui finance l’information en Haïti ? Les médias haïtiens vivent-ils uniquement de la publicité ? Pourquoi autant de médias dans une économie haïtienne aussi faible ? Faut-il un financement public pour les médias haïtiens ? Comment expliquer la précarité économique de la presse haïtienne ? Avec la prolifération des médias dans le pays, avec la concurrence des grandes plateformes numériques et la baisse évidente des recettes publicitaires, il me semble que toutes les conditions sont réunies pour déclencher une crise économique sans précédent dans l’histoire de la presse haïtienne.

Le jeudi 24 janvier 2019, le président de l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH) Frantz Duval a évoqué trois grands défis auxquels font face les médias haïtiens. Il s’agit de l’électricité, des changements proposés par les instances de régulation et la révolution numérique. Il était question pour les membres de l’ANMH de discuter des grands enjeux actuels du secteur médiatique. Les préoccupations des directeurs de médias haïtiens sont-elles justifiées ? La réponse est tout simplement oui. Il s’agit des problèmes de fonds qui méritent d’être pris très au sérieux et de susciter de grands débats dans l’espace public national. Mais, il paraît que les tourments contemporains des médias haïtiens sont encore plus profonds que ceux qui tracassent les membres de l’ANMH. Comme c’est déjà le cas dans certains médias, la précarité économique actuelle des médias haïtiens risque de conduire au licenciement d’un grand nombre de journalistes, voire la fermeture de certaines salles de rédaction. Même avec une politique d’austérité impliquant une réduction du nombre des employés, il sera très difficile pour un grand nombre de médias de financer leurs frais de fonctionnement et d’exploitation sans un nouveau modèle économique. La rémunération des employés des médias représente plus de la moitié de leurs dépenses d’exploitation, soit (56 %) (IHSI, 2019, p. 25). Il y a lieu de penser que les journalistes pourront être les premiers à faire les frais d’une crise financière dans les médias.

Les facteurs explicatifs de la précarité économique des médias haïtiens

Trois facteurs peuvent expliquer les problèmes économiques actuels qui menacent l’existence des médias et le pluralisme de l’information dans le pays. Il y a tout d’abord une multiplication du nombre de médias qui a commencé au lendemain du départ de Jean-Claude Duvalier le 7 février 1987 et se perpétue avec les crises politiques haïtiennes à répétition. « C’est plus que 350 stations de radio légalement autorisées et 347 autres non autorisés ou en situation irrégulière ou illégale qui opèrent sur le territoire national », selon les propos de Jean-Marie Altéma, ancien directeur général du CONATEL, rapporté par le Nouvelliste le 2 septembre 2016. La multiplication du nombre de stations de télévision augmente considérablement également. En conséquence, les recettes publicitaires que se partageait une vingtaine de médias dans les années 80 doivent maintenant être partagées entre des centaines de médias. Ensuite, nous présupposons que les perturbations sociopolitiques du pays entrainent un ralentissement des activités économiques en Haïti. Si les activités économiques freinent, les recettes publicitaires peuvent aussi être diminuées. Or, les médias haïtiens vivent en grande partie avec les recettes publicitaires qui représentent 69 % des revenus des stations radio commerciales (IHSI, 2009). C’est 62 % si on considère tous les types de stations.

D’où proviennent les ressources des médias en dehors des recettes publicitaires ? Il n’existe aucun mécanisme public connu de financement des médias haïtiens. En Haïti, en l’absence de chiffre disponible, nous présupposons que les annonceurs habituels ont de moins en moins d’activités économiques rentables. Une telle situation est susceptible d’influer sur les recettes publicitaires des médias. Et finalement, les médias traditionnels comme dispositifs techniques et institutionnels de communication publique doivent aussi faire face aux défis du numérique, comme l’a souligné Frantz Duval. Les médias traditionnels sont des véhicules publicitaires moins performants que les grandes plateformes comme Google, YouTube, Facebook et autres qui permettent de cibler très précisément les clients potentiels. Un bon nombre des annonceurs délaissent les médias traditionnels au profit de ces plateformes. Cette nouvelle tendance entraine surement une baisse considérable des recettes publicitaires pour les médias haïtiens, comme c’est aussi le cas dans les grands médias internationaux.

Un modèle économique ébranlé et peu transparent

Il y a très peu d’information disponible sur le mode de financement des médias haïtiens, hormis les recettes publicitaires. En Haïti, les médias ne sont pas assez transparents en ce qui concerne la provenance de leurs sources de financement. C’est un sujet presque tabou qui n’est pas discuté dans l’espace public. Il est probable que de nombreux médias bénéficient de la largesse de certains gouvernements. Mais, il serait difficile de chiffrer de tel apport financier en raison du fait que de tels financements ne se font pas dans un cadre légal. Un patron de médias haïtiens nous a confié ceci : « il y a des cas où le gouvernement accorde des aides, mais c’est conditionné à la propagande et nous autres nous n’acceptons pas. Il y a certains médias qui acceptent de s’aligner. Mais nous autres, ce n’est pas parce que nous avons une position politique, c’est parce que c’est contraire à l’éthique tout simplement ». Des problèmes structurels peuvent aussi être un obstacle à la transparence des ressources financières de la plupart des médias haïtiens. En effet, plus de deux tiers des stations de radio interrogés dans le cadre de l’enquête réalisée par l’IHSI ne tenaient pas un livre comptable, soit (69 %) des participants.

La précarité économique des médias peut représenter une menace pour le pluralisme de l’information dans le pays. « Les stations de radio constituent la principale source d’information des Haïtiens en raison du fait que 75 % des femmes et 86 % des hommes haïtiens ont l’habitude de les écouter au moins une fois par semaine. Dans leur totalité, elles émettent sur la bande FM. Une infime partie (2 %) émet aussi sur la bande AM » (IHSI, 2009, p. 21). Comme c’est le cas dans presque tous les pays, les médias haïtiens comptent beaucoup sur les recettes publicitaires pour assurer leur survie. Pour générer de tels revenus, les médias doivent capter l’attention du public afin de le vendre aux annonceurs. Or, ces derniers utilisent de plus en plus les outils numériques pour cibler leur public diminuant ainsi leur budget publicitaire. C’est un manque à gagner pour les médias traditionnels.

De la nécessité d’un nouveau modèle économique pour les médias haïtiens

La survie des médias et du pluralisme de l’information en Haïti dépend d’un nouveau modèle économique qui prendrait en compte les nouveaux défis du numérique. Sans quoi, ils ne seront plus en mesure de produire des contenus informationnels de qualité. Cette absence de production locale risque d’accentuer davantage le phénomène d’assimilation et de transfert de certaines valeurs occidentales qui ne sont pas favorables au développement du pays. Frantz Duval a déjà attiré l’attention sur le danger qui plane sur l’avenir des médias haïtiens en précisant que « Haïti fait partie des pays où les médias sont libres d’exister, mais aussi libres de mourir » (Saint-Pré, 2018). Il a souligné le fait que l’État ne fait rien d’autre que l’allocation des fréquences et l’autorisation de fonctionnement des médias.

Le transfert des recettes publicitaires pose problème partout, mais le cas haïtien est particulier en raison de la multiplication du nombre de médias dans le pays, du ralentissement des activités économiques et de la concurrence des plateformes numériques. De nouveaux acteurs plus puissants et plus innovants s’imposent dans le jeu de la concurrence. Les médias traditionnels n’ont plus le monopole de la visibilité. Comme d’autres pistes de financement, les autorités haïtiennes pourraient taxer les grandes plateformes numériques dans l’intention de créer un fond au profit des médias haïtiens selon un mécanisme légal comme cela se fait ailleurs. Les productions médiatiques peuvent être financées suivant des critères qui seront déterminés à travers des mécanismes politiques. Il est aussi important d’avoir une loi régissant le statut légal du journaliste, engagé à respecter les normes professionnelles. Les Haïtiens de la diaspora sont très attachés aux médias de leur pays d’origine et ils sont soucieux de l’établissement de la démocratie en Haïti. Il est aussi possible de mettre en place un mécanisme permettant à la diaspora de contribuer au financement des médias. Les médias, particulièrement la radio et la télévision, ne sont pas des entreprises rentables en Haïti. D’une part, ils s’accentuent beaucoup plus sur l’aspect politique et culturel et d’autre part, ils n’ont pas une visée économique assez claire en raison du fait qu’ils ne sont pas réellement de producteurs de contenus.

En conclusion, les médias haïtiens doivent se préparer à affronter des difficultés économiques encore plus importantes. La multiplication du nombre de médias, le ralentissement des activités économiques haïtiennes, la concurrence des plateformes numériques sont les principaux facteurs explicatifs de cette précarité économique. Nous pensons qu’il est urgent de poser ce problème en profondeur afin de définir un nouveau modèle économique pour les médias. C’est une question qui touche à la fois le développement des médias libres et pluralistes et la durabilité des médias haïtiens. Tous les acteurs du système médiatique haïtien doivent en discuter pour trouver ensemble des mesures de redressement. Le Centre d’Études interdisciplinaires sur les médias haïtiens (CEIMH) se propose d’étudier scientifiquement cette question prochainement.

Wisnique Panier

Doctorant en communication publique (Université Laval)

Membre fondateur du Centre d’études interdisciplinaire sur les médias haïtiens (CEIMH)

Québec, le 1 août 2019

 

Références bibliographiques 

IHSI. (2009). Rapport final : Enquête sur les services de télécommunications de 2009 (p. 55). Consulté à l’adresse Ministère de l’économie et des finances institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) web site :

Saint-Pré, P. (2018). En Haïti, « les médias sont libres d’exister, mais aussi libres de mourir », selon Frantz Duval. Journal Le Nouvelliste. Consulté à l’adresse

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