Les « Cris sanglants » d’une jeunesse désemparée

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Wolf Gorbatchèv Oscar a publié en 2018 « Cris sanglants », son tout dernier recueil de poésie. Âgé de 26 ans, l’auteur se présente comme poète, romancier et nouvelliste. Il est étudiant finissant à la Faculté d’ethnologie (FE) de l’Université d’État d’Haïti (UEH). Il attend de pouvoir terminer ses études de licence en psychologie depuis plusieurs mois mais il lui reste encore des cours à compléter.

Au cours de ces dernières années, la FE a fermé ses portes à plusieurs reprises, pour des raisons diverses. C’est donc sans surprise que l’auteur égrène dans « Cris sanglants » tout un chapelet de frustrations et de déceptions. Les unes sont plus accablantes que les autres.

Ces frustrations et déceptions peuvent aisément déboucher sur une certaine révolte, avec la violence comme corolaire. La poésie constitue pour Wolf G. Oscar un miroir social à travers lequel il observe avec amertume les cris de la population, ceux des jeunes en particulier. À bien des égards, « Cris sanglants » était annonciateur de jours sombres pour le pays. Comme si le jeune auteur voyait poindre à l’horizon le spectre de la violence des dernières semaines. Il y dénonce des autorités insensibles aux signaux de désespoir de tout un peuple :

« Si le cri n’atteint pas les oreilles

La violence va au-delà des frontières

C’est l’unique langage

Qui atteint les tympans

Des indifférents au pouvoir ».

Effectivement, la violence des derniers jours a traversé toutes les frontières. Haïti a été à la une de toute la presse internationale qui se montre beaucoup plus sensible à la violence qu’à la misère de la population haïtienne. Et quand les dirigeants locaux n’écoutent pas les cris paisibles de leurs citoyens, ces cris peuvent évidemment devenir sanglants. Wolf G. Oscar regarde la réalité économique, sociale et politique dans son miroir de poète :

«La violence est la dernière issue

De l’homme acculé par la vie

Il entend les plaintes de son estomac

De l’aurore au coucher du soleil

Il voit les jours comme une épreuve

Et s’affole devant la course

Des aiguilles de sa montre

Il voit l’âge blanchir sa tête

Empêtré dans sa misère

Il se sent trahi par le ciel ».

La faim et la pauvreté occupent une place de choix dans la poésie de l’auteur qui poursuit son récit:

« Les estomacs accablés

Qui n’avalent que le vide

Avant de s’enfoncer dans la nuit

Mais le barrage finit par sauter

Quand le fil

Qui manipule l’homme

N’arrive plus à l’hypnotiser

La colère monte

S’enfle

Et forme un brasier

Pour enflammer

Tout sur son passage ».

Wolf G. Oscar prévoyait la révolte de la population face à l’indifférence de ses dirigeants. Les images sont fortes, poignantes, voire sanglantes :

« Il y a des voix qui grondent

Dans les rues de la capitale

Comme les vagues

D’une mer déchainée 

Que les barrages ne peuvent plus contenir

Elles se faufilent

Dans les sanglots du silence

Heurtant l’indifférence

Qui voile notre conscience ».

Le jeune poète et romancier observe et analyse les racines de la violence qui sévit actuellement au pays. Il côtoie quotidiennement une université délaissée, un État désemparé et des églises déroutées. L’auteur ne témoigne aucune affection pour ces églises qui prêchent la résignation :

«La corde de la résignation

Se casse

L’église ne peut la contenir

Le peuple brandit le poing

Et cherche l’asile

Dans la violence ».

« Avant la bible

L’homme travaillait pour son salut

Aujourd’hui il espère une place au ciel

Et délaisse la terre

En détresse

Qui n’attend qu’un peu d’affection

Pour vomir la nourriture

Et consoler ».

La débâcle des institutions haïtiennes a tué l’espoir et le rêve d’une bonne partie de la jeunesse qui a fui le pays en masse, sans se poser les questions sur les conditions dans les territoires d’accueil. Ces jeunes trouvent refuge au Chili, au Brésil, en République dominicaine et partout ailleurs. À leur grande surprise, dans certains cas, leur situation s’aggrave et sont obligés de rebrousser chemin. Wolf G. Oscar ne cache pas sa propre désillusion :

« Je vis

Dans un amas d’illusion

J’imagine demain

Et je vois la mort

Dans le sourire de nos enfants

Je prends ma plume

Pour accoucher mes angoisses

Priant pour que l’encre survive

Aux soubresauts de l’accouchement ».  

« J’assiste au trépas

De mon rêve

En m’abritant derrière mes larmes

Nul n’entend

Le cri de mon âme brisée

Par les promesses non tenues

Et crucifiée

Par les mensonges

Meublant la politique ».

L’auteur décrit avec amertume la prostitution des jeunes filles de la grande masse des déshérités, la précarité de leurs parents et l’inconscience des dirigeants prédateurs :  

« Je vois la mère vendre sa fille

Espérant tirer un bon prix

Pour abriter son estomac

Mais l’homme ne pense

Qu’au jardin qui cache son innocence

Il s’évapore

Après les premiers symptômes

Annonçant la présence d’un intrus

Dans son budget ».

« La fille se retrouve sur le trottoir

À arpenter les ruelles sombres

Soulevant sa jupe

Pour ramasser quelques centimes

Qui ne peuvent faire taire son ventre

Voire les cris

De ce petit corps frêle

Qui l’attend à l’aube ».

La poésie de Wolf G. Oscar traduit assez fidèlement la dégradation des conditions de vie. Dans cette dégradation accélérée, il ne saurait ignorer la dépréciation de la gourde et ses conséquences négatives sur la vie chère. Il illustre :

« Le dollar

Dépouille la gourde de sa valeur

Se foutant

Du tombeau de la vie chère

Qu’il creuse sur son passage

Il est sourd à la clameur

Grondant dans les ventres en détresse

Et aux soupirs

Des journées

Qui trépassent avant la nuit ».

La poésie de Wolf Gorbatchèv Oscar fait la radiographie d’une douloureuse société haïtienne. Elle reflète également le cri d’une jeunesse désemparée qui veut prendre en main son destin. Cette jeunesse crie son désarroi et exige des réponses de leurs dirigeants. On peut voir le mouvement PetroChallenge comme une éloquente expression de  ce cri. Que peut-on espérer d’une jeunesse ayant vécu autant de frustrations et de déceptions ? Espérons que celles-ci pourront se transformer en énergie salvatrice.     

Thomas Lalime

[email protected]

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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