Les banques fixent-elles le taux de change à leur guise ?

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Cette question a été posée par le rédacteur en chef du Nouvelliste, M. Frantz Duval, à un des membres du conseil d’administration de la Banque de la République d’Haïti (BRH), M. Ronald Gabriel, dans un entretien publié dans l’édition du Nouvelliste du 1er mars 2019 (1). M. Gabriel cumule 28 ans de service à la BRH. Il a été économiste en chef pendant 13 ans, coordonnateur du comité de politique monétaire et coordonnateur de l’Institut de formation de la BRH. Il a également travaillé au Fonds monétaire international (FMI) en 2011. M. Gabriel figure donc parmi les économistes les mieux indiqués pour aider à comprendre les tenants et aboutissants de la détermination du taux de change en Haïti.

Cependant, le lecteur attentif doit lire entre les lignes pour trouver une réponse à la question du rédacteur en chef du Nouvelliste. M. Gabriel pense que « la question fondamentale et la démarche recommandée pour l’analyse en question est de savoir dans quelles conditions d’efficience et de concurrence le marché permet d’établir la vérité des prix ». Nous essayons donc aujourd’hui d’aborder certaines de ces conditions.

À la réponse de M. Gabriel, le rédacteur en chef du Nouvelliste a alors posé la même question sous une autre forme : « Qui fixe et comment se fixe le taux de change, chaque matin, en Haïti ? » Cette fois-ci, M. Gabriel a rappelé que dans un système de taux de change flexible, « le taux de change est fondamentalement déterminé par les conditions d’offre et de demande, sans présumer du degré de perfection du marché. Les transactions qui émanent de ce processus conduisent à des signaux de prix. Ce sont ces prix que la Banque centrale pondère par les transactions qui les occasionnent pour calculer, tous les jours ouvrables, des taux moyens à la vente et à l’achat qui font office de taux de référence du marché. Donc, ces taux sont calculés et pas fixés. »

La BRH calcule donc le taux de référence, mais celui-ci n’est pas opposable aux banques commerciales comme ancrage de leurs transactions futures où elles sont libres d’afficher un taux supérieur. Le taux de référence est opposable aux banques commerciales comme le taux servant à évaluer les comptes libellés en dollars américains dans leurs livres comptables. Pour la BRH, le taux de référence n’a donc pas pour objectif de déterminer les taux de transactions futures. Il n’est qu’un indicateur ex-post de la moyenne des taux pratiqués vingt-quatre heures auparavant par les banques. Celles-ci ont déjà une mémoire écrite détaillée des taux qu’elles ont pratiqués. La logique serait qu’elles pondèrent ces éléments d’information de considérations ex-ante pour établir leurs taux de transactions présentes; une « sorte de prix de réserve » à la lumière des conditions d’offre et de demande. En ce sens, le taux de référence serait plutôt un thermomètre, avec un retard d’information de vingt-quatre heures, et non un ancrage de prix; encore moins un prix d’ancrage.

Qui prend alors la décision d’ajouter un montant additionnel au taux de référence ? Comment ce montant est-il ajouté, un bon matin, en Haïti ? Ces deux questions demeurent pendantes. Les deux réponses données par M. Gabriel méritent d’être décortiquées pour se faire une meilleure idée des considérations sur la problématique contenue dans le langage technique et réservé d’un responsable de banque centrale. Il a fourni des indications extrêmement importantes qui méritent d’être élucidées. Parmi ces indications, on retrouve le degré d’imperfections de marché, les signaux de prix, les conditions d’efficience du marché et la vérité des prix.

En clair, le taux de référence calculé par la BRH est un signal de prix, de taux de change qui n’est autre que le prix d’une monnaie par rapport aux autres devises. Les banques commerciales haïtiennes reçoivent d’autres signaux de la politique fiscale et du climat sociopolitique. Elles déterminent lequel des signaux est le plus crédible selon la conjoncture. S’il n’y avait aucune imperfection du marché des changes, le taux de change y serait déterminé par la confrontation de l’offre et de la demande, et par le pouvoir de marché des banques commerciales lié à la structure oligopolistique du marché bancaire.

Même s’il n’y avait aucune imperfection du marché, le marché oligopolistique ne deviendrait pas pour autant un marché de concurrence parfaite qui rendrait inopérant le pouvoir de marché des banques. En absence d’imperfections, le marché bancaire serait un marché de concurrence monopolistique. Si les banques commerciales s’y livraient à une rude concurrence, ce marché se rapprocherait de la concurrence parfaite où le pouvoir de marché serait associé à la capacité d’innovation des banques en termes de différenciation des produits financiers offerts.

Comme nous l’avons expliqué dans la chronique du 19 février 2019 (2), le pouvoir de marché d’une entreprise (ou d’une banque commerciale) dépend de la structure du marché en question. Dans un marché en concurrence parfaite, le pouvoir de marché est nul. Aucun acteur, offreur ou demandeur, ne peut influencer le prix. À l’opposé, dans un marché monopolistique, le pouvoir de marché est maximal. Entre les deux se trouvent le marché oligopolistique où le pouvoir de marché demeure assez important et le marché de concurrence monopolistique où il est encore moins important.

De la spéculation ?

Outre l’offre et la demande de demande de devises, le pouvoir de marché des banques commerciales leur permet d’influencer le taux de change dans un marché oligopolistique et de s’écarter du signal donné par le taux de référence qui est un constat du marché. C’est un avantage lié à la structure du marché bancaire oligopolistique où tous les acteurs n’ont pas le même poids. Par exemple, trois des banques commerciales détiennent environ 80 % du marché, ce sont les leaders de ce marché. Elles peuvent donc s’écarter du signal de taux de change du marché que représente le taux de référence calculé par la BRH. Elles peuvent également lancer leurs propres signaux. Leurs positions sont très importantes dans la détermination du taux de change chaque matin. Qui plus est, ces décisions seront suivies par le reste des banques commerciales qui sont plutôt des « suiveurs », étant donné leur petite taille. 

Cependant, la structure oligopolistique (voire monopolistique) n’engendre pas forcément des imperfections du marché. Elle engendre plutôt des différences par rapport au marché en concurrence parfaite qui sont liées à la nature même de ce marché oligopolistique. Ce n’est pas une imperfection dans le sens qu’une imperfection mérite d’être corrigée par le régulateur alors que des différences liées aux caractéristiques d’un marché peuvent être tolérées. Par exemple, un régulateur ne peut pas exiger à un marché monopolistique de pratiquer un prix identique à celui d’un marché en concurrence parfaite. Cette politique publique aboutirait à la faillite des entreprises de ce marché.

Dans un marché oligopolistique, les imperfections surviennent quand les leaders s’entendent pour s’écarter largement du prix d’équilibre du marché que M. Gabriel appelle la vérité des prix. Cette entente est connue sous le terme spécifique de collusion. C’est une imperfection ou une distorsion du marché. Elle est généralement interdite par la loi dans les pays occidentaux où les régulateurs interviennent efficacement pour la contrecarrer. En général, la règlementation vise à corriger les imperfections de marché ou à empêcher une exploitation des caractéristiques d’un marché par ses leaders. Par exemple, la collusion est une exploitation indue des caractéristiques liées à la nature du marché oligopolistique. C’est pour cela qu’elle est sujette à une pénalisation.

Invité à commenter l’importance de la position dominante de quelques banques sur le taux de change, M. Gabriel indique que « la position dominante de deux banques est une préoccupation qui va au-delà de la question de change, eu égard aux potentiels de distorsion et à la perte d’efficacité liés au fonctionnement d’un système bancaire oligopolistique et concentré ». Il semble admettre la possibilité que les banques commerciales puissent influencer le taux de change en créant une sorte de « distorsion » par rapport au taux d’équilibre.

Il est donc difficile d’affirmer de façon péremptoire que les banques commerciales fixent le taux de change à leur guise. Elles peuvent toutefois l’influencer à leur profit en tenant compte des signaux du climat sociopolitique et de certains indicateurs macroéconomiques : une forme de « sur-ajustement » du taux de change par rapport à l’évolution des fondamentaux de l’économie. Elles trouvent alors dans l’instabilité politique un fameux justificatif, un arbre qui cache toute la forêt.

L’asymétrie de l’information constitue une autre forme d’imperfections de marché. Elle désigne le fait que l’ensemble des acteurs du marché n’ont pas le même niveau d’information. L’acteur qui détient le plus d’information fiable et crédible profite mieux des opportunités disponibles sur le marché. Les banques commerciales sont justement mieux informées que les clients. Elles peuvent mieux prédire l’évolution du taux de change et mieux se positionner en conséquence.

Pour réduire les impacts négatifs liés à l’asymétrie d’information, la BRH, selon Ronald Gabriel, envisage de rendre disponible une nouvelle application téléchargeable à partir d’un téléphone intelligent. Cette application comportera, entre autres, un module de taux de change et de convertisseur de devises. Cette application donnera, entre autres, le taux de change pratiqué au niveau de chaque banque ainsi qu’un module comparateur de tarifs des services bancaires : SPIH, attestation bancaire, chèque de direction, etc. La disponibilité de l’information devrait entraîner une convergence des taux de change et des prix pratiqués par les banques. Elle réduira probablement la disparité des taux et des prix à travers les banques mais elle ne limitera pas nécessairement leur niveau.

M. Duval a également interrogé M. Gabriel sur une éventuelle régulation de la BRH sur la différence entre le taux à l'achat et le taux de vente du dollar (spread)  pratiqué par les principales banques en Haïti. Le spread s’avère être assez élevé sur le marché bancaire haïtien et a tendance à augmenter avec le taux de change. Il peut être interprété comme un avantage lié au pouvoir de marché des banques commerciales. En réponse, M. Gabriel a souligné le fait que certains pays appliquent une limite sur les spreads et d’autres, non. Il n’a cependant pas écarté la possibilité que la BRH en impose. Il précise : « Pour le moment, la BRH ne règlemente pas les spreads, mais toute considération en ce sens s'appuiera sur un arbitrage entre les facteurs de marché favorables à l’allocation optimale des ressources et les imperfections d’un marché non efficient donc non concurrentiel.»

Le débat sur la manipulation du taux de change par les banques commerciales intéresse au premier plan les économistes et les journalistes du monde entier. Un article du journal Le Monde datant du 13 mars 2014 (3) indique que « Plus de 95 % des échanges de devises sont de type spéculatif. Une infime partie des transactions quotidiennes en devises concerne des investissements, du commerce de biens et de services liés à l'économie réelle, des envois de migrants.» Ce débat est loin d’être clos.

Thomas Lalime

[email protected]

1) https://lenouvelliste.com/article/198770/que-fait-la-banque-de-la-republique-dhaiti-dans-le-paysage

2) https://lenouvelliste.com/article/198274/les-banques-ont-elles-interet-a-augmenter-artificiellement-le-taux-de-change

3) https://www.lemonde.fr/idees/article/2014/03/13/comment-les-grandes-banques-manipulent-le-marche-des-devises_4382090_3232.html

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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