Les banques ont-elles intérêt à augmenter artificiellement le taux de change?

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Certains des analystes politiques ont affirmé ces derniers jours que les banques commerciales augmentent le taux de change comme bon leur semble, sans égard aux fondamentaux de l’économie nationale. Ont-elles vraiment intérêt à le faire? La réponse n’est pas tout à fait évidente sur le plan économique. S’agirait-il d’une décision éminemment politique? Analysons la situation de plus près pour essayer de faire la part des choses

Le marché bancaire formel haïtien est constitué de huit banques commerciales. Ce n’est donc pas un marché en grande concurrence. Théoriquement, il s’agit d’un oligopole, une structure de marché qui se situe entre la concurrence parfaite et le monopole. La concurrence parfaite fait référence aux forces du marché à l’état pur. Elle est caractérisée par l’atomicité des acteurs, l’homogénéité du produit, la transparence et la fluidité.

L’atomicité des acteurs traduit le fait que ces derniers soient tellement petits qu’ils n’arrivent pas à influencer les prix sur le marché. Les produits sont quasi homogènes, de telle sorte que si l’un des vendeurs augmente son prix d’un iota, les acheteurs vont s’approvisionner chez le concurrent immédiat. Par la transparence, les informations sur le prix et la qualité des produits sont disponibles au moment opportun à tous les acheteurs qui peuvent prendre des décisions en connaissance de cause. Avec la fluidité, tous les entrepreneurs potentiels sont libres d’entrer sur le marché.

Au bout du compte, la firme prend le prix comme donnée. Elle est « preneur de prix » comme disent les anglo-saxons. Le prix est alors déterminé par la confrontation de l’offre et de la demande du marché.

Dans la vraie vie, il est difficile de trouver des marchés en concurrence parfaite. Il existe quand même des marchés en grande concurrence que l’on a  tendance  à considérer comme de la concurrence parfaite. Bien entendu, en Haïti, il y a très peu de concurrence dans les secteurs les plus importants.

À l’opposé de la concurrence parfaite, figure le monopole. Dans cette structure, un seul offreur dessert tout le marché, ce qui lui confère un énorme pouvoir de marché. Plusieurs situations peuvent conduire à un monopole. On peut par exemple citer l’étroitesse du marché dans le cas d’une ressource rare donnant droit à un monopole naturel. Il y a également le contrôle – souvent par l’État - d’une ressource ou d’un réseau de distribution comme le gaz ou l’électricité. Les entreprises innovantes peuvent également s’ériger en monopole avec les copyrights, les brevets et les   droits   de   propriété.   À   ce   moment-là,   les   produits   ne   sont   pas   homogènes mais   plutôt différenciés au moyen d’une marque déposée.

Tout ce développement pour mieux expliquer le fait que le marché oligopolistique se situe entre la concurrence parfaite et le monopole. On y trouve quelques offreurs et un grand nombre de demandeurs. Sur le marché bancaire haïtien, seulement huit banques commerciales desservent toute  la   population   haïtienne.   Il   s’agit  d’un  bon   exemple   d’oligopole.  L’exemple   classique demeure le duopole où il n’existe que deux firmes sur le marché. Comme la Digicel et la Natcom sur le marché de la téléphonie cellulaire.

L’oligopole peut se rapprocher de la concurrence parfaite si chaque entreprise mène une rude concurrence aux autres. Cette posture profite mieux au consommateur. Le marché qui profite le plus aux consommateurs est celui de la concurrence parfaite. Il suffit de penser à l’entrée de la Digicel sur le marché de la téléphonie cellulaire en Haïti quand Haïtel et Voilà faisaient le beau temps. Mais l’oligopole peut se rapprocher du monopole également. Il suffit que les firmes s’entendent sur les prix à appliquer comme le faisaient justement Haïtel et Voilà. Cette entente est souvent tacite.

L’oligopole confère théoriquement un pouvoir de marché certain aux firmes de ce marché. Ce pouvoir est d’autant plus élevé que les leadeurs, c’est-à-dire les firmes qui ont une part de marché plus importante, peuvent se regrouper en cartel. Ce dernier permet alors à l’oligopole de se comporter  comme   si  c’était   un   monopole.   L’Organisation  des  pays   exportateurs  de  pétrole (Opep) représente un exemple éloquent. L’Opep influence le prix comme bon lui semble pour des motifs économiques et/ou politiques.

Les   ententes  entre  les   entreprises   d’un   marché   oligopolistique  en   vue   d’augmenter  le  prix s’appellent collusion. Celle-ci se fait au détriment des consommateurs. Évidemment, pour éviter que les consommateurs soient victimes de pareilles ententes, beaucoup de pays occidentaux les interdisent. Au  Québec,   la   collusion   dans   l’industrie  de  la   construction   a   conduit   à   une augmentation des coûts des travaux de 30 %. Ce sont les contribuables qui en paient la facture.

Pour protéger ces contribuables, la collusion y est considérée comme un acte de corruption. La collusion est également punie en Haïti, à travers la ratification de la Convention interaméricaine de lutte contre la corruption.

Pour revenir à  la question initiale,  en Haïti, trois  des huit banques  commerciales  partagent environ 80 % du marché. Elles disposent donc d’un énorme pouvoir de marché inhérent à la structure d’oligopole à laquelle elles appartiennent. Elles peuvent influencer le prix qui est, dans ce cas, le taux de change. Ont-elles intérêt de le faire? Économiquement, non. Pourquoi? Parce que leur  bénéfice ne  dépend pas  vraiment  du  niveau du  taux de  change mais plutôt  de la différence entre le prix de vente et le prix d’achat des devises étrangères.

Par exemple, si les banques commerciales achètent le dollar à 83 gourdes et le revendent à 85 gourdes, elles gagnent 2 gourdes sur chaque dollar revendu. Ce serait exactement le même gain si elles avaient acheté le dollar à 10 gourdes et le revendaient à 12 gourdes. On ne voit pas l’intérêt économique à augmenter le taux de change de façon artificielle.

Justement, le pouvoir de marché des banques commerciales leur permet de gagner deux gourdes sur chaque dollar revendu. À titre de comparaison, en République dominicaine, le samedi 9 février  2019,   les  banques  commerciales   achetaient   le  dollar   américain   à  49.96  pesos  et   le revendaient à 50.40 pesos. Elles gagnaient seulement 0.44 pesos sur chaque dollar revendu. Ce gain ne passera pas forcément à 2 pesos si le taux de change passe 85 pesos pour un dollar américain.

Comparé à la République dominicaine, le gain des banques commerciales haïtiennes sur chaque dollar revendu semble être très élevé. Avec la mobilisation populaire contre la vie chère, elles ne montrent aucun signe de flexibilité à ce niveau. Selon le Dr Raulin L. Cadet (1), les gains réalisés sur le change représentent 9.48 % des revenus des banques commerciales haïtiennes. Celles-ci gagneraient leurs principaux revenus à partir du crédit (46.4 %) et des commissions (20 %). On ne sait pas trop les caractéristiques de ces commissions.

  • Les gains sur le change représentent quand même une source importante de revenus et sans risque. Par exemple, la semaine écoulée, les banques ont acheté en moyenne 7.3 millions de dollars américains et en revendaient 7.5 millions.  Sur l’année, le volume de dollars américains transigés sur le marché se rapproche de 400 millions de dollars américains. Si en moyenne elles gagnent 2 gourdes sur chaque dollar, ce qui donnerait environ 800 millions de gourdes de gain pour l’année.

Le marché local de change est tellement rentable qu’un marché informel fonctionne depuis des années. Ce marché accepte un gain sur chaque dollar transigé un peu plus faible. On y achète le dollar à un taux plus élevé. Il existe également une composante du marché informel composée de cambistes sur tout le territoire. Mais le client de ce marché fait face à un risque : faux billet et autres. Je me rappelle, j’étais en classe de rhéto, avoir été échanger un montant de 50 dollars américains. En revenant à la maison, je ne voyais plus aucun des billets neufs. En retournant sur les lieux, à la rue Pavée, je ne pouvais non plus retrouver le cambiste. Jusqu’à aujourd’hui encore, je ne sais pas vraiment ce qui s’était passé.

De nos jours, les  supermarchés  et   d’autres   entreprises s’adonnent également   à   l’activité  de change, en dehors de tout cadre règlementaire. Mais l’ensemble de ces opérateurs sont plutôt des suiveurs et non des leaders sur le marché. Ils fixent leur taux en fonction du taux appliqué par les grandes banques commerciales.

Certains analystes politiques privilégient l’hypothèse de représailles politiques ou de stratégies politiques pour expliquer la dépréciation accélérée de la gourde. Nous ne disposons pas d’assez de données pour nous prononcer là-dessus. Nous pouvons tout simplement mentionner le fait que le pouvoir  de marché peut déboucher sur un pouvoir politique ou un positionnement stratégique.

Comme c’est le cas de l’Opep. Cela voudrait également dire que le taux de change est sensible au climat politique. Il n’y a aucun doute à ce niveau. Les statistiques le prouvent : les périodes de crises politiques sont celles où le taux de change se montre beaucoup plus volatile. Comme beaucoup d’autres indicateurs économiques d’ailleurs. Est-ce à dire que le taux de change serait un instrument ou une arme politique ?

Source Le Nouvelliste

1)https://lenouvelliste.com/article/197805/principales-sources-de-revenus-...

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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