Le problème persistant et incontrôlé de l'insécurité: l’effet pervers par excellence de l'ingouvernabilité et de la déliquescence de l’Etat

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Joseph Alliance

Depuis quelques mois, le pays assiste à une énième résurgence du banditisme et de l'insécurité. Des gangs armés, que ce soient à Port-au-Prince ou dans d’autres régions du pays tuent, pillent, violent, massacrent, sèment la panique, terrorisent la population.

Le mercredi 24 avril, aux environs de 9h du soir à Carrefour-Feuilles, des hommes armés contrôlés par Sony Jean alias  Tije, ont tiré des rafales à l’aveuglette sur la population, faisant environ 8 morts et une douzaine de blessés , narguant à nouveau les autorités notamment le chef de l’Etat qui, une semaine auparavant, avait déclaré le 16 avril dernier sur Twitter: “Après une importante rencontre avec les plus hautes autorités responsables de la sécurité du pays, j’ai passé des instructions formelles en vue de prendre des mesures urgentes pour contrer les bandits armés qui menacent la paix dans les foyers et la sécurité publique.”

En effet, du massacre de La Saline en novembre 2018 aux événements sanglants de Carrefour-Feuilles, la vitesse  de la “machine infernale” de l'insécurité s’amplifie au fur et à mesure, augmentant son cortège de victimes et révélant l'incapacité ou l’impuissance des forces de l’ordre et de l’Etat à littéralement stopper les bandits et endiguer le phénomène.   

La métastase du phénomène de l'insécurité représente au fond le résultat d’un effet boomerang, un “ blowback” de la mauvaise gouvernance et de la déliquescence de l’Etat. C’est le signe le plus  visible et tragique à la fois d’un Etat qui, depuis la période post 1986, s’est trop faiblement intéressé à utiliser les institutions régaliennes et stratégiques à sa disposition ( Ministère de la Défense, Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales, Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique, Ministère de l'Economie et des Finances - pour ne citer que ceux-là) dans le but de consolider son monopole de la violence légitime afin de garantir la sécurité de la population et l'accès à la justice  dans ses aspects multidimensionnels. Au contraire, les détenteurs du pouvoir étatique, obéissant à leurs pulsions totalitaires de contrôle de l’espace politique, se sont souvent appuyés sur des forces anarchiques au sein la population pour rester au pouvoir, ce qui a contribué à entretenir une situation endémique de violence, d’injustice, d'impunité et d'instabilité chronique dans le pays.

Autrement dit, les acteurs politiques au lieu de se servir de l’appareil politico-administratif de l’Etat, pour maintenir l’ordre, promouvoir le bien-être et garantir la protection des citoyens, se sont associés à des agents en dehors de l’Etat dans le souci primordial de maintenir leur influence politique, assurer leur contrôle de l’Etat ainsi que leur mainmise sur les ressources du pays. C’est une situation classique de la perversion du rôle de l’Etat haïtien, dont la mission, au sens hobbesien du terme, est d'être garant du contrat social - à refonder sur des bases plus égalitaires- tout en empêchant la société de sombrer, rétrograder vers l'état de nature, de devenir  un shithole chaotique de la “guerre de tous contre tous”.

En acceptant de déléguer une partie de son monopole de la violence légitime a des forces illégitimes, les gangs dans ce cas, l’Etat a ébranlé ses propres fondements, s’est affaibli au passage  au point de perdre les moyens et les capacités de neutraliser aujourd’hui ces groupes armés. Il a créé un vide régalien qui a permis à certains secteurs mafieux et fortunes de la société de constituer leurs propres groupes armés eu vue de défendre leurs intérêts économiques puissants, alimentant le banditisme dans le pays. Dans ce contexte, comme le souligne Laënnec Hurbon, “ l'idée que l’Etat a le monopole de la violence légitime s’envole en fumée, puisque celui qui dirige l’Etat se démet de toute capacité de faire usage de la force pour faire respecter la loi. À la banalisation du pouvoir, répond la banalisation de la violence.”

Le pouvoir Lavalas par exemple, au pinacle de ses dérivés anarcho-populistes, avait enfanté les chime comme l’empereur Faustin Soulouque au 19e siècle avait solidement mis sur pied  les Zinglins. La décision d’Aristide de démanteler l'armée en 1995 était controversée ou même inconstitutionnelle, mais elle était perçue dans un premier temps comme positive du fait qu’elle consacrait la disparition d’une institution qui, aux yeux de la population, représentait “ un instrument de répression et de violence” pour être remplacée par la Police Nationale d'Haïti, une nouvelle force destinée à protéger la population tout en étant considérée comme plus civile et plus encline à respecter les droits de l’homme.

Mais il était devenu clair plus tard que la sécurité publique ne constituait pas véritablement la priorité du président Jean Bertrand Aristide, ce dernier à travers un réflexe duvalier en, préférant créer la structure des chime, plus nébuleuse certainement, comparée à la machine plus organisée des tontons macoutes, mais tous ces deux instruments frankenstein liens servaient à répandre la violence pour protéger le pouvoir fasciste duvalier ien et anarcho-populiste aristide. Ainsi, le régime Lavalas maintenait le support populaire au pouvoir en armant les jeunes dans les quartiers défavorisés et ces derniers à leur tour pouvaient utiliser ces armes pour mener des activités criminelles et imposer leur loi dans les zones urbaines marginalisées de la capitale.

Le régime PHTK de son côté a légitimé les bandits en mettant à la mode la notion de “bandi legal”. Dans ce schémas, les bandits ne sont plus que des associés de gens dans l’Etat, ils siègent même au sein de l’Etat. Pour reprendre à nouveau Laënnec Hurbon, c’est la désymbolisation de l’Etat, une désymbolisation clairement illustrée dans le dernier épisode de l’affaire du sénateur Gracia Delva aujourd’hui épinglé pour avoir eu plusieurs échanges téléphoniques avec Arnel Joseph, bandit  par la Police et qui est devenu une sorte de Public Enemy # 1 comme le fameux John Dillinger dans le film en question.

Au fond, la population vit actuellement une situation exceptionnelle d'insécurité humaine multidimensionnelle. Il lui faut plus de 85 gourdes pour 1 dollar américain, l’inflation se situe à 17%, son taux le plus élevé depuis les émeutes de la faim de 2008, les problèmes de rareté de carburant deviennent monnaie courante obligeant les gens à se bousculer dans les stations d’essence- la faute à l’Etat qui doit des arriérés au fournisseur américain Novum-, les périodes de black-out se sont intensifiées, et par-dessus tout les bandits menacent l’existence physique même d’une population déjà aux abois et laminé par la violence économique structurelle en tant que telle et la gouvernance systémique.

Les Nations-Unies à présent préparent leur métamorphose en une mission politique spéciale pour aider le pays à se focaliser sur des objectifs de développement après octobre 2019, mais les forces onusiennes en 13 ans de mission de stabilisation, n’ont pas contribué à apporter le niveau de sécurité et de stabilité nécessaire dans le pays, un prérequis pour construire le développement durable, la croissance économique et la paix sociale. Même la police nationale encensée par le dernier rapport du conseil de sécurité de l’ONU comme une force professionnelle en mesure d’assurer la sécurité perd en réalité la bataille face aux gangs armés tantôt par faute de moyens logistiques, ou tout simplement parce que cette force reste un dé pipé aux mains des politiques.

L’Etat dans ce cas a pour devoir de reconquérir son monopole de la violence légitime, instaurer un état de droit dans le pays pour mieux répondre aux exigences de sécurité publique auxquelles fait face la nation haïtienne dans ses triples aspects de “ sécurité nationale”, de “ sécurité citoyenne” et de “ sécurité humaine”. La bataille donc pour la construction de ce nouvel Etat protecteur- à l'opposé du modèle prédateur et destructeur actuel- doit être la boussole de ceux et celles qui croit qu’il est encore possible de sauvegarder la nation à travers des stratégies de bonne gouvernance et aussi l’importance de cultiver le sens de l’Etat chez les élites dirigeantes.   

Joseph Alliance

Références:
 

  1. https://twitter.com/moisejovenel/status/1118337244341964801
  2. https://www.fjkl.org.ht/images/doc/FJKL_Massacre_de_Carrefour_Feuilles.pdf
  3. https://www.fjkl.org.ht/images/doc/FJKL_Rapport_La_Saline.pdf
  4. Hurbon, Laennec. La dé-symbolisation du pouvoir et ses effets meurtriers (Démocratie et populisme en Haïti). Chemins Critiques- Volume V- Numéro 5.
  5. https://globalvoices.org/2019/04/20/will-the-haitian-presidents-third-pick-for-prime-minister-solve-the-nations-security-issues/
  6. file:///home/chronos/u-2cbaca3aad39a0e45fa68ebc097f87cfce0eaa84/Downloads/HiCN-WP-147.pdf
  7. https://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/S_2019_198_E.pdf
  8. https://rtvc.radiotelevisioncaraibes.com/national/le-senateur-gracia-delva-confirme-ses-relations-arnel-joseph.html
  9. Boyard, James. Plaidoyer pour une réforme de la sécurité publique en Haïti. http://www.radiokiskeya.com/spip.php?article10958
  10. https://rtvc.radiotelevisioncaraibes.com/en/national/les-miseres-la-police.html
Author

est détenteur d’une Licence en Sciences Politiques de l'Université du Mississippi et d’une maîtrise en Peacebuilding et Gestion de Conflits de la SIT (School for International Training) Graduate Institute à Vermont aux Etats-Unis. Il a collaboré brièvement à l’Observatoire des Relations Haitiano-...

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