Le prix du temps*

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Plus d’un dirait que le temps n’a pas de prix. Tellement il leur paraît précieux. Pour Bill Gates, à chaque heure qui passe, voire à chaque minute, viennent s’ajouter à sa fortune des milliers de dollars. Ses compatriotes américains ont raison de dire que le temps est de l’argent ! À l’opposé, pour un oisif - l’enfant de rue ou un chômeur -, un mois, voire un an ne lui valent pas grand-chose. Ainsi, si Albert Einstein avait démontré que le temps est relatif, sa valeur - le prix du temps - l’est aussi. Le marché des rameaux illustre bien le prix du temps en économie.

En effet, le dimanche 25 mars 2018, le passant attentif pouvait remarquer à l’entrée de toutes les églises catholiques du pays des marchandes et marchands improvisés. Ils sont assis ou debout selon leur convenance et le niveau de la concurrence. Un panier rempli de feuilles de palmiste vertes, groupées, ornées et repliées sur elles-mêmes, constituait le produit offert. On les appelle rameaux. 

Ils sont offerts aux demandeurs que représentent les fidèles de l’Église. Un marché a donc vite pris corps : celui des rameaux. Verdoyants, signes de la vitalité, symboles d’une tradition religieuse vieille de longue date, ils seront déposés dans des endroits très respectés à la maison à la fin de la messe.

Certains religieux les étalent à l’avant de leur voiture. Pour d’autres, les rameaux sont aussi signes de bénédiction et de protection. On les ramène alors souvent chez soi pour les tresser et en faire de vraies œuvres d’art. Une amie m’a avoué en avoir conservé toute une collection à la maison. C’est une tradition religieuse qui se veut universelle. On les remarquait le même jour à l’entrée de toutes les églises catholiques du monde.

Le dimanche des Rameaux, celui précédent le dimanche de Pâques, pour les chrétiens catholiques, rappelle l’entrée triomphante de Jésus-Christ à Jérusalem où il sera crucifié au cours de la même semaine. Tout un contraste : une entrée royale qui se termine sur une mort violente et honteuse. Cette fête introduit la semaine sainte. Dès le IXe siècle, l’Église catholique accomplissait, dans son rituel du jour, la bénédiction des rameaux et la procession des fidèles. Et depuis, la tradition perdure. En 2018, l’esprit n’a changé d’un iota.

Le marché des rameaux m’a toujours fasciné. D’abord, tout petit, la verdure de ces quelques feuilles de palmiste me paraissait éblouissante. Ils valaient juste quelques centimes de courtoisie. À cette époque, les palmistes étaient légion en Haïti. C’est l’arbre de l’identité nationale. Il symbolise l’emblème d’Haïti. Paradoxalement, les palmistes deviennent de plus en plus rares aujourd’hui. On risque bientôt d’avoir une armoirie composée d’un arbre complètement disparu de la circulation.

À l’observation du marché des rameaux, on découvre toutes les caractéristiques d’un marché typique de biens et services. Premièrement, les prix varient comme pour les autres marchés. Déjà le dimanche 9 avril 2006, dans mes observations pour le journal Le Matin, les rameaux se vendaient à cinq gourdes l’unité contre une gourde en 2003 et 2 gourdes en 2004.

 Et si l’on remonte encore dans le temps, il n’était question que de quelques sous. En 2018, des amies m’ont confirmé avoir payé 10 gourdes, voire 25 gourdes, dépendamment du lieu de l’église. Au centre-ville, on peut encore trouver des rameaux à cinq gourdes mais ils ne sont pas de la même qualité. Il est question également du rapport qualité-prix pour les rameaux ! À la ville de Québec, on n’exigeait pas un prix pour les rameaux mais plutôt une donation.

Des produits obsolètes avec le temps

On comprend donc que le prix des rameaux respecte les mêmes lois du marché capitaliste. Ce prix varie en fonction du temps. Le coût d’un gallon d’essence aujourd’hui représente ce qu’il fallait pour faire le plein à plusieurs reprises des années plus tôt. Mais l’effet du temps est encore plus probant sur le marché des rameaux, puisque quelques minutes après la dernière messe, les rameaux dont on raffolait avant la première cérémonie ne valent plus rien. 

On peut les remarquer à même le sol, ceux qui n’ont pas été vendus à la fin de la journée. Ce qui explique que sur ce marché, plus les minutes s’écoulent, plus les offreurs ont tendance à baisser le prix. Des 10 ou 25 gourdes au départ, les plus verdoyants rameaux sont tombés 5 gourdes après la première messe et deux gourdes après la deuxième messe.

L’idée est simple : il faut trouver un prix d’équilibre et inciter les acheteurs potentiels à s’en procurer avant la fin de la dernière messe. D’autant plus que le stock des marchandes n’était pas prêt de s’épuiser, car les offreurs étaient nombreux et la concurrence rude. 

On pouvait penser qu’il ne s’agissait pas d’un bien essentiel et que les fidèles auraient pu préférer acheter un produit alimentaire. Mais tout dépend du niveau de croyance de l’acheteur. Celui-ci peut décider d’accorder la priorité au rameau pour se conformer au symbolisme religieux et espérer des retombées spirituelles positives.

Quand le facteur foi rentre en jeu, les théories économiques classiques peuvent ne pas suffire à expliquer certains comportements de consommation. Il fallait faire un petit tour dans les poissonneries de Montréal le jeudi saint pour rencontrer une file interminable d’Haïtiens venus s’alimenter en poissons. La ligne pour acheter de la viande était quasiment vide. Certaines poissonneries en ont profité pour augmenter le prix des poissons les plus prisés. Comme c’était le cas en Haïti pour la semaine sainte.

L’Haïtien migre avec sa culture et sa croyance. Aujourd’hui, il semble exister très peu de compatriotes en Haïti comme à l’étranger qui consomment de la viande le vendredi saint. Ils préfèrent le poisson. Vodouisants, catholiques et protestants, la pratique est ancrée dans les mœurs. On ne questionne plus son bien-fondé.

On voyait très peu de Québécois dans les queues pour s’acheter du poisson. Eux, ils essayaient de se débarrasser des croyances religieuses. Ils se raffolent cependant des œufs de Pâques. On remarquait beaucoup d’immigrants de l’Afrique et de l’Amérique latine dans les files d’attente. L’économie et la religion font souvent bon ménage.

Le temps rend certains produits obsolètes. Les machines à écrire qu’on considérait comme une innovation cruciale au moment de leur apparition ne servent plus à grand-chose dans les pays développés. Les disquettes des années 90 sont aujourd’hui un lointain souvenir. Le temps les rend désuets. La profession de dactylographe aussi.

Le temps influe donc sur tout, sur la vie en général. L’homme vieillit puis disparaît avec l’âge. Même le savoir peut être dépassé et le professionnel est obligé d’être recyclé de façon continue. Les biens considérés dans le panier de la ménagère pour le calcul de l’indice des prix à la consommation, pour la plupart, disparaissent avec le temps. Les médicaments sont périmés. Les entreprises sont obligées d’innover pour survivre. Sinon, la loi des rendements d’échelle décroissants les élimine petit à petit du marché.

Et la grande École de Chicago, à travers le prix Nobel d’économie 1992, le célèbre économiste Gary Stanley Becker, a déjà produit des réflexions théoriques et empiriques sur la valeur économique du temps. La prise en compte du facteur temps a alors révolutionné bien des théories économiques. La macrodynamique peut en témoigner. Les macroéconomistes pensent désormais que l’on peut aller au-delà des situations d’équilibre. Cela a permis d’amplifier les diverses théories de la croissance en pensant au déplacement des frontières des possibilités de production des pays.

La valeur économique du temps

Gary S. Becker est surtout reconnu pour ses travaux sur l’importance du temps dans les choix individuels et sur la théorie du capital humain. Pour lui, le consommateur ne fait que consommer. C’est également un agent économique qui « produit ». Il est donc un « producteur » qui, pour produire les satisfactions qu’il recherche, utilise des « inputs » qui sont en l’occurrence les achats qu’il fait sur le marché, ainsi qu’une autre ressource complètement évacuée des schémas économiques classiques, mais fondamentale : le temps. 

Le consommateur cherche à obtenir la combinaison optimale qui satisfait ses besoins, compte tenu des prix relatifs de ses différents « inputs », et particulièrement de la valeur qu’il accorde à son temps. Il veut obtenir le niveau de satisfaction le plus élevé possible en fonction de ses contraintes de revenu et de temps, reconnaît Gary Becker.

N’importe quel acte individuel est ainsi considéré comme un acte économique conditionné par deux contraintes : le budget monétaire de l’individu et son « budget-temps ». L’addition de l’un à l’autre donnant le montant global du revenu social dont le consommateur dispose pour satisfaire ses finalités. Cette introduction du temps dans l’analyse des activités de l’individu est l’élément-clé de cette nouvelle théorie. Elle débouche directement sur des considérations cruciales. Par exemple, elle permet d’expliquer l’apparente passion irrationnelle des consommateurs pour l’accumulation d’objets.

La prise en compte du temps en tant que ressource rare pose le problème de sa valeur. Quelle est la valeur individuelle du temps ? L’économiste répond à cette question en expliquant que cette valeur est celle du salaire de l’individu, c’est-à -dire que le prix du temps est égal au revenu monétaire supplémentaire que ce temps lui aurait rapporté s’il l’avait consacré à travailler.

Le professeur Becker illustre par un exemple : « Lorsque nous passons deux heures à table, nous en tirons une satisfaction qui est celle que nous accordons à la jouissance d’un bon repas que nous avons eu le temps de déguster. Cette satisfaction nous a coûté le prix des aliments et des vins que nous avons achetés pour réaliser ce repas. Mais elle nous a coûté également le prix du temps passé, d’abord à faire la cuisine, puis à déguster les mets. 

Si nous avons passé au total quatre heures à la réalisation de ce repas, son prix n’est pas seulement les coûts des aliments et des boissons qui ont été nécessaires. Il faut y ajouter les quatre heures de revenu supplémentaire dont nous avons fait délibérément le sacrifice et qui nous auraient apporté les moyens monétaires de nous offrir d’autres types de satisfaction. »

En considérant le temps requis dans les services publics pour réaliser la moindre transaction et les longues files d’attente dans les banques commerciales qui engendrent des temps d’attente monstres, on peut se rendre compte que le problème du prix du temps n’est pas encore posé en Haïti. 

Pour la grande majorité des Haïtiens, le temps n’est pas encore de l’argent. Pourra-t-il acquérir de la valeur pour faire mentir ceux qui disent que l’Américain vend son temps, le Français profite du temps et l’Haïtien perd son temps ?

Thomas Lalime 
[email protected] 

*Une version initiale de cet article a été publiée au journal Le Matin en avril 2006

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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