Le Mondial : Les Haïtiens Aiment-Ils Leur Pays?

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Je suis né en Haïti, je parle la langue du pays, je mange le « riz collé » et je danse le kompa, donc je suis Haïtien, n’est-ce pas? Pas forcément! Bon, en théorie, oui. Mais selon les principes dessaliniens, il en faut beaucoup plus pour se qualifier fils de la patrie.

Être Haïtien, c’est aimer sa patrie inconditionnellement, la valoriser et contribuer à son essor.

Être Haïtien, c’est se soucier des intérêts collectifs, s’entraider entre frères et sœurs, avoir un esprit fraternel, comme l’exige notre devise.

Alors, Haïtiens qui vivez en Haïti, au Canada et aux États-Unis, croyez-vous aimer votre terre natale?

En d’autres mots plus doux, Haïti est-elle vraiment votre Haïti chérie?

Si l’on se fie à des images pro-brésiliennes qui ont été véhiculées dans les réseaux sociaux au cours des dernières semaines, on peut conclure qu’Haïti est en manque d’affection ces jours-ci.

Nous ne la chérissons pas comme il se doit.

 

Depuis notre rupture avec l’esclavage, notre attention s’est souvent portée vers un ailleurs illusoirement meilleur.

Nous « exoticisons » même tout ce qui peut nous paraître familier afin d’assouvir notre fantasme occidental, et nous sublimons des étrangers qui sont bien ordinaires.

Et le mot « H », néologisme de la nouvelle génération, qui signifie Haïtien, est utilisé péjorativement par des filles et fils de Dessalines.

Se pourrait-il que l’on ne s’aime pas?

Alors que la Coupe du monde de football a pris ses quartiers dans le pays deVladimir Poutine, le pays de Dessalines est délaissé par ses habitants au profit du Brésil, le dernier État des Amériques à avoir aboli l’esclavage.

Le « brésilisme excessif » des Haïtiens

Force est d’admettre qu’en Haïti, le football (soccer) est une religion, et que les joueurs brésiliens sont des dieux à nos yeux. Cependant, est-ce une raison pour exprimer notre passion par ce que j’appelle un « brésilisme excessif »?

Dans plusieurs quartiers animés de Port-au-Prince, les drapeaux du Brésil flottent sur les toits, les couleurs bleu et rouge, emblème de l’indépendance d’Haïti, sont mises de côté, faisant place au jaune du maillot de la Seleçao.

Parlant d’indépendance, même le 1804, qui symbolise la fierté dans la pensée haïtienne, est ainsi substitué par les 1958, 1962 et 1970, les grandes années de gloire de Pelé et le onze brésilien.

Pelé dans les bras de Jairzinho, au Mondial de 1970

Bref, durant ce mois de football international, il ne sera question que du Brésil, encore le Brésil et toujours le Brésil, autant dans les salons de Pétionville que dans ceux de Cité Soleil.

Les manifestations contre le gouvernement de Jovenel Moïse seront reportées à plus tard, car notre amour pour le Brésil nous fait tout oublier.

Devant les beaux dribles et les touches de balle magistrales des joueurs brésiliens, nous oublions la faim et l’indicible souffrance du peuple.

De manière plus concise, je dirais que nous oublions nos soucis et nos préoccupations.

C’est un peu ce qui se passe en Haïti lorsque Neymar et ses coéquipiers entrent en scène dans le plus grand événement sportif du monde : le pays plonge dans une amnésie collective.

Mais le plus important des troubles de mémoire qui survient dans ces moments  « d’idolâtrie », c’est indéniablement l’oubli de soi.

C’est là une situation qui nous pousse très souvent à travestir notre nationalité afin de trouver un héros qui, supposément, nous ressemblerait.

En effet, l’oubli de soi, qui influe sur notre amour de soi, peut nous inciter à hisser le drapeau du Brésil, de l’Argentine et même de l’Allemagne, en chantant la Dessalinienne, notre hymne national.

Diagnostic? Schizophrénie identitaire d’un peuple qui se dévalorise, s’autodétruit.

Et pourtant, depuis la naissance d’Haïti, nous avons eu de nombreux héros. De vrais exemples qui pourraient stimuler la jeunesse, en quête d’identité.

Bien avant Pelé et Muhammad Ali, l’athlète haïtien Silvio Cator épatait le monde entier en remportant la médaille d’argent au saut en longueur aux Jeux Olympiques d’Amsterdam, en 1928, et en battant le record de sa discipline, trois mois plus tard.

Le plus grand athlète haïtien, Silvio Cator

Connaissiez-vous son histoire?

De mon côté, j’étais gêné de constater que mon entraîneur en athlétisme, un Québécois blanc, en savait plus sur mon héros national que moi.

Qu’avons-nous fait pour commémorer le 30e anniversaire de la mort de Ti Manno, ce géant de la musique haïtienne?

Certains d’entre nous, toujours envoûtés par cet ailleurs, le surnomment indûment le « Bob Marley haïtien ».

Et les jeunes d’origine haïtienne, qui aiment tant le kompa, savent-ils ce que représente le nom Nemours Jean-Baptiste?

Malheureusement, chers compatriotes, nous avons enfermé nos héros dans une boîte à souvenirs dont nous avons oublié l’existence dans un coin poussiéreux.

Ti Manno, géant de la musique haïtienne

Comme vous le savez, Haïti va mal, le peuple a mal.

Certes, la première république noire souffre des blessures de la violence coloniale, mais parfois, je me demande qui est la mère de tous ses maux entre la classe politique haïtienne et les colons resquilleurs…

Et je ne cacherai pas qu’en ayant fui Haïti à un très jeune âge, je fais partie de ses problèmes.

En fait, nous  sommes tous un peu responsables du retard de développement d’Haïti, que ce soit par faute d’insouciance ou par notre vision qui est troublée par des lunettes occidentales.

Bref, pour répondre à la question posée au début du texte, oui, je suis Haïtien et j’aime mon pays. Tout comme les autres Haïtiens, je n’ai pas toujours su comment lui démontrer mon amour.

Et en bon Haïtien, j’aime l’équipe brésilienne depuis le berceau. Cependant, je limite cet amour pour ne pas rendre Haïti jalouse.

 

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J'écris par passion. Je blogue par souci d'une meilleure compréhension du monde complexe dans lequel nous vivons. À travers mes écrits, je compte vous faire voyager dans tous les coins de la planète afin de découvrir et d'explorer les réalités sociales et culturelles de différentes sociétés.

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