Le Journalisme haïtien entre la peur et la médiocratie du silence en temps d'indignation

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Le journalisme s'enorgueillit de la place du quatrième pouvoir au nom de sa vocation à la communication, entendue ici comme pratique d'information ou de formation des citoyens au nom du principe de la transparence, elle -même, se posant contre le principe d'exception de la raison d'état par quoi l'Etat se crée un espace de secret. en faisant fi de l'importante question du secret d'état en démocratie où le peuple souverain est en droit de savoir les lieux des prises de décision, et leur raison d'être qui ne saurait être la simple raison de l'état généralement, en dernière instance, se révèlant la raison d'un groupe. Au nom de ce principe de transparence, qu'il ne faut pas confondre à celui de la vérité, le journalisme devient méthode et pédagogie de traquage de toutes formes de dissimulation ou simulation qui sont des stratégies du pouvoir de se donner en mise en scène où le vrai et le faux s'entremêlent en vue d'instituer un ordre de confusion, une dynamique de la visibilisation invisible. Toutefois, ce droit implicitement reconnu au journalisme et ratifié par des lois nationales ou internationales, devient parfois, c'est cette situation qui est la nôtre en Haïti un privilège gratuit-, vu le mode de silence complice que le journalisme haïtien, dans sa tendance majoritaire, ponctue la place qu'il est appelé à jouer.

Le fait est très connu. La société haïtienne traverse au cours de ces dix dernières années, en prolongement à ce qui se mettait en place, se rassemblait depuis le départ des Duvalier, une descente, dit-on, aux enfers. En effet, l'enfer ici, Dieu soit loué, ne concerne pas ce que présentent les chrétiens comme la damnation dernière marquée par la consomption par le feu éternel du fait d'avoir persisté dans le péché.  Il s'agit de la descente aux entrailles de la terre où se trouve le feu ardent en référence particulièrement à la mythologie grecque de l'hadès.  Donc, lorsqu'on fait référence à la descente aux enfers pour traduire la situation socio-économique et morale de la société haïtienne, on se soucie de décrire le mode de décrépitude de la société haïtienne et sa consomption par le feu de la misère, du manque d'espoir, c'est -à-dire du manque de possibilités de penser l'avenir.  L'enfer est e  ce sens l'habitat, le fond du désespoir où les consciences ou les affectivités s'épuisent. Une telle réalité ne manque de tirailler les consciences les plus insouciantes. En effet, qui,  haïtien ou étranger, n'est pas révulsé par cette descente aux enfers qui prend en notre temps l'allure d'un drame dans lequel nous faisons montre, haïtiens et étrangers, d'une profonde incapacité à répondre aux questions que nous pose la manière haïtienne d'être au monde.

Il n'y a pas de fatalisme. Nous ne sommes pas en face d'un destin tracé inexorablement. Une rationalité s'est imposée à nous pour avoir choisi de commencer, de la manière coloniale, notre expérience de peuple souverain par l'improvisation et l'amateurisme expérience sans profiter de surcroît des leçons des expériences historiques. Le problème n'est aucunement dans le choix de l'ordre sociopolitique et économique, mais plutôt dans l'insistance dans ce choix qui accuse un projet de persévérer dans la colonialité. Il faut croire que des "intérêts" (Frédéric Gordon) sont en jeu. Faut-il interpréter le silence des médias haïtiens face à ce pourrissement généralisé de l'humain, de la vie humaine, comme conséquence de cet intérêt ? Autrement dit, faut-il chercher des réponses vers d'autres pistes ?

Le contexte économico-anthropologique et politique du journalisme haïtien.

J'ai déjà, à plusieurs reprises, proposé des éléments de compréhension de la dynamique politique, économique et sociale de la société haïtienne en soulignant qu'un "partage des eaux" a plongé le grand nombre de la population haïtienne dans une vie animalisée, du fait qu'un petit groupe s'est persuadé que son bonheur dépend du malheur des hommes et de leur infériorisation. En réalité, l'affaire est plus complexe que nous venons de postuler. Il faut d'abord faire la remarque que la société haïtienne est tissée d'un discours de civilisation /animalisation qui divise l'espèce humaine en humain et non-humain, civilisé et en barbare, etc. Ensuite, il faut dire en conséquence que cette vision anthropologique a inspiré la politique de la civilisation qui consiste à se dresser en pédagogie de l'humanisation, en dressage du non-humain en hmain. Enfin, anthropologie de la hiérchisation des hommes et politique de la civilisation se sont mises toutes au service de l'économie de l'intérêt et de la jouissance, produisent une dynamique sociopolitique de l'animalisation. Ce que nous vivons aujourd'hui témoigne d'une longue et patiente politique de production de l'homme affamé, qui doit devenir l'homme insignifiant, que nous donnent à voir les massacres de ces derniers mois, le pratiques répétées de viol de femmes, auxquels nous nous sommes fait insensibles, indifférents.  Est-ce par par peur ou par l'usure de l'humain que ces crimes, ces viols, ces vols, ces carnages, orchestrés selon certains rapports pour certains par des proches du pouvoir,  ne nous ont pas indignés.  Il y a un peu de tout ça : peur d'un pouvoir diffus qui se propage de manière masquée dans les rues, dans les quartiers, brefs, nous éprouvons tous cette peur de la mort qui vient dans son imminence.  Peur d'une mort certaine.  En même temps, cette peur nous rend indifférents aux autres.  Trop occupés à prendre soin piteusement de notre petite vie qui ne vaut rien pour le bandit du grand chemin ou le banditisme d'État, nous devenons incapables de créer une indignation collective qui aurait à coup sûr contrecarré cette machine à donner la mort. Donc, nous sommes faibles parce que nous sommes seuls, chacun dans son petit coin. A côté de la peur, du moins, en conséquence de cette peur,  l'indifférence nous assaille, nous couvre comme des les poussières de la ville. La société haïtienne est devenue une "société des individus" (Norbert Élias). Évidemment, si nous empruntons l'expression à Norbert Elias, nous voulons traduire autre chose: cet individualisme sous fond d'absence d'institutions réfléchies. En effet, cet individualisme sans lieu commun institué ( il est sa propre institution) de façon voulu ou consciente doit permettre de comprendre le chacun pour soi qui structure les comportements et particulièrement saisir le sens du silence des médias.

C'est un malheur d'avoir laissé les médias aux mains des hommes d'affaires

En plus de ces deux facteurs recensés au coeur de la politique de la misère et de la honte qui produit des hommes sans espoir, il faut mobiliser la main mise d'une frange des "hommes d'affaires" ( l'appellation la plus précise serait les "boutiques de bord de mer" qui se nourrissent tous des frais de duouane) et des "hommes politiques" ( expression trop noblement consacrée par la tradition qui se révèle imprécise pour désigner la vilenie de ces courtiers du pouvoir éconmique dont la vertu est de restituer les ristournes de la rente). C'est la double face du même phénomène d'enrichissement par l'extorsion et le vol,  le double visage des pratiques de rente. Les médias deviennent le fer de l'anse de la politique d'animalisation qui se déploie sous le couvert de la civilisation, du passage de la barbarie à la civilisation. Dès lors que les hommes d'affaires se mêlent des informations, ils en font un produit économique qu'ils miroitent aux hommes politiques, friands de techniques de manipulation. Le journalisme abandonne sa vocation d'information, de formation pour devenir marché au micro. C'est surtout le souci de vérité qui est émoussé au profit du pragmatisme de la rente.

Donc, il faut comprendre la tendance du journalisme haïtien vers le marchandage de l'information, avec bien entendu quelques rares exceptions, à partir de ce dispositif économico-anthropologjque et politique de mettre à mort le grand nombre par les pratiques abrutissantes. Les médias devenus un grand marché de dupe où les micros ne circulent qu'entre les clients au détriment des citoyens ordinaires, comme cela se passe dans le système bancaire oú l'on ne prête qu'aux amis, qui s'occupent eux-mêmes de leurs affaires laissant le grand dans son ignorance. En ce sens, les médias haïtiens rejoignent le grand projet de l'Etat ou des élites haïtiennes  d'entretenir l'obscurantisme. La boucle est bouclée. Le journalisme haïtien est une autre manière du pouvoir politique, des hommes d'affaires et des hommes politiques, de produire des citoyens mis à distance de la chose publique et de sa gestion.

Journalisme et silence.  Forme de terrorisme d'État et de complicité  médiatique condamnable

Plusieurs cas se sont présentés depuis quelques temps qui accusent le silence des médias et inspirent le soupçon citoyen. L'arnaque de neg bannann qui a valu une certaine popularité spontanée ou improvisée à l'actuel président. Les massacres répétés de ces dix derniers mois sur lesquels les médias se taisent, les viols et assassinats des derniers jours, montre combien le regard des journalistes haïtiens sont ailleurs, ailleurs de la société, mais tournés du côté du pouvoir économique ou politique. On n'a qu'à prendre pour indices, qui restent à instaurer comme preuves, les rumeurs qui circulent sur les frais dépensés par la présidence ou la primature pour soudoyer les médias les plus en vogue.

Les questions qui s'imposent avec insistance portent sur le lieu d'inscription des médias. Par exemple, nous nous demandons : pourquoi,  lors des dernières élections,  aucun journaliste ne s'est intéressé de savoir la pertinence du slogan nèg bannann ? Était -ce du fait que l'on se sente déjà joué ? Comment expliquer que cette arnaque a pu marcher au grand dam des journalistes ?  De quoi se sont-ils occupés ? Nous aurions pu nous poser les mêmes questions conernant d'autres faits qui ont eu lieu dans la société : l'affaire petrocaribe n'a pas eu son journaliste enquêteur, les massacres répétés depuis l'échauffement populaire de 6-7 juillet 2018 n'ont pas trouvé leur journaliste. En réalité, le journalisme haïtien s'exerce par l'oraliture et l'amateurisme. Les journalistes produisent peu d'information, ils se reprennent constamment comme ils reprennent les mêmes invités. Ils sont portés par la logique de la répétion, comme la psychanalyse la définit. La compulsion de répétition comme symptôme indique qu'une pulsion est coincée quelque part et que du fait de sa force énergétique maintient le psychisme dans un blocage improductif. Il faut trouver le nom du blocage du journalisme haïtien à la logique de la reprise des mêmes têtes, des mêmes visages.

Économie de la rente,  politique de la peur  (terreur) et existence de la la survie

L'existence de la survie est celle qu'institue une anthropologie de la haine de soi soutenue par la politique de l'oppression et une économie l'extorsion du commun. La première chose qui arrive concerne le soupçon de l'humanité de cette vie. La deuxième chose concerne son asservissement outrancier jusqu'à ce que mort s'ensuive. Face à ce dispositif infernal, la vie humaine devient difficile manière de se préserver dans son être. Pito nou lèd nou la. Cette sentence tant décriée traduit une sorte de courage, de patience ou de passion pour la vie, mais au bord de la politique qui a produit cette survie. Certainement, elle permet de maintenir la vie mais partage quelque chose avec cette politique, l'absence d'une éthique, qui aurait guidé la politique vers le bien-être au nom de l'humanité. Le même élan de l'animalisation semble se tapir au coeur des pratiques sociales et politiques. Est- ce à ce piège que se trouve pris le journalisme haïtien?

Répondre par l'affirmative consisterait à dire sournoisement que le journalisme en est pour rien, qu'il est le produit de son contexte social. En effet, même quand nous concéderions cette objection, elle ne justifie pas la complicité dénoncée. Nous n'avons qu'à penser au travail de la critique comme le montre Reinahrt Koselleck dans Le règne de la critique  (Éd. Minuit, 1979). Si l'institution de la critique a pris corps avec l'autonomisation de l'État de la religion, il a fallu que le citoyen se préserve contre cette nouvelle autonomie de l'État d'un espace de liberté qui doit le protéger de toute éventuelle dérive de l'État libéré et souverain. Faire allégeance aux pouvoirs c'est méconnaître le sens du citoyen dont l'ultime rempart est la critique qui est à entendre comme posture de ne se soumettre qu'au prescrit de la raison, capable de se justifier par l'argumentation face aux contradictions.

La posture critique suppose plusieurs éléments. D'une part, vue l'importance accordée à la capacité rationnelle de chacun, elle appelle le pluralisme: le point devue de chacun compte. Ensuite, vu son universalisme posé, elle appelle à la discussion ou la confrontation des pluralités de point de vue. L'universalité est un compromis. Enfin, cette pluralité et cette discussion ne sauraient être possibles sans une communauté de sens préalable renfermant sa propre grammaire, ses propres règles.

Le journalisme haïtien doit sortir du nombrilisme intéressé qui l'accable et lui fait manquer sa vocation: créer les conditions d'expression de tous les points de vue et les critères de leur confrontation pour la plus grande lumière des citoyens. Pour ce faire, il est évident qu'il doit rompre avec les pratiques de soumission, d'allégeance aux pouvoirs, économique et politique, par quoi il se déshonore au détriment du souci de la transparence et de l'objectivité. Ce n'est que de cette manière qu'il pourra s'instituer quatrième pouvoir et devenir une véritable instance d'alerte aux citoyens. Toute allégeance n'est que corruption et prostitution.

 

Edelyn DORISMOND

Professeur de philosophie UEH

Directeur de Programme au Collège International de Philosophie -Paris

Président de l'institution de Politiques Publiques  ( IPP)

Membre de LADIREP

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