La véritable transition: faut -il de nouvelles élites politiques pour la porter?

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Joseph Alliance

Le pays a cru effectuer un virage à 180 degrés en renversant la dictature duvaliériste en 1986. En gros, ce que le peuple haïtien recherchait à travers ce changement de régime, ce passage du système dictatorial au système démocratique, c'était au fond la transition vers la bonne gouvernance, la transparence, un meilleur niveau de vie, l'établissement d’un système social plus juste et équitable avec un État moins répressif et prédateur. Plus de trente ans après ce virage, ce processus de transition n’a pas apporté le décollage économique et la stabilité politique rêvés. Au contraire, les conditions socio-économiques de la grande majorité se sont dégradées et d’autres fléaux comme le banditisme, l'insécurité sont venus empoisonner le quotidien de la population.

Au passage, l’appareil d’Etat lui-même est devenu de plus en plus faible, incapable d’assumer ses fonctions régaliennes de base, encore moins de créer les conditions nécessaires pouvant permettre au pays de connaître son propre miracle économique sinon à l’instar des dragons asiatiques ( Hong Kong, Singapour, Corée du Sud, Taiwan), lesquels en l’espace de 3 à 4 décennies sont passés du Tiers Monde au stade de nouveaux pays développés et industrialisés , comme le documente si bien le leader singapourien Lee Kuan Yew dans son ouvrage From Third World To First: Singapore and the Asian Economic Boom, du moins comme le pays voisin, la République Dominicaine qui dès les années 2000, affiche en moyenne un taux de croissance économique de l’ordre de 6% au point de pousser l’actuel président dominicain Danilo Medina à déclarer ceci: “ Nous ne sommes pas le petit pays que nous avons connu dans le passé. Nous sommes l'économie la plus prestigieuse d’Amérique Latine et des Caraïbes.” 

Le désenchantement par rapport à la démocratie conduit souvent beaucoup d'haïtiens à remettre en question ce système, allant jusqu’à se demander, au regard de la situation actuelle marquée par l'extrême pauvreté, la corruption, l’absence de l’Etat de droit, l'insécurité, la perte de souveraineté, la tutelle internationale  si cela valait la peine de sortir de la dictature. Le problème réside-t-il dans le système démocratique? Sur la même île, les dominicains n’ont -ils pas réussi depuis la fin du régime dictatorial de Trujillo en 1961 à implanter un système démocratique en République Dominicaine dont les résultats les plus probants sont à présent environ presque 2 décennies de croissance économique et de stabilité politique?  Pourquoi en réalité les élites politiques qui ont eu les rênes du pouvoir depuis l'ère post-duvaliérienne n’ont pas pu apporter les mêmes résultats en Haïti? Qu’est-ce qui se trouve à la base de cet échec? Les leaders dominicains de l'ère post-trujilliste sont-ils plus démocratiques dans leurs pratiques que leurs homologues haïtiens? L’apologie de la démocratie n'a-t-elle été qu’une simple affaire de lip service chez la classe politique haïtienne traditionnelle? 

Se référant aux modèles de leaders politiques haïtiens ayant occupé le devant de la scène depuis la période post-Duvalier, Franklin Midi ajoute: “ Dans la bouche de ces  ‘leaders politiques’ autoproclamés, démocratie se révèle être un mot d’emprunt et d’apparat, un drapeau de circonstances, qu’on hisse au-dessus du siège de son parti politique. Vieille pratique courante dans le monde politicien haïtien:  on emprunte le mot du jour, qui désigne la forme juridico-politique connue dans le ‘monde civilisé’ pour habiller un vieux système d’oppression et d’exclusion, et donner le change sur des pratiques dictatoriales pérennes.” L'incapacité à concrétiser le projet démocratique exprimé par le peuple haïtien en 1986 porte à se demander si véritablement les élites haïtiennes post-Duvalier ont eu réellement la volonté d’oeuvrer pour le changement social, politique et économique au bénéfice du plus grand nombre. 

L'élection de Jean Bertrand Aristide en 1990 avait pourtant suscité beaucoup d’espoir en offrant une possibilité inédite aux masses d’investir l’espace politique et de changer le système oligarchique en place. L’expérience démocratique symbolisée par Aristide a été coupée dans son élan par le coup d’état opéré par les putschistes en 1991. Aristide est retourné au pouvoir en 1994 pour continuer l’ordre constitutionnel  à la faveur de l’Accord de Governors Island et de l'opération Uphold Democracy qui s’en était suivi, autorisé par la résolution 940 du Conseil de Sécurité de l”ONU dans l’objectif, disait-on, de restaurer la démocratie, mais les conditions imposées par Washington par la suite ( application agressive de politiques néolibérales) ont poussé ce dernier à s'éloigner au fond des revendications populaires sur lesquelles il avait greffé son discours inspiré de la théologie de la libération  pour arriver au pouvoir.

S’il est vrai qu'Aristide était dérouté par les vicissitudes de la realpolitik ou de la politique de puissance dont Haïti est souvent victime  par rapport à sa position de petit Etat dans les relations internationales, à son retour d’exil, s’est révélé en lui l' “habitus autoritaire” qui l’a poussé à devenir un autocrate de plus dans la tradition bi-séculaire de l’autoritarisme haïtien. Aussi le pouvoir lavalassien avait sombré dans un ensemble de dérives où  ses sympathisants et les bénéficiaires du régime ont priorisé la politique du ventre, la clique des gran manjè utilisant l’appareil d’Etat comme marche-pied pour s’enrichir en laissant les masses, terreau de formation du mouvement lavalas, crever dans la misère.

La gouvernance de René Préval avait garanti un minimum de calme politique et de stabilité macroéconomique, mais les émeutes de la faim de 2008 qui avaient causé le renvoi de son premier ministre Jacques Edouard Alexis étaient un indicateur clair que le pays avait certes enregistré une certaine croissance économique de l’ordre de 2 à 3%, mais  que cette croissance demeurait encore trop faible et n’était pas assez soutenue pour permettre à une large frange de la population de sortir de l'extrême pauvreté et du chômage endémique.   

Le président Joseph Michel Martelly est arrivé au pouvoir dans la période de confusion et d’effondrement du leadership politique haïtien après le séisme. Le fameux “ my palace collapsed” du président Préval ne renvoyait pas seulement à la destruction physique du bâtiment, mais à l'évanouissement du palais national comme symbole et siège de l'autorité de l’Etat face à la catastrophe. Mais le président Martelly, pouvait-il vraiment capitaliser sur ce moment et incarner la reconstruction d'Haïti?   Sa prédisposition pour la propagande, “ tol wouj” marque de fabrique du régime Tèt Kale, allait indiquer qu’il ne faisait pas dans la substance et ne possédait pas de vision réelle pour mettre le pays sur les voies de la démocratie et du développement. 

Le pays a connu un taux moyen de croissance économique de l’ordre de 3.4% durant l'ère Martelly, mais tous les autres indicateurs macroéconomiques étaient faibles. Si, au moment où il accédait à la présidence en mai 2011, il fallait 40.28 gourdes pour un dollar américain, en 2015 la gourde avait beaucoup chuté et un dollar américain équivalait donc à 54 gourdes. De 2010 où elle était de 5.7%, l’inflation a presque doublé en l’espace de 5 ans, atteignant la barre des 11% en août 2015. Le déséquilibre au niveau de la balance des paiements s’était aggravé aussi, passant de 2.5 milliards d’euros en 2010 à 4.5 milliards en 2015. Son goût pour les dépenses farfelues transpirait aussi dans le budget ou les dépenses de fonctionnement ( 53.7%) étaient très supérieures aux dépenses d’investissement ( 46.3%) si l’on tient compte de l’exercice 2015 -2016, un véritable contraste par exemple par rapport à l’exercice 2010-2011 où les dépenses d’investissement avaient atteint les 67.7% contre 32.3%  pour les dépenses de fonctionnement. 

En outre, des programmes phares de son gouvernement tels que Ti Manman cheri, Katye pa m poze, edikasyon gratis etc n'étaient au fond que de la poudre aux yeux et nullement articulées à  aucune forme de politiques publiques susceptible d'apporter des changements mesurables dans la vie de la population. Les derniers rapports sur le fonds Petrocaribe ont fini par démontrer également que ces programmes ne servaient qu’à alimenter la corruption en instrumentalisant la pauvreté des masses et des plus vulnérables et le slogan “ viktwa pou pèp la” n'était au fond qu'une plaisanterie de mauvais goût et une vaste escroquerie d’un politicien bouffon, incompétent, corrompu et malhonnête.   Pierre Raymond Dumas, dressant un bref portrait politique du personnage, dévoile: “ Homme sans certitudes, fantasque, snob, fruit de la décadence de notre société et, par ricochet, de notre classe politique inconsistante, Michel Joseph Martelly était un manoeuvrier selon la vieille tradition politique haïtienne; il incarne un style politique mais non une réflexion politique, un projet personnel et non un idéal national.” En ce sens, il ne représentait qu’une antithèse du changement qu’il prétendait incarner.  

Malheureusement, le président Jovenel Moïse a continué dans le sillage de son prédécesseur. Héritier et produit du régime Tèt Kale, ce dernier a vite confondu l’art de la propagande , de l’improvisation et de l’autoritarisme désuet ( le président a parlé- point barre) comme des vertus de bonne gouvernance et de leadership politique. Dans un premier temps, il a persisté à vouloir imposer le bien-fondé de son projet de la caravane, pourtant modelé sur les types de projets bidons de l'ère Martelly, c’est-à-dire portés avec beaucoup de fanfare sans l’ombre de résultats palpables. Au cours de son mandat, la situation socio-économique du pays s’est détériorée avec la chute vertigineuse de la gourde - 95 gourdes pour 1 dollar aujourd'hui- , un taux d’inflation à 18%, un faible taux de croissance de 1.4% pour l'année 2018. 

En outre, le banditisme, l'insécurité ont atteint des proportions alarmantes face à un Etat à la fois impuissant et complice. Ayant déjà essuyé deux premiers ministres, en l’occurrence  Jacques Guy Lafontant et Jean Henry Ceant, le pays attend d'être doté d’un gouvernement depuis mars 2019. Accusé de corruption sur le dossier Petrocaribe, le président Jovenel semble aussi affligé d’une incapacité maladive à gouverner au point qu’une large frange de la population réclame depuis tantôt son départ. 

Face à cette situation de demande de départ du président  Jovenel Moïse, l’option de gouvernement de transition revient à nouveau sur la table. L’opposition politique a proposé le 21 juin dernier son document pour une “ Alternative Consensuelle pour une Refondation d'Haïti” en souhaitant la mise en place d’une “ Autorité Nationale de Transition” sur une période de 3 ans ( juin 2019-février 2022).  De leur côté, les Pétro Challengers du groupe “ Nou P ap Domi” ont présenté le mardi 2 juillet un document sur la transition post-Jovenel articulé autour de 4R : Rupture, Redressement, Réorientation et Rigueur pour une nouvelle réorganisation de l’Etat et du pays. 

La transition du pays en effet vers la démocratie, l’Etat de droit, le développement, la justice sociale est aujourd'hui cruciale et cet article a exposé que cette transition patine en Haïti parce que les hommes et le femmes au pouvoir et les acteurs politiques de premier plan de la période post 1986 n’ont pas vraiment incarné les grands principes démocratiques et les valeurs qui devraient permettre l'accélération de cette transition. En effet, le changement de l'État et du pays dépend de la qualité des hommes et des femmes qui vont diriger cet État. 

Comme le souligne Pierre Raymond Dumas, “ Ce sont les esprits qualifiés et productifs qui font marcher les entreprises et les institutions. Ce sont les hommes et les femmes de qualité qui donnent toute leur valeur à l'État et à la nation.  Ce sont les individus intelligents, méthodes, efficaces et passionnés de progrès qui aident à changer le destin des peuples et à améliorer leur sort.” Les Petro Challengers par exemple aiment dire “ Lide avan Lidè” pour éviter de tomber dans le piège du culte de personnalité si cher aux figures politiques haïtiennes, mais tôt ou tard il faut un type d’hommes et de femmes pour charrier les idées de changement et de progrès. Le type ou le modèle de dirigeants qui incarnent l’Etat est décisif pour déterminer si un pays va avancer vers la démocratie, la stabilité et le développement ou bien restera piégé dans le cycle vicieux de l'instabilité, la stagnation économique, l’anarchie, l'ingouvernabilité. 

Dans un prochain article, une approche comparative sera utilisée en vue de démontrer comment la qualité des leaders politiques a permis une transition démocratique plus efficace en République Dominicaine, d'où l’importance de cultiver d’autres types de leaders éclairés, compétents, démocrates, ouverts, visionnaires pour réussir la véritable transition démocratique en Haïti.    

  

Joseph W. Alliance

Références: 
 

  1. Lee, Kuan Yew: From Third World to  First: the Singapore Story. HarperCollins Publishers Inc. New York, 2000.
  2. https://lenouvelliste.com/article/198568/nous-sommes-dans-la-direction-que-devrait-suivre-tout-pays-qui-veut-se-developper-dixit-danilo-medina-president-de-la-republique-dominicaine
  3. Midi, Franklin. “ Transition democratique” en Haiti! mais démocratie dans quel état? Chemins Critiques, Revue Haïtiano-Caraïbéenne. Vol 6, No 1, 2017. 
  4. https://peacemaker.un.org/sites/peacemaker.un.org/files/HT_930703_Accord%20de%20Governors%20Island.pdf
  5. https://www.armyupress.army.mil/Portals/7/combat-studies-institute/csi-books/kretchikw.pdf
  6. Fatton, Robert Jr. Haiti’s Predatory Republic. The Unending Transition to Democracy. Lynne Rienner Publishers. Boulder Colorado. 2002.
  7. https://lenouvelliste.com/article/169126/rene-preval-ou-le-prix-de-la-stabilite
  8. https://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/haiti/article136304438.html
  9. https://lenouvelliste.com/article/152660/2010-2015-a-la-lumiere-des-indicateurs-macroeconomiques-dhaiti
  10. Dumas, Pierre-Raymond. Que c’est triste d'être ministre sous Martelly!... Bibliotheque Nationale d’Haiti. L’Imprimeur S.A. 2015.

 

  1. https://rezonodwes.com/2019/06/29/les-causes-de-lechec-du-regime-tet-kale-ii/
  2. http://www.alterpresse.org/spip.php?article24454#.XR0Hh7zYrnF
  3. http://www.hpnhaiti.com/nouvelles/index.php/politique/5788-haiti-politique-les-petrochallengers-ont-presente-leur-document-d-une-transition-de-rupture-apres-le-depart-de-jovenel-moise

 

Author

est détenteur d’une Licence en Sciences Politiques de l'Université du Mississippi et d’une maîtrise en Peacebuilding et Gestion de Conflits de la SIT (School for International Training) Graduate Institute à Vermont aux Etats-Unis. Il a collaboré brièvement à l’Observatoire des Relations Haitiano-...

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