La retraite en Haïti : une gageure

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Le président de la République, Jovenel Moïse, a mentionné à plusieurs reprises la nécessité pour les fonctionnaires en âge avancé de partir à la retraite. Selon ses propos en date du 31 août 2017, environ 12 000 de ces fonctionnaires devaient aller à la retraite d’ici la fin de l’année. 32 000 fonctionnaires publics sur un total d’environ 83 000, soit 38,6 %, auraient déjà atteint «l’âge de la retraite». D’après le chef de l’État, l’Office de management et des ressources humaines (OMRH) est chargé de conduire le processus. Il a en effet précisé que pour combler les postes laissés vacants par le départ de ces 12 000 fonctionnaires, le même nombre de jeunes serait recruté par concours par l’OMRH à compter du mois de janvier 2018.

L’objectif ultime semble être la création d’opportunités d’emplois pour les plus jeunes. Cependant, les potentiels retraités constituent la mémoire de l’administration publique. On ne peut se passer de leurs expériences un bon matin. Rappelons qu’une loi sur le départ volontaire et la retraite anticipée de la fonction publique a été publiée au journal officiel «Le Moniteur» à la mi-mai 1998. Dans le cadre de ce programme, on prévoyait le départ et la formation d’au moins 5 000 agents de la fonction publique, soit environ 10 % des fonctionnaires publiques d’alors, avant la fin septembre 1998.

Dans une correspondance en date du 19 novembre 1998 adressée au directeur général du Fonds monétaire international (FMI), M. Michel Camdessus, les autorités haïtiennes se vantaient du fait qu’à la fin du mois d’octobre 1998, quelque 5 200 agents avaient quitté la fonction publique et que 200 autres devaient partir à la mi-décembre 1998. Pourtant, quelques mois après, l’administration publique a dû embaucher une bonne partie des nouveaux retraités comme consultants, parfois au prix fort.

La décision de l’administration Moïse-Lafontant de pousser près de 15 % des fonctionnaires à la retraite devrait lancer un véritable débat sur la préparation de la retraite en Haïti. Il se pose un ensemble de questions d’importance extrême. Existe-t-il vraiment un âge légal obligatoire de départ à la retraite en Haïti? Pourquoi plus de fonctionnaires assez ou trop âgés sur 3 (38,6 %) ne feraient pas valoir leur droit de partir à la retraite? L’État haïtien peut-il les forcer de le faire? Pourquoi dans les pays développés, les fonctionnaires partent à la retraite dès la première année d’éligibilité? Comment peut-on expliquer cet écart de comportement entre Haïti et les pays développés? Autant de questions que nous abordons dans les lignes qui suivent.

La décision de partir à la retraite dépend en grande partie du revenu de retraite du fonctionnaire. La question est simple pour le potentiel retraité : comment pourrais-je garder un niveau de vie comparable à celui que j’avais quand je travaillais? Dans la recherche sur la préparation à la retraite, on indique que pour conserver le même niveau de vie durant la période de travail au moment de la retraite, un retraité aurait besoin d’environ 70 % de son revenu annuel brut moyen des trois dernières années de travail avant de partir à la retraite.

Cette cible de 70 % demeure assez théorique et dépend de la situation financière personnelle du nouveau retraité. Certains auront besoin de beaucoup plus. D’autres moins. Plusieurs facteurs peuvent entrer en jeu, notamment l’état de santé de la personne. En fait, au moment de la retraite, certains types de dépenses augmentent et d’autres diminuent. Par exemple, il est fort probable que les dépenses d’éducation diminuent puisque les enfants sont censés quitter la maison. Puisque le nombre des personnes du ménage baisse, les dépenses de consommation devraient aller dans le même sens. Les dépenses liées au travail, particulièrement celles liées au transport et à l’habillement, seront réduites également.

Cependant, les dépenses de santé risquent d’augmenter puisqu’avec l’âge, la probabilité d’attraper une maladie chronique augmente. Donc la fréquence des visites chez le médecin s’accroît dès l’approche de la retraite.

Une chose est sûre, à la retraite, le revenu de travail chute. Et les dépenses peuvent augmenter avec les éventuels ennuis de santé. Donc, pour conserver son niveau de vie, en absence de politique publique de préparation à la retraite, les fonctionnaires haïtiens peuvent continuer à travailler tant que leur santé le leur permet. Si, au contraire, le taux de remplacement est élevé, tous les fonctionnaires vont partir à la retraite à la première occasion. Le taux de remplacement désigne le pourcentage de son ancien revenu que l'on perçoit une fois rendu à la retraite.

L’exemple du système canadien de retraite

Le système de retraite canadien comporte trois piliers. Le premier est représenté par la Pension de sécurité de la vieillesse (PSV) et par le Supplément de revenu garanti (SRG). Le deuxième pilier inclut le Régime de pensions du Canada (RPC) et le troisième contient l'épargne privée avec notamment des régimes de retraite collectifs et des Régimes enregistrés d'épargne-retraite (REER). Les provinces canadiennes peuvent également envisager des politiques publiques complémentaires de retraite. Ainsi, à côté du RPC cohabite le Régime de rentes du Québec.

Le premier pilier est le régime de retraite le plus important du gouvernement du Canada. Il est financé à même des recettes publiques, l’employé n'y cotise pas directement. Il s’agit d’une prestation mensuelle offerte aux personnes âgées de 65 ans et plus qui satisfont aux conditions canadiennes relatives au milieu de résidence et au statut juridique.

Le Régime de pensions du Canada (RPC) et le Régime de rentes du Québec (RRQ) sont des régimes d'assurance national et provincial qui fournissent un revenu aux Canadiens lorsqu'ils prennent leur retraite ou en cas d'invalidité. Les travailleurs y cotisent tous les mois à hauteur d’environ 5 %.

Les deux premiers piliers protègent beaucoup plus les travailleurs à faible revenu. Ceux qui gagnent moins de 25 000 $ par année n'ont pas besoin d’épargne privée pour conserver le même niveau de vie à la retraite. Mais pour les travailleurs à revenu élevé, l'épargne privée pour la retraite devient impérative. Ils avaient les moyens d’épargner.

Au Canada, la pension de la sécurité-vieillesse fournit au travailleur moyen qui prend sa retraite à 65 ans un revenu de remplacement d’environ 15 %. Le régime de rentes ajoute une quote-part d’environ 25 %, soit un total de 40 % pour les deux premiers piliers. Donc, pour atteindre la cible de 70 %, les travailleurs à revenu élevé doivent épargner spécifiquement pour la retraite.

Pour les inciter à faire ce sacrifice, le gouvernement canadien entreprend un certain nombre de mesures visant le financement de certains produits de retraite. Le plus important est le Régime enregistré d’épargne-retraite (REER). Le montant investi dans ce produit, est déductible d’impôts. Ainsi, le travailleur pourra profiter du taux d’intérêt généré par ce produit mais également d’un avantage fiscal. Le montant investi dans le REER, s’il est gardé jusqu’à la retraite, sera imposé à un taux plus faible puisque le revenu à la retraite sera (généralement) plus faible. Le détenteur sera pénalisé s’il n’attend pas l’âge de la retraite, sauf pour l’achat d’une première maison. La Banque nationale de crédit (BNC) offre un produit similaire en Haïti. Nous fournirons plus de détails dans une prochaine chronique.

En effet, l’investissement dans l’immobilier représente également un bon moyen de préparation à la retraite. Mais on comprend bien que la mise en place d’un système de santé accessible et efficace enlève aux ménages le fardeau des dépenses médicales. En absence d’un système d’assurance-santé, la préparation de la retraite devient de plus en plus compliquée. La stabilité macroéconomique est un facteur important aussi. Par exemple, un taux d’inflation élevé affecte négativement le niveau de vie des retraités en rongeant la valeur de l’investissement dans les produits de préparation à la retraite.

Pour revenir à la déclaration du président Jovenel Moïse, le départ à la retraite ne se décrète pas, il doit être minutieusement planifié aussi bien par l’État que par l’employeur et l’employé.

Source Le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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