La République dominicaine a gagné la bataille de la compétitivité contre Haïti

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Le Forum économique mondial a publié, le 16 octobre 2018, son très réputé Indice global de compétitivité (IGC). Sur une échelle de 0 à 100, les pays sont classés par ordre de compétitivité. Comme d’habitude, Haïti se retrouve en queue du classement, parmi les pays moins compétitifs,138e sur 140 pays. À l’est de l’île, la République dominicaine occupe la 82e place sur 140. Une énorme différence.

En dépit de quelques problèmes posés par l’IGC, celui-ci dresse un portrait assez fidèle de l’état de délabrement dans lequel se trouve Haïti, en termes de compétitivité. L’état des lieux est préoccupant dans tous les domaines. Mais l’aspect le plus important, reste que le classement apporte des éléments importants sur les différentes politiques publiques d’amélioration à entreprendre.

L’IGC tourne autour de quatre grandes thématiques : un climat des affaires favorable aux investissements, le capital humain, la taille du marché et un écosystème innovant. Ces thématiques sont explorées à partir de 12 piliers qui sont eux-mêmes évalués à travers environ une centaine d’indicateurs. Ces 12 piliers résument assez bien la littérature académique sur le développement économique qui devrait intéresser Haïti au premier plan.

Les institutions se retrouvent en tête de liste des piliers. On ne peut imaginer aucune forme de développement économique à aucun niveau sans penser à une réforme institutionnelle profonde. En Haïti comme ailleurs. Il se pose en Haïti un grave problème institutionnel qui renvoie à la définition et au respect des normes minimales de fonctionnement dans tous les secteurs d’activité. Les faiblesses du système juridique, notamment celles liées au droit des affaires, sont criantes.

L’IGC s’intéresse également aux infrastructures physiques, notamment les transports, les communications et l’approvisionnement en électricité. À ce niveau, il n’y a aucun doute que la situation est alarmante en Haïti, comparée aux autres pays de la région et du monde.  L’économiste et politologue Joseph Harold Pierre a dressé un état des lieux intéressant entre Haïti et l’Amérique latine (1).

De même, au niveau de la stabilité macroéconomique, l’indice analyse, entre autres, les finances publiques, l’épargne, l’inflation et le taux d’intérêt. Avec un déficit budgétaire d’environ 24 milliards de gourdes, un taux d’inflation de 14,5 % et des taux d’intérêt exorbitants pour la fin de l’année fiscale écoulée, on nage en plein dans l’instabilité macroéconomique. Celle-ci débouche sur une dépréciation accélérée de la gourde qui exacerbe la dégradation des conditions de vie de la population.

En République dominicaine, c’est plutôt la stabilité macroéconomique qui prévaut. Le peso dominicain est stable à autour de 50 pesos pour un dollar américain. Il n’y a pas si longtemps qu’il faillait plus de pesos que de gourdes pour acheter un dollar américain. Aujourd’hui, il faut à peu près deux fois plus de pesos que de gourdes pour un dollar américain. Si Haïti exportait chez son voisin, ce serait une excellente nouvelle. Malheureusement, elle en importe beaucoup; c’est plutôt le bien-être de la population haïtienne qui se retrouve écornée.

Dans la rubrique « capital humain », la santé et l’éducation jouent un rôle crucial. On y considère, entre autres, l’espérance de vie à la naissance, la mortalité infantile, la durée de scolarisation et la formation supérieure. Là encore, on ne peut pas tenir la concurrence avec la république voisine. Celle-ci accueille plutôt nos compatriotes en quête de formation universitaire et de soins de santé. Une sorte d’exportation de services d’éducation et de santé vers Haïti, outre les tonnes de biens exportés.

Les conséquences de ces faiblesses se font sentir sur l’efficacité du marché global haïtien. Un marché dont la taille devient de plus en plus étroite après une sorte d’annexion économique par la République dominicaine. Les déficiences s’observent sur tous les marchés haïtiens: des biens et services, du travail et de la finance. Le marché des biens et services est caractérisé par une faible concurrence, voire des monopoles ou des oligopoles. Or, toutes ces structures de marché accordent un pouvoir de marché aux leadeurs qui influencent les prix en leur faveur aux dépens de la majorité de la population.

Beaucoup d’entreprises haïtiennes s’adonnent au commerce et à l’importation de produits, souvent de mauvaise qualité de la République dominicaine. La production est renvoyée aux calendes grecques. Résultat : on importe pour plus de 5.6 milliards de dollars en 2018 pendant que l’on exporte pour seulement 1.6 million de dollars américains. Cette ouverture à outrance et irréfléchie explique en grande partie la décote de la gourde observée aujourd’hui.   

Le marché du travail haïtien est caractérisé par un taux de chômage très élevé pour une population relativement jeune, donc une main-d’œuvre abondante. Cette masse de jeunes chômeurs représente une vraie menace pour la stabilité politique. D’autant plus que les tentatives de fuite vers le Brésil, le Chili et la République dominicaine ne se révèlent pas aussi efficaces que les jeunes le souhaitaient. À un moment donné, ces jeunes au bord de la déprime sonneront la cloche de la révolte.

Le marché financier dominé par quelques institutions bancaires fait état d’une relative bonne santé sur le plan de la rentabilité. Quand il s’agit de leur mission d’intermédiation entre prêteurs et emprunteurs qui disposent de projets économiques rentables et créateurs d’emplois, les résultats sont toutefois moins probants. Les banques commerciales haïtiennes financent essentiellement l’importation, puisque c’est moins risqué et plus rentable. 

Le climat haïtien des affaires dépeint par les 12 piliers servant à calculer l’IGC ne favorise pas l’innovation et limite la capacité du pays à utiliser efficacement les nouvelles technologies en vue d’améliorer le bien-être de la population. Le rapport 2018 mentionne que « la nature changeante de la compétitivité représente un défi pour l’avenir de l’économie mondiale ». Cette affirmation est encore plus vraie dans le cas d’Haïti.

Pour Klaus Schwab, fondateur et président du Forum économique mondial, «seules les économies capables de reconnaître l’importance de la quatrième révolution industrielle seront en mesure d’offrir plus d’opportunités à leur population». En tête du classement 2018, on retrouve les États-Unis avec un score de 85,6, juste devant le Singapour (83,5) et l’Allemagne (82,8). Ce sont, selon le rapport, les économies «prêtes à affronter l’avenir».

En termes d’innovation, les meilleures performances viennent du Canada et du Danemark qui détiennent respectivement la main-d’œuvre la plus diversifiée et la culture d’entreprise la moins hiérarchique. Le rapport considère ces deux facteurs comme essentiels pour stimuler l’innovation. Quelles sont les opportunités que peut offrir Haïti? Quelles sont ses forces pour affronter l’avenir? Ces questions n’intéressent pas encore les dirigeants haïtiens.

Avec le temps, l’Indice global de compétitivité (IGC) est devenu un véritable tableau de bord mondial de la performance des économies nationales. Le classement démontre surtout l’ampleur de l’effort à entreprendre afin d’améliorer le climat des affaires et de pouvoir tenir la concurrence régionale et internationale. C’est ce marché compétitif et globalisé qui attend Haïti de pied ferme dans les années à venir. Pourra-t-elle s’y adapter convenablement ?

Thomas Lalime 

(1) 

Le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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