Vers la publication d’une étude sur les débats radiophoniques en Haïti : le cas de Ramase sur Caraïbes FM et Moment vérité sur Signal Fm

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Jean Monard Metellus et Peguy Jean

Le Centre d’études interdisciplinaires sur les médias haïtiens (CEIMH) vient de réaliser sa toute première étude scientifique sur les débats radiophoniques en Haïti à l’occasion du premier anniversaire de son lancement officiel le 15 septembre prochain. Ce texte résume le contenu de l’étude dont les résultats seront présentés au colloque international qui aura lieu à l’Université Laval du 9 au 11 septembre 2019 prochain autour du thème : « Médias, institutions et contrat de communication publique ». Il s’agit d’une étude de cas portée sur les émissions Ranmase sur Radio caraïbe FM et Moment Vérité sur Radio Signal FM, diffusées tous les samedis de 8 heures à 13 heures.

Cette étude porte sur des formes inattendues de participation des membres de l’auditoire haïtien à des émissions de débat public radiophonique et des conflits dans la négociation de certaines clauses du contrat de communication publique qui relie les différents partenaires d’échange, c’est-à-dire « l’ensemble des normes, des conventions et des attentes réciproques qui régulent les pratiques de communication publique » (Charron & Le Cam, 2018, p. 19). Ce travail de recherche examine, d’une part, des ruptures qui se produisent du fait de la dynamique interne du débat quand des acteurs refusent de respecter les règles. Et d’autre part, des perturbations d’origine externe quand des participants non sollicités viennent déranger l’ordre de chose qui avait été établi avec les invités. Les résultats de cette étude montrent que les négociations entre les partenaires d’échange conduisent le plus souvent à des compromis et à des échecs ou des ruptures du contrat. Ils relèvent aussi que les participations non prévues aux émissions amènent de nouveaux acteurs, de nouvelles thématiques, de nouveaux rôles, de nouvelles tonalités qui influent sur le contrat de communication publique qui relie les interlocuteurs et changent la dynamique des débats.

Le cadre participatif des émissions

 Le cadre participatif des deux émissions analysées favorise les interactions ou des échanges verbaux en face à face entre les présentateurs des émissions et les invités. Ce contexte de discussion publique amène souvent les acteurs à discuter des règles de leurs échanges, c.-à-d. de certaines clauses du contrat de communication qui les lie. Certaines interventions de l’animateur sont destinées à énoncer des règles ou à les faire respecter, et les invités sont souvent tentés de contester les consignes ou les exigences de l’animateur. Autrement dit, le débat public face à face est propice à une certaine explicitation des règles qui régissent le débat. Néanmoins, il arrive souvent que les émissions analysées prennent la forme d’un débat interactif impliquant la participation directe des membres de l’auditoire par le biais des outils numériques ou en face à face en studio. Ces formes accidentelles de participation et la négociation des règles d’échange entre les interlocuteurs sont au cœur de notre problématique de recherche. Théoriquement, l’objet de notre étude est envisagé sous l’angle du contrat de communication publique. Sur le plan méthodologique, cette étude se fonde principalement sur l’écoute systématique de 32 émissions Ranmase et Moment Vérité diffusés tous les samedis pendant une durée de 4 mois, du janvier à avril 2019 et une entrevue en profondeur avec l’animateur vedette de l’émission Moment Vérité, Peggy Jean qui était également l’animateur de l’émission Ramase. 

Les critères de sélection des participants

Les résultats de cette étude confirment que les invités sont le plus souvent sélectionnés en fonction des sujets qui dominent l’actualité. Autrement dit, c’est la nature de l’actualité qui détermine le choix des participants à l’émission. Les participants aux émissions sont souvent connus d’avance et les modalités de participation sont prédéfinies. Ils sont des acteurs de l’actualité, des personnalités sélectionnées pour leur habilité, leur notoriété, leur légitimité ou leur capacité à se prononcer sur un sujet donné. Ils sont particulièrement des hommes politiques, de professionnels de domaines divers, des universitaires ou de simples citoyens qui sont des acteurs de l’actualité. Les personnalités invitées sont présumées avoir une maitrise des sujets d’actualité mis en débat. Les animateurs font en sorte que les invités soient des personnalités crédibles aux yeux du public, des spécialistes des sujets placés au menu des discussions. En principe, tous les invités ont le même temps de parole. Mais dans certains cas, explique l’animateur de Moment-vérité, le temps de parole est distribué de manière inégale. Les sujets d’actualité politique occupent plus de place dans les débats que d’autres.

Les formes de participation non planifiées

La participation non planifiée se présente sous des formes diverses. Il arrive souvent que certaines personnalités publiques ou des citoyens lambda débarquent physiquement au studio de la radio sans avertissement pendant le déroulement de l’émission ou appellent au téléphone dans le but d’y participer. C’est ce que nous considérons comme une forme de participation non sollicitée par l’animateur. Ça fait partie du dispositif au sens où l’animateur sait que cela peut se produire. Ce sont des éléments perturbateurs qui sont parfois acceptés dans l’émission sans savoir pour autant quand et à quel moment du déroulement de l’émission vont apparaître de telles sollicitations. Pour la période considérée dans cette étude, nous retrouvons au moins un cas de participation non planifiée dans 95 % des émissions Moment Vérité et dans 93 % des émissions Ramase. Nous classons ce type de participation en trois grandes catégories.

Les participants auto-invités ou de notoriété

Les résultats de cette étude montrent l’existence de trois grandes catégories de participation non planifiée ou non prévue. La première catégorie est ce que nous appelons les participants de notoriété ou des auto-invités. Il s’agit de personnalités publiques qui, pendant le déroulement de l’émission, peuvent débarquer sans avertissement ou appellent à la radio et sollicitent la parole. Pour les animateurs, le nom ou la fonction de la personne est déjà un critère de sélection, comme l’a précisé Peggy Jean. « D’une part, en fonction du nom des sollicitant, de leurs secteurs d’activité, amies de l’émission. C’est à dire des gens qui se mettent toujours disponibles pour l’émission, même s’ils sont sollicités en toute dernière minute ». Quelque part, il y a là une règle implicite qui s’applique. C’est du donnant-donnant au sens où la radio accepte les sollicitations des personnalités publiques qui, par ailleurs, acceptent les invitations de la radio. Les deux critères de sélection qu’évoque Peggy Jean ne sont pas forcément liés à l’importance de l’information que veut communiquer le participant, mais en fonction de son nom, de sa fonction, de sa fidélité ou de sa disponibilité habituelle pour l’émission. On peut présumer qu’un sénateur, un ministre, une personnalité très connue qui veut participer à l’émission a certainement des informations d’intérêt public à communiquer. C’est une présomption qui amène l’animateur à faire choix d’eux. En tant que gardiens du contrat de communication, les animateurs des émissions sont obligés de se justifier en évoquant le plus souvent le principe de l’intérêt public. Ce qui laisse croire qu’ils cherchent en même temps à protéger l’intégrité du contrat de communication, à veiller à l’application des règles régissant le déroulement de l’émission afin de garder une certaine normalité de l’émission. Les animateurs ont tendance à accepter la participation non prévue de ces personnes en raison du fait qu’ils attendent d’eux une opinion éclairée, argumentée sur un sujet donné.

Les animateurs ont toujours tendance à accepter des interventions accidentelles des porte-parole ou des représentants du gouvernement ou de n’importe quel leader de l’opposition ou de la société civile voulant répliquer à chaud à une attaque d’un invité. Cette acceptation est souvent justifiée par le principe du droit de réponse. C’est une règle qui s’applique également à n’importe quel citoyen dont le nom est cité par un participant. Dans certains cas, c’est l’animateur lui-même qui demande à la personne indexée d’appeler à l’émission au cas où elle souhaiterait réagir à une déclaration la concernant. Le droit de réponse est un principe bien établi dans le contrat de communication qui relie les différents acteurs du système radiophonique haïtien. Ce principe est connu et respecté par les animateurs des émissions radiophoniques haïtiennes. Cela permet de souligner qu’il y a des règles propres à une émission ou un type d’émissions, mais il y en a d’autres qui ont une portée plus générale.

Les participants de circonstance

Cette étude révèle que la participation non planifiée n’est pas un privilège accordé uniquement à des personnalités publiques. Il arrive parfois que certains citoyens lambda participent à l’émission sans y être invités. Il s’agit particulièrement des personnes qui appellent pour signaler un fait d’actualité, pour donner une information à chaud comme un accident de circulation mortel, un assassinat ou tout autre sujet d’intérêt public. C’est particulièrement le critère d’actualité et de nouveauté qui détermine le choix des participants de circonstance. Ces participants sont sélectionnés en fonction des circonstances. Dans certaines circonstances, certains auditeurs inconnus viennent directement au studio individuellement ou en groupe pour exposer un problème personnel ou collectif. Suivant la nature du problème, le présentateur peut accepter de leur accorder quelques minutes.

 La participation écrite oralisée

Les animateurs prennent souvent le temps de lire certains messages reçus des auditeurs d’Haïti et de la diaspora. Ils citent le nom et la fonction de leurs expéditeurs quand ils sont connus. Il arrive parfois que ces messages fassent l’objet de débat comme étant une nouvelle thématique. Les émissions analysées sont diffusées en direct sur les différentes plateformes numériques comme Facebook, YouTube, sur le site web des stations de radio, Zeno radio et audio Now (répétition). Le numéro de téléphone personnel des animateurs est connu du public. Ils sont en contact avec le public via les différents réseaux sociaux. Ils reçoivent des messages, des commentaires de différentes natures pendant le déroulement et même après l’émission. Ces outils numériques donnent aux auditeurs une possibilité de participation illimitée à l’émission en ce sens qu’ils peuvent envoyer autant de messages ou autant de commentaires qu’ils le souhaitent. Même si l’animateur ne répond pas à tous les messages, les auditeurs ont la possibilité d’échanger entre eux sur les médias sociaux à propos du contenu de l’émission. Le plus souvent, les discussions continuent même après la fin de l’émission. Avec leurs téléphones intelligents, les animateurs défilent les messages et peuvent en faire certaines sélections en fonction de leur expéditeur ou de leur importance. Certains de ces messages peuvent produire les mêmes effets sur le contrat de communication que les participations non sollicitées en présentiel ou par téléphone. 

Conclusion

De tout ce qui précède, nous pouvons en déduire que cette étude nous a permis de mettre en lumière deux cas de figure. Nous avons, d’une part, analysé les perturbations qui se produisent du fait de la dynamique interne du débat entre les partenaires d’échange, particulièrement, ce qui se passe quand des acteurs refusent de respecter les règles du contrat de communication publique qui les relient. Dans certains cas, les interlocuteurs parviennent à un compromis et dans d’autres cas, la négociation s’est soldée par un échec qui va jusqu’à la mise à l’index de l’invité. Et d’autre part, les résultats de cette étude confirment le fait que les formes de participation non planifiée viennent souvent perturber l’ordre de chose qui avait été établi avec les invités. Car, ces formes de participations amènent dans le débat de nouveaux acteurs, de nouvelles thématiques, de nouveaux rôles, de nouvelles tonalités qui influent sur le contrat de communication qui relie les partenaires. Elles impliquent également une limitation du temps de parole des invités, une mise à l’écart de certains sujets préalablement sélectionnés pour être débattus à l’émission et un déséquilibre dans la composition du panel d’invités, surtout quand il s’agit de sujets politiques, etc.

 Les participants non sollicités ne sont pas totalement soumis aux mêmes règles qui s’appliquent aux invités experts et leurs critères de sélection diffèrent à certains égards. Néanmoins, leurs participations sont justifiées par le principe de l’intérêt du public. Le principe de sélection implique aussi une censure ou un rejet des demandes de participation qui ne répondent pas aux critères de sélection ou incompatibles avec les clauses du contrat qui régissent le fonctionnement de l’émission. Finalement, les nouvelles formes de diffusion des émissions en direct sur différentes plateformes numériques — comme Facebook, You tube et sur le site des stations de radio permettent au public d’échapper à toute forme de filtrage et de participer aux débats. Il donne son point de vue de manière illimitée même après la diffusion en direct de l’émission. Dans une prochaine étude qui sera publiée sous forme de livre, il sera question de dresser une typologie d’émission de débat radiophonique et une typologie de participation dans ces émissions. Les impacts de ces formes de participation seront analysés sous l’angle du contrat de communication publique. À noter que le CEIMH a été lancé officiellement le 15 septembre 2018 à l’Université Laval avec l’organisation d’une grande conférence sur l’Attachement des Haïtiens dès la diaspora aux médias de leur pays d’origine grâce à une subvention de la Fondation connaissance et liberté (FOCAL). 

Québec, le 06 septembre 2019

Wisnique Panier

Doctorant en communication publique (Université Laval)

Membre fondateur du Centre d’Études interdisciplinaires sur les médias haïtiens (CEIMH)

Membre de la commission de la recherche de l’UniversitéLaval (CRUL)

Courriel : [email protected],

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