La débandade de Vertières

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Vertieres

Le 18 novembre 1803 est resté dans notre histoire comme l’ouverture d’une percée héroïque sur le front de la lutte contre l’arbitraire de l’esclavage sous toutes ses formes. La bataille de Vertières, le geste héroïque de François Capois et les hommages (délicieux à apprendre) de Rochambeau au fringant cavalier, etc. nous savons tout cela par cœur. Et nous avons appris à méditer ces vers admirables de l’étonnant Frankétienne « Apprends vite à chevaucher ta chute. Que ta chute soit ton cheval pour continuer le voyage », paroles qui corroborent cette idée que nous autres, Haïtiens, sommes un peuple de battants.

Entrés dans l’histoire par effraction, nous y sommes restés les témoins de la lutte permanente en faveur de la dignité des plus humbles, des plus démunis. Et la lutte continue, non seulement chez nous, mais sur tous les continents, partout où les préjugés fondés sur la couleur de la peau, la texture des cheveux, les origines sociales ou le faciès constituent des passe-droits pour les uns, une macule pour les autres. Nous avons non seulement « vengé l’Amérique », pour reprendre la formule de Jean-Jacques Dessalines, le père de notre Indépendance, mais nous avons également donné de solides raisons d’espérer à Lénine, à l’Afrique, à l’Algérie, au Québec de la révolution tranquille, à tous ceux dont le combat semblait perdu d’avance et qui ont persévéré, comme nous, dans la lutte. Je me souviens des larmes qui me sont montées aux yeux lorsque jeune étudiant lors d’un meeting du FLNKS, au pavillon Baltard, à Paris, en 1988, j’ai entendu Jean Marie Tjibaou, le leader indépendantiste Kanak se réclamer de Toussaint Louverture. Il expliquait le sens de son combat pour l’indépendance du Caillou, sans haine et sans acrimonie contre les Caldoches, mais déterminé à atteindre l’égalité des droits inscrite dans la constitution de la République. Ce jour-là je me suis senti fier d’être né là où je suis né : en Haïti, le pays prophétique qui ouvrit la porte de la liberté aux autres « damnés de la terre ». 
Trente ans plus tard. Que me reste-t-il de cette fierté-là ? le souvenir de mes vingt ans et le sentiment d’une prophétie inaccomplie. Un référendum vient de renvoyer aux calendes grecques la perspective d’une Kanaky libre, d’une part, et Haïti s’enferre, d’autre part, dans l’anarchie et la décadence. Certes, "les racines de l'arbre de la liberté sont (encore) profondes et nombreuses", mais la frondaison nouvelle est rachitique et rabougrie, indigne de la dignité des origines, de la solennité de la lutte. 
Car le 18 novembre 2018, qui aurait pu être une date également mémorable de notre histoire me laisse le sentiment d’une pantalonnade grotesque, d’une plaisanterie sanglante dont le seul résultat est de nous assigner à la case départ, au degré zéro de toutes les revendications vertueuses qui avaient porté le défi.

En effet, le propre du défi PetroCaribe était d’être un mouvement intelligent, sans maître, parti de la société civile et qui devait demander des comptes, sur un mode non-violent à nos administrateurs, présents et passés. Cela devait être une mobilisation éthique, pour exiger des comptes à ceux qui avaient pour mission de gérer les biens publics et dont il apparaît qu’il y a eu mésusage à des fins privées. C’était en quelque sorte notre réponse au voisin Dominicain dont la marche verte, à Santo Domingo avait impressionné le monde par sa détermination et son calme. Signe d’une démocratie apaisée et sûre de ses principes. Et lorsque, le 17 octobre dernier, plusieurs centaines de milliers de gens sont descendus dans les rues de la capitale haïtienne et dans les principales villes de province, je me suis dit que nous avions franchi un cap. Malgré les escarmouches et quelques échauffourées enregistrées ici et là avec la police, il y avait eu peu de dégâts (cinq morts, tout même), et nous espérions que le message était passé : ce peuple veut la paix, mais pas au prix de la corruption et de l’impunité. Ce peuple veut travailler dans la discipline, mais pas au prix du silence face à l’inégalité des richesses.

Le 18 novembre 18 devait être l’occasion d’aller plus avant dans la voie de cette mobilisation civique. Une jeunesse motivée et éduquée, celle qui refuse de partir au Chili, s’apprêtait à descendre de nouveau dans les rues. Des professeurs, des cadres, des citoyens honnêtes s’étaient donné rendez-vous pour exprimer leur attachement à des principes républicains… 
Mais il y a eu ces mots d’ordre d’un autre âge, ces insinuations racistes et ces incriminations bouffonnes qui ont fait reculer les plus aguerris. Certains politiciens, opportunistes ou mal embouchés, se sont emparés du micro et ont détourné l’attention du public. Ils ont voulu prendre le train en marche, mais comme la direction suivie ne conduisait pas à leur destination, le pouvoir : ils l’ont fait dérailler. La marche qui aurait dû être pacifique et solennelle, comme à Santo Domingo en avril dernier, a été dévoyée en appel à l’insurrection, en adoration d’un sinistre drapeau et injonction à rester cloîtrés chez soi des citoyens. Le résultat fut une débandade piteuse et sanglante. Au lieu de la marche merveilleuse qui aurait pu édifier le monde et faire trembler le pouvoir, on n’a fait que le consolider et lui donner une occasion de réprimer davantage.
Soit il y a eu sabotage cynique de ceux qui veulent l’échec du défi, soit il y a eu cafouillage mesquin au niveau des organisateurs du mouvement, le résultat est minable. Il y a eu brouillage du message et confusion totale du discours. Comme si nous avions oublié en chemin la nature de notre mission… 
Il faut bien comprendre de quoi le défi PetroCaribe est le nom : non à l’opportunisme, non au panzou traditionnel des politiciens véreux sur le vrai combat du peuple, non à la violence sous toutes ses formes, symbolique, verbale ou physique. Mais oui à un État de droit, à un procès équitable des présumés corrompus, oui à la stabilité, oui à la recherche d’une solution concertée à tous nos problèmes. Il ne s'agissait pas, en principe, d'une insurrection pour renverser le pouvoir. Car il ne faudrait pas que la débandade du 18 novembre 2018 débouche sur un nouveau recul, le maintien la tête sous l’eau de notre démocratie et la continuation à l'ancienne de nos petites combines égoïstes avec les principes dans le seul but d'accéder au pouvoir. Pour s'enrichir. Et tout serait à recommencer.

Jean Marie Theodat 

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