La crise vénézuélienne: un réchauffement de la Guerre Froide en pleine multipolarité?

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Hugo Chavez and Maduro

Après l’effondrement de l’Union soviétique en décembre 1991, les Etats-Unis étaient grisés par un sentiment d’hubris énorme en se voyant propulser comme la seule superpuissance “ sole superpower” dans un monde désormais unipolaire. L'idéologie communiste s’est dissipée. La Guerre froide avait donc pris fin. C’est la fin de l’histoire “ the end of history”, s’exclame Francis Fukuyama. Aux yeux de la secrétaire d’Etat Madeleine Albright, l'Amérique est devenue la seule “ nation indispensable” de la planète dictant la géopolitique mondiale et répandant partout l’évangile de l'idéologie libérale.

L'Amérique latine et les Caraïbes était sans conteste un des théâtres privilégiés de la rivalité Est-Ouest dans le contexte surchauffé de la Guerre Froide (1950-1990). La crise des missiles de Cuba en Octobre 1962 avait en effet provoqué de véritables sueurs froides en précipitant le monde au bord d’une guerre nucléaire. Avec la remontée de la Russie sur la scène mondiale à partir de l'arrivée au pouvoir de Vladimir Putin au début des années 2000, le spectre de la guerre froide vraisemblablement continue de hanter encore les relations entre l’ours russe et l’aigle américain. Entre-temps, le système international est devenu plus que bipolaire, il s’est même à quelques égards multipolarisé avec la montée en puissance de la Chine et les nouvelles velléités de puissance des moyennes puissances comme la France ou le Canada même si ces dernières, tout comme le Royaume Uni ou encore l’Union Européenne, agissent souvent comme de simples appendices de la géostratégie américaine. 
 
Si Cuba avait autrefois servi comme le foyer par excellence du bras de fer géopolitique entre l’Union soviétique et les Etats-Unis dans la région, le Venezuela a donc supplanté ce dernier comme le nouveau terrain d’affrontement privilégié  entre la Russie et l'Amérique dans le contexte des nouvelles configurations géopolitiques du moment. La crise vénézuélienne actuelle illustre clairement cette nouvelle donne.
 
Le chavismo: un produit de l’effet domino de la révolution castriste
 
Cuba a offert une résistance sans précédent à l'impérialisme américain dans la zone. De ce fait, les américains ont toujours voulu empêcher que, par une sorte d’effet domino, d’autres pays de la région ne se mettent à suivre le modèle cubain, diminuant ainsi leur emprise dans le sous-continent. Le président Richard Nixon, ayant à l’esprit la résistance castriste , a fait cette remarque devant le conseil national de sécurité en novembre 1970: “ Nous ne devons pas laisser l'Amérique latine penser qu’elle peut emprunter ce chemin sans en subir les conséquences.”1  Les américains  ont de ce fait provoqué en Amérique latine la chute de beaucoup de régimes de tendance socialiste, dont l’un des plus emblématiques  reste l’assassinat le 11 septembre 1973 du président Salvador Allende pour faciliter la marche au pouvoir  d’Augusto Pinochet qui a établi un régime dictatorial et sanguinaire de droite au Chili ayant duré environ 17 ans (1973-1990).
 
Dans cette perspective, le colonel Hugo Chavez animé par  son projet révolutionnaire de démocratie socialiste représentait aux yeux des Etats-Unis une cible à abattre dès son élection à la présidence en 1998. Avant l'arrivée de Chavez au pouvoir, faut-il souligner, les relations entre Cuba et le Venezuela étaient au plus bas niveau depuis plus de 40 ans. Après avoir renversé Fulgencio Batista en janvier 1959, Fidel s’était tourné vers Caracas dans l’espoir d’amadouer le président vénézuélien Romulo Betancourt dont il avait besoin de l’aide et du pétrole pour pouvoir consommer le divorce avec les Etats-Unis. Cela s’est soldé par un échec.  Betancourt   a claqué la porte au nez du “ Lider Maximo” en lui criant: “ Si vous voulez du pétrole, il vous faudra le payer.”2    
 
Castro s’est jeté alors dans les bras de  l’Union soviétique qui a profité de cette occasion pour marquer leur présence stratégique dans la sphère d’influence des Etats-Unis. En 1991, quand s’effondre le bloc soviétique, Castro renoue avec le Venezuela, mais c’est à partir de l'amitié nouée avec Chavez en 1992 dont il avait pourtant au préalable condamné le putsch contre Andres Perez, que les deux hommes inaugurent un nouveau chapitre lumineux dans les rapports entre les deux pays sous la base simultanée d'affinités idéologiques, de profonde appréciation mutuelle et de realpolitik. Ainsi, entre 1998 et 2014, le Venezuela envoie environ 98,000 barils de pétrole par jour à Cuba qui, en échange, exporte vers le Venezuela un contingent imposant d’environ 40,000 professionnels dans le domaine militaire, éducatif et aussi de la santé3. À travers cette dynamique, l’impact de la révolution cubaine sur le projet socialiste bolivarien chéri par Chavez était devenu réel et l’effet domino tant redouté par les américains s’est matérialisé au Venezuela.     
 
La présidence de Chavez a en réalité eu des impacts positifs importants pour le Venezuela dans les différents domaines tels que: l'éducation , le logement, la santé et la réduction de la pauvreté.  En 1998, il n’y avait que 780,000 étudiants inscrits à l'université. Par contre dans les années 2012-2013, après plus de 10 ans de la révolution chaviste, le pays comptait environ 2,500,000 étudiants inscrits à l'université à travers un réseau universitaire couvrant tout le pays, facilitant du coup l'accès à l'université aux couches sociales les plus démunies du pays qui étaient jusque-là exclues du système universitaire. Aussi en 2005, le Venezuela avait pratiquement éradiqué l'analphabétisme en permettant à plus 2.5 millions de personnes d’apprendre à lire et à écrire. La pauvreté avait également été reculée de manière considérable. En 1996, 70% de la population vénézuélienne était touchée par la pauvreté. En 2006 pourtant, le taux de pauvreté extrême se trouvait en dessous de 10%4. 
 
Chavez a pu financer tous ces programmes sociaux grâce à la rente pétrolière surtout après avoir ramené sous son contrôle en 2003 l’entreprise d’Etat Petroleos de Venezuela SA ( PDVSA) qui était jusque-là monopolisée par l’oligarchie mercantile vénézuélienne. S’il est clair que les impacts sociaux de la révolution chaviste étaient indéniables, comment expliquer la tentative de coup-d'état orchestrée contre Chavez en 2002 avec le support  de l’administration Bush? Ce n’était surement pas pour promouvoir la démocratie puisque le chavisme, aussi bien qu’il a échoué à réduire la dépendance de l'économie vénézuélienne par rapport au pétrole, produit volatile sur le marché international, il est parvenu cependant à faire avancer la démocratie au Venezuela en permettant à des milliers de Vénézuéliens jusque- là marginalisés d’avoir accès à l'éducation, à la santé, au logement et de sortir du cercle infernal de la pauvreté. 
 
La politique étrangère américaine reste figée dans l'époque de la Guerre Froide
 
Tout en menant sa révolution socialiste, Chavez était devenu le nouveau chantre le plus vocal de l’anti-américanisme dans la région. Les Etats-Unis, dont les fondements de la politique étrangère n’ont pas pratiquement changé de la Guerre Froide à la période post-Guerre Froide, ont tenté avec l’appui des secteurs de l’oligarchie locale composant majoritairement l’opposition au régime chaviste, à renverser, sans succès,  ce dernier en 2002 en vue de reprendre le contrôle des ressources stratégiques minérales et pétrolières vénézuéliennes. C’est au nom de cette même politique étrangère addictée à  mener des interventions militaires, à opérer des “ trade wars”  ou à provoquer des “ regime change” en vue de promouvoir les intérêts américains de manière unilatéraliste qu’il faut comprendre la volonté des américains de renverser le gouvernement de Nicolas Maduro qui, lui-même constitue une sorte de continuité du régime chaviste. Cet entêtement de la part des Etats-Unis à ne pas adapter leur politique étrangère aux nouvelles réalités multipolaires a poussé Jeffrey Sachs à considérer la politique étrangère américaine comme étant prisonnière d’une mentalité “ anachronique”.5     Comme preuve de cet atavisme,  la semaine dernière, Donald Trump était pratiquement le premier dirigeant étranger à lancer que les Etats-Unis acceptent Juan Guaido comme le nouveau président par intérim légitime du Venezuela, essayant de provoquer un changement de régime sous le prétexte de mettre fin à la crise humanitaire et de restaurer la démocratie au Venezuela. 
 
Le Venezuela: nouveau terrain primordial d’affrontement entre la Russie, la Chine face aux Etats-Unis dans la période post-Guerre Froide en Amérique latine
 
Barack Obama avait beau qualifier la Russie de puissance régionale lors d’un sommet sur le nucléaire à La Haye en mars 20146, les Russes sont quasiment présents sur de nombreux terrains ou les Etats-Unis déploient leur puissance, de la Syrie au Moyen-Orient jusqu’au Venezuela ou Moscou pose une résistance à l’influence américaine dans une région que les américains persistent à considérer comme leur arrière-cour. Donald Trump se plaît à faire peser la menace de l’intervention militaire au Venezuela pour renverser Maduro, mais le mois dernier, Moscou a déployé 2 avions de guerre TU-160, des engins capables de transporter des armes nucléaires, pour montrer jusqu'où les Russes peuvent aller pour défendre leur allié vénézuélien, ce qui avait certainement provoqué l’irritation de Washington7. 
 
Moscou en fait a beaucoup à gagner à ce que Maduro reste en place. À la fin de 2017, la compagnie pétrolière russe Rosneft, dirigée par un proche de Putin, Igor Sechin, a vendu plus de 2 milliards de dollars de pétrole produit par la compagnie vénézuélienne PDVSA qui tout comme Rosneft est une entreprise d’Etat. Même si la crise économique a ralenti sérieusement la capacité du Venezuela à payer ses dettes à la Russie, cette dernière n’a aucun problème à ce que ces dettes s’accumulent du moment que les Russes continuent à être bien positionnés pour obtenir des contrats lucratifs d’extraction du pétrole vénézuélien. Si un gouvernement pro-américain voit le jour à Caracas, les investissements russes risquent d'être gelés, les dettes vénézuéliennes probablement restées impayées et les Russes se verront couper l'accès à la plus grande réserve de pétrole brut au monde dont eux-mêmes ils ne possèdent que le tiers de ces dites réserves8.  
 
En plus de la Russie, la Chine contrecarre sérieusement l’influence américaine dans l'Amérique latine et les Caraïbes en général, y compris le Venezuela. Sur les plans financiers et économiques, les investissements chinois sont même supérieurs à ceux de la Russie dans la région et au Venezuela. Selon des estimations récentes, les investissements chinois au Venezuela avoisinent les 70 milliards de dollars et le Venezuela paie des dettes à la Chine en lui donnant du pétrole en échange9. 
 
Cet état de figure explique clairement pourquoi les Etats-Unis n’ont pas pu obtenir l’adoption d’une déclaration commune en vue de reconnaître le président de l'Assemblée Nationale Juan Guaido comme président légitime par intérim du Venezuela lors d’une réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU que les américains avaient eux-mêmes convoqué en urgence ce samedi 26 janvier. La Russie et la Chine, deux membres permanents du Conseil de sécurité, s’opposent aux américains qu’ils accusent d'ingérence dans les affaires internes vénézuéliennes, et en gros 19 des 35 pays participant à cette rencontre ont voté contre cette ingérence et opte de préférence pour dialogue entre les acteurs nationaux en vue de résoudre la crise10.
 
Les traditionnels alliés européens des américains comme la France, l’Allemagne, l’Espagne, le Royaume Uni ont lancé des ultimatums au régime de Maduro pour organiser des élections dans l’espace de 8 jours, sinon eux aussi reconnaitront Guaido comme nouveau président du Venezuela, mais Maduro por ahora comme aimait dire son mentor Hugo Chavez reste en place à cause du meilleur jeu d'équilibre de puissances que présente actuellement le système multipolaire international. En effet,  Bertrand Badie, ne reconnaît-il pas à juste titre que l’histoire du système international est faite de “ changements subis ou provoqués, de résistances désespérées et de conservatismes invétérés.”11   Cette crise au final représente un autre test sur la manière dont le système international  addresse les nouveaux jeux de puissance ou d’impuissance posés par la multipolarité. 
 
 
 
Joseph Wendy  ALLIANCE
Politologue-Spécialiste en Gestion de Conflits
 
 
 
 
 
 
Référence
 
1.  Dossier: il y a quarante ans, le coup d’Etat contre Salvador Allende. p. 14. Le Monde Diplomatique. Septembre 2013 ( https://www.monde-diplomatique.fr/2013/09/A/49662)
 
2. http://www.rfi.fr/hebdo/20170811-venezuela-pas-paix-cuba-chavez-maduro-castro-trump-crise
 
3. http://www.rfi.fr/hebdo/20170811-venezuela-pas-paix-cuba-chavez-maduro-castro-trump-crise
 
4. https://www.humanite.fr/education-logement-economie-le-bilan-positif-de-chavez
 
5. Sachs, Jeffrey.D. A New Foreign Policy: Beyond American Exceptionalism. Columbia University Press, New York, 2018. p. 2
 
6.https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/la-russie-est-une-puissance-regionale-en-perte-d-influence-selon-obama_1503285.html 
 
7.https://www.cnbc.com/2019/01/23/venezuela-president-maduro-breaks-relations-with-us-gives-american-diplomats-72-hours-to-leave-country.html
 
8.https://www.bloomberg.com/opinion/articles/2019-01-24/venezuela-nicolas-maduro-fall-would-be-defeat-for-vladimir-putin
 
9.https://www.bloomberg.com/opinion/articles/2019-01-24/venezuela-nicolas-maduro-fall-would-be-defeat-for-vladimir-putin
 
10. https://www.telesurtv.net/news/venezuela-apoyo-democracia-consejo-seguridad-onu-20190126-0016.html
 
11. Badie, Bertrand. Quand le Sud reinvente le monde: Essai sur la puissance de la faiblesse. Editions La Decouverte, Paris, 2018, p. 5.

Author

est détenteur d’une Licence en Sciences Politiques de l'Université du Mississippi et d’une maîtrise en Peacebuilding et Gestion de Conflits de la SIT (School for International Training) Graduate Institute à Vermont aux Etats-Unis. Il a collaboré brièvement à l’Observatoire des Relations Haitiano-...

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