La crise politique a miné l’économie en 2018

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L’année 2018 a été marquée par une crise politique aiguë en Haïti. Les émeutes des 6 et 7 juillet en représentent des signaux très clairs. Les deux grandes manifestations des 17 octobre et 18 novembre en constituent deux autres symboles importants. Un président élu confronté à une contestation si forte de la rue, en moins de deux ans, témoigne d’un grand malaise social. La crise politique qui en découle a ruiné l’économie. Pourtant, à la fin de l’année 2017, l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) prévoyait une année 2018 plus prometteuse que 2017. Cette prévision misait sur une stabilité politique retrouvée avec la prestation de serment du président élu Jovenel Moïse.

Si sur le plan de la stabilité politique, le premier semestre de l'année fiscale 2018 a été relativement calme, cela n’a pas été le cas du second. On a connu de grandes manifestations de rue exigeant la reddition des comptes dans le cadre du fonds PetroCaribe et le départ du président Jovenel Moïse. Des zones avec des poches d’insécurité devenant inaccessibles se sont multipliées à travers la capitale et dans d’autres endroits sur le territoire national. Un tel climat n’est propice ni aux affaires ni au bon fonctionnement des simples citoyens. En conséquence, l'objectif d’un modeste taux de croissance de 2.8 % du produit intérieur brut (PIB), poursuivi au début, ne sera probablement pas atteint pour l’année fiscale 2017-2018.

Le taux de croissance oscillera vraisemblablement autour de 2 % pour l’année fiscale 2017-2018. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoyait 2.3 % alors que le gouvernement tablait sur un taux de croissance de 2.8 %. À noter qu’en 2016-2017, une année qui a été sévèrement affectée par l'ouragan Matthew, la croissance économique était de l’ordre de 1.2 %. Ce même taux de 1.2 % été observé en 2014-2015 lorsque le spectre d’instabilité politique planait sur le pays à la fin du mandat du président Michel Martelly.

Le début de l’année fiscale 2016-2017, rappelle l’IHSI, a surtout été marqué par le passage du cyclone Matthew, la fin des turbulences électorales de 2016, le départ du gouvernement de transition et l’installation des nouvelles autorités. Cela suscitait beaucoup d’incertitudes, d’attentisme et même des changements de priorité chez les agents économiques tant privés que publics. Aujourd’hui, l’incertitude et l’attentisme continuent sous la menace de l’instabilité politique. Fort heureusement, le pays a été préservé des catastrophes naturelles. Il l’a été moins au niveau des turbulences politiques qui représentent une forme de catastrophes haïtiennes.

Au cours des dernières années, les autorités fiscales et monétaires haïtiennes avaient toujours tenté d’éviter le pire. Mais en 2017-2018, elles n’y sont tout simplement pas parvenus. Le taux d’inflation s’élevait déjà à 14.6 % en septembre 2018. D’octobre 2017 au 14 septembre 2018, les recettes publiques cumulées s’élevaient à 78.6 milliards de gourdes alors que les dépenses avaient atteint 112.6 milliards de gourdes, soit un déficit budgétaire (en base caisse à cette date) de 34 milliards de gourdes, selon les données de la Banque de la République d’Haïti (BRH).

Avec des finances publiques aussi préoccupantes, l’administration Moïse/Céant dépose au Parlement un budget de 172.8 milliards de gourdes. Comment espère-t-elle les collecter? Les prévisions de recettes domestiques s’élèvent à 114 milliards alors que 40 milliards de gourdes devraient provenir des appuis budgétaires, des dons et des aides aux projets pour le moins incertains. Le ministre de l’Économie et des Finances, Ronald Décembre, a d’ailleurs reconnu que le pays a besoin de la stabilité macroéconomique pour pouvoir bénéficier de cet appui des bailleurs de fonds. Le bilan de l’année fiscale 2017-2018 montre que le pays est très loin de cette stabilité macroéconomique et politique. Dans ces conditions, il est très difficile de croire que le gouvernement pourra collecter 114 milliards de gourdes en 2018-2019.

Même si la crise politique actuelle était résolue, la crise économique persistera.

Le financement monétaire du déficit budgétaire s’est chiffré, d’après la BRH, à 24.6 milliards de gourdes au 30 septembre 2018. Comme conséquences de ces déséquilibres macroéconomiques, la gourde a connu une dépréciation significative en 2017-2018. Le taux de change de référence a atteint une moyenne de 69.46 gourdes pour un dollar américain en septembre 2018 contre 62.85 gourdes en octobre 2017, soit une dépréciation de 10.5 % pour l’exercice fiscal 2017-2018. Ce samedi 15 décembre 2018, dans certaines banques commerciales, il fallait plus de 78 gourdes pour un dollar américain pour acheter plus de 1 000 dollars américains. Certaines entreprises privées réclament déjà 81 gourdes aux clients pour un dollar américain.

Des classements internationaux lamentables

En 2017-2018, il est difficile de trouver un secteur ou un domaine important dans lequel Haïti a vraiment progressé de manière significative. Sa performance, révélée dans les différents rapports des organismes internationaux, a été lamentable. Par exemple, elle discute la dernière place du classement de l’Indice global de compétitivité avec deux autres pays. Elle y est classée 138e sur 140 pays. En termes de lutte contre la corruption, elle n’a pas fait mieux. Elle se trouve au 131e rang sur 140 nations.

En termes de facilités de faire des affaires, le rapport « Doing Business 2019 » classe Haïti parmi 10 des pires pays sur un ensemble de 190. Pour ce rapport qui analyse et classe les pays selon l’environnement des affaires, Haïti réalise un score de 38.52 sur 100 pour se hisser à la 182e place. On a reculé d’une place en laissant le 181e rang au Tchad et on est suivi de la République Centrafricaine (183e), un pays en pleins conflits politiques. On peut quand même se targuer d’avoir devancé le Venezuela classé 188e dans la région Amérique latine et Caraïbe.

Selon ce rapport de la Banque mondiale, il faut compter 97 jours en Haïti pour démarrer une entreprise contre seulement 16.5 jours en République dominicaine. De plus, 312 jours sont nécessaires pour enregistrer une propriété en Haïti contre 45 jours dans la partie orientale de l’île d’Haïti. En ce qui a trait à la protection des investisseurs, Haïti se trouve à la 188e place, quand son plus proche voisin occupe la 83e place.

On comprend aisément pourquoi la République dominicaine se retrouve à la 102e place, même avec un recul de 3 places par rapport au classement de l’année dernière. Elle est également considérée comme plus compétitive qu’Haïti et elle est perçue comme étant moins corrompue. En conséquence, si un investisseur étranger doit choisir entre les deux pays pour investir son capital, la probabilité qu’il opte pour la République dominicaine au détriment d’Haïti demeure très élevée.

Plus inquiétant encore, l’année prochaine ne s’annonce pas mieux. Si la crise politique préoccupe davantage les citoyens haïtiens et les étrangers, la crise économique demeure beaucoup plus grave. Pour résoudre la crise politique, il serait possible de repartir à zéro. Comme en mars 2004. Une nouvelle équipe pourrait alors prendre la barque, établir et appliquer une feuille de route efficace, selon un consensus politique.

Cependant, la crise économique actuelle prendra des années à être conjurée si les mesures appropriées sont prises aujourd’hui. Ces mesures devraient viser le renforcement de la stabilité politique à travers un processus de consolidation institutionnelle. Les résultats économiques catastrophiques obtenus aujourd’hui sont la résultante de l’instabilité politique persistante et néfaste pour la croissance et le développement économiques. Cette instabilité politique résulte en grande partie de la faiblesse des institutions. Au bout du compte, les deux crises (politique et économique) s’auto-entretiennent et s’aggravent mutuellement, au jour le jour.

L’instabilité politique chronique plombe la croissance économique et l’absence de création de richesses liée à l’instabilité politique limite les possibilités de création d’emplois. Le taux de chômage des jeunes est très élevé, renforçant ainsi leur précarité financière. Celle-ci constitue un terreau fertile à la manipulation politique. L’instabilité politique limite la croissance économique et cette faible croissance économique représente une menace permanente pour la stabilité politique.

Qu’est-ce qui a occasionné la crise politique en 2018 ?

Il faut reconnaître que le pays arrive à une situation de pourriture politique, économique et sociale pour reprendre les propos de feu le président Leslie Manigat. Cette pourriture constitue le véritable terreau aux turbulences politiques funestes à la croissance économique. Les faiblesses de gouvernance de l’équipe au pouvoir les ont tout simplement précipitées. En ce sens, le diagnostic de l’ex-Premier ministre Évans Paul, reporté dans l’édition du Nouvelliste du 21 septembre 2018, est sans ambages.

Il avoue : « Jovenel Moïse fait de l’improvisation. Le pays est tèt anba. Un méli-mélo ! J’ai beaucoup de peine. C’est comme un bateau sans gouvernail qui ne sait quelle direction prendre. Il y a un capitaine, mais il est dépassé. C’est une cacophonie. […] Il a improvisé une caravane…Si vous regardez Jovenel Moïse vous verrez qu’il est affaissé physiquement, il a beaucoup travaillé, il est épuisé. Ce n’est pas une question de volonté, il a la volonté. Mais la volonté ne suffit pas. Il faut une équipe et une méthode, cela ne dépend pas d’une seule personne.»

L’ex-Premier ministre Évans Paul demande au président Moïse de cesser de faire des promesses vaines et d’arrêter d’improviser. Ces promesses ont créé une attente démesurée au niveau de la population. Tout le monde attend des résultats extraordinaires à la hauteur de ces innombrables promesses en très peu de temps. Celles-ci portaient en elles le germe de la mobilisation anti-Jovenel Moïse que l’opposition écartelée avait eu du mal à canaliser. Selon Évans Paul, le président Jovenel Moïse n’avait pas la formation pour être président de la République, mais comme il a été aux élections, il est qualifié politiquement pour être président. Évidemment, les résultats ne seront pas au rendez-vous comme on peut le constater.

Globalement, le diagnostic de l’ex-Premier ministre Évans Paul concernant Jovenel Moïse est valable pour beaucoup d’autres présidents haïtiens. Le Dr Rony Gilot dresse un portrait similaire pour l’ancien président Henri Namphy. Ces portraits aident à identifier l’une des causes du désastre économique observé au cours des 50 dernières années. Que peut-on vraiment espérer de ce type de profils de dirigeants au plus haut sommet de l’État?

Au bout du compte, le niveau de pourriture du pays devient comme un cancer qui s’est métastasé au cours des dernières années. Le taux de change de 78 gourdes pour un dollar n’est qu’un symptôme de ce cancer qu’aucune politique monétaire n’arrivera à stopper que par des réformes structurelles importantes. Le traitement exige une chirurgie d’experts qui ne surviendra peut-être pas en 2019.

Source Le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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