Jovenel Moïse pourra-t-il faire face à la crise économique et politique ?

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Jovenel Moise

Après une première année de mandat marquée par un véritable excès de confiance et des promesses à profusion, le président Jovenel Moïse se trouve confronté à une grave crise économique et politique à la fin de la deuxième année. Les nombreuses promesses avaient créé une attente démesurée au niveau de la population qui attendait rapidement des résultats extraordinaires. Ces résultats tardent encore à se faire remarquer. Surgit alors la grogne de la population. Comme si les promesses portaient en elles les germes de la mobilisation anti-Jovenel Moïse. Et pour ne rien arranger, la dépréciation accélérée de la gourde et la dégradation des conditions de vie de la population qui en découle crée un climat assez périlleux. La capacité du président Moïse à faire face à ce climat inquiète. Selon certains observateurs, le reste de son mandat se trouve menacé par la crise économique et politique.

Le jeudi 7 février marquera la fin de la deuxième année du président Jovenel Moïse au pouvoir. Il bouclera les deux années qui étaient supposées être les plus importantes de son mandat. En effet, la première année devait lui servir à poser les bases de la réussite de son mandat en bâtissant notamment sa crédibilité. La deuxième année devait marquer le début des réalisations concrètes afin de gagner la confiance de la population. À la fin de la deuxième année, une vague de promesses non encore tenues et quelques décisions indélicates ont plutôt nui à la crédibilité du président. Il demeure très difficile de comprendre les fondements logiques de sa promesse d’électricité 24h/24 dans 24 mois. Un délai qui arrive à expiration au cours de la troisième année. Avec la précarité financière dans laquelle se trouve le Trésor public, l’État haïtien n’a pas les moyens de financer la concrétisation d’une telle promesse.

Même si l’État haïtien disposait des ressources pour financer ledit projet, la capacité des ménages à en payer le coût reste improbable. D’ailleurs, dans le cas où le courant électrique serait disponible 24h/24, dépendamment du prix du kilowatt/heure, il serait probablement moins coûteux pour les ménages de se procurer un « Inverter »  et de n’acheter que 8 à 10 heures par jour. On doute grandement de la capacité de l’Électricité d’Haïti (Ed’H) à distribuer et à commercialiser l’électricité produite et à faire payer convenablement les consommateurs en 24 mois. Si, durant le mandat du président Moïse, le pays arrivait à être alimenté 12 heures par jour de façon durable, ce serait déjà un grand exploit. La population n’exigerait pas plus. Pourquoi alors promettre 24h en un temps record ?

Par ailleurs, les nombreuses promesses de réalisation de grandes infrastructures partout à travers le pays ne tiennent pas non plus à une analyse rigoureuse. On se le rappelle : en visite de supervision à Carrefour Joffre au cours du mois de décembre 2017, le président Moïse avait communiqué un menu de promesses bien garni à réaliser. On y comptait : « Huit  aérogares, trois grands aéroports internationaux, 12 000 salles de classes, des centaines de kilomètres de routes, 22 centres de traitements de matières fécales, 130 centres de santé dans 130 sections communales, une ambulance dans chacune des 146 communes du pays, un réseau électrique national, un campus universitaire, de nombreux blocs sanitaires à travers le pays et des drainages sur des rivières (1).»  Des idées géniales mais impossibles à réaliser durant un mandat.

Le président Moïse disait également ne veut plus voir de toilettes en bois en Haïti. Alors que, même à Port-au-Prince, il existe encore plein de ménages qui ne disposent même pas de ces latrines des temps anciens. À chaque visite, en Haïti comme à l’étranger, au début de son mandat, le président prolongeait la liste des promesses : des logements sociaux munis de conforts modernes, 1 000 kilomètres de routes par année, la relance de l’agriculture, etc. On se demande alors : Qu’est-ce qui pousse le président à faire autant de promesses aux allures irréalistes?

Au cours de la deuxième année, le président Moïse commençait à récolter le revers de la médaille. Dans plusieurs régions du pays, la population proteste pour réclamer l’électricité promise. En général, les grands chantiers publics que l’on faisait miroiter à la population se font rares. Même la Caravane du changement, la « stratégie » phare du début du mandat, chancelle. On en parle très peu aujourd’hui. Si ladite stratégie ne se révèle pas efficace, c’est probablement parce que, à la base, le projet n’est pas bien défini. Aucun document en ce sens n’avait jamais été rendu public. Pourtant, durant la première année, avec la Caravane qui constituait l’objet principal de la communication officielle, les conseillers du président Moïse prétendaient qu’il avait réalisé, en quelques mois, ce que ses prédécesseurs n’arrivaient pas à accomplir en plus de 50 ans.

Certaines des promesses réalisées suscitent encore certaines interrogations. Par exemple, la remobilisation des Forces armées d’Haïti (FAd’H) n’a pas aidé à contrer l’insécurité généralisée. On s’interroge sur la vraie capacité des FAd’H. La décision la plus emblématique du climat d’improvisation qui règne sous la présidence de Jovenel Moïse a été l’arrêté sur la dédollarisation. Il a été rapporté quelques mois plus tard.

Plus qu’un excès de confiance, la prolifération des promesses peut être interprétée comme une forme de méconnaissance des grands dossiers de l’État, ce qui serait un mauvais signal du président Moïse envers les différents acteurs de la vie nationale et de la communauté internationale.

Quel bilan pour les deux premières années ?

Évidemment, en deux ans, dans un pays aussi malade, on ne pouvait pas s’attendre à d’énormes résultats. Cependant, la deuxième année devrait entamer le lancement d’une nouvelle ère de bonne gouvernance marquée par le renforcement de la lutte contre la corruption. À ce niveau, on n’a pas beaucoup de résultats à comptabiliser.  Méthodologiquement, on ne peut pas penser au bilan de la deuxième année du président Moïse sans recourir à sa promesse phare de campagne électorale. Il promettait de « mettre ensemble la terre, l’eau, le soleil, les femmes et les hommes pour améliorer le bien-être collectif».

Bien entendu, on ne sait toujours pas trop ce que cela veut dire dans la vraie vie. Il n’y a pas eu de plan de matérialisation concrète de ce programme électoral. Deux ans après, on ne sait pas où est-ce que l’on est rendu dans la concrétisation de ce rêve. Quelles sont les ressources disponibles ? L’équipe du président Moïse ne renseigne pas vraiment sur ces points.

On n’a pas eu non plus de plan d’action gouvernementale clairement défini. Le gouvernement Lafontant avait distribué des feuilles de route à ses ministres sans avoir eu le temps d’évaluer leurs exécutions. La grande manifestation des 6 et 7 juillet 2018 a eu raison de lui. Son successeur, Jean-Henry Céant, est contraint d’envisager des mesures conjoncturelles dictées par un climat politique pour le moins fragile. Les deux premières années ont débouché sur une certaine insatisfaction populaire. Alors qu’elles représentaient les années les plus importantes du mandat du président Moïse. À partir de la troisième année, une série d’élections devraient être déclenchées. Les batailles électorales laisseront donc très peu de places à la planification stratégique et à la réalisation de projets d’envergure. 

La deuxième année du mandat présidentiel a été marquée par une grave crise politique et économique. Les émeutes des 6 et 7 juillet 2018 en représentent des signaux très clairs. Les deux grandes manifestations des 17 octobre et 18 novembre également. Cette crise politique a ruiné l’économie en 2018. Il convient de noter qu’à la fin de l’année 2017, l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) prévoyait une année 2018 beaucoup plus prometteuse que 2017. Cette prévision misait sur une stabilité politique retrouvée avec la prestation de serment du président élu Jovenel Moïse.

Si, sur le plan de la stabilité politique, le premier semestre de l'année fiscale 2018 a été relativement calme, cela n’a pas été le cas pour le second. On a connu de grandes manifestations de rue exigeant la reddition des comptes dans le cadre du fonds PetroCaribe et le départ du président Jovenel Moïse. Le pays est sous la menace constante de ces manifestations. Des zones avec des poches d’insécurité devenant quasiment inaccessibles se sont multipliées à travers la capitale et dans d’autres endroits sur le territoire national. Un tel climat n’est propice ni aux affaires ni au bon fonctionnement des simples citoyens. En conséquence, le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) n’a été que de 1,5 % pour l’année fiscale 2017-2018.

Le début de l’année fiscale 2016-2017, selon l’IHSI, a été surtout marqué par le passage du cyclone Matthew, la fin des turbulences électorales de 2016, le départ du gouvernement de transition et l’installation des nouvelles autorités. Cela suscitait beaucoup d’incertitudes, d’attentismes et même des changements de priorité chez les agents économiques tant privés que publics. C’est pourquoi la croissance économique était si faible durant cet exercice, de l’ordre de 1,2 %. Aujourd’hui, l’incertitude et l’attentisme continuent sous la forme d’une menace d’instabilité politique. Fort heureusement, le pays a été préservé des catastrophes naturelles. Il l’a été moins au niveau des turbulences politiques qui représentent une forme de catastrophes haïtiennes routinières.

La deuxième année du président Moïse a été surtout marquée par un déficit budgétaire record. D’octobre 2017 au 30 septembre 2018, les recettes publiques cumulées s’élevaient à 80 milliards de gourdes alors que les dépenses avaient atteint plus de 114 milliards de gourdes, soit un déficit budgétaire (en base caisse) de  plus 34 milliards de gourdes, en grande partie financé par la Banque de la République d’Haïti (BRH). Une grande partie de ce déficit est due au maintien des prix de l’essence à la pompe.

Le financement monétaire par la Banque centrale de ce déficit budgétaire était chiffré à 24,6 milliards de gourdes au 30 septembre 2018. Comme conséquences de ces déséquilibres macroéconomiques, la gourde a connu une dépréciation sans précédent en 2017-2018. Ce samedi 15 décembre 2018, dans certaines banques commerciales, il fallait plus de 84 gourdes pour un dollar américain, selon le montant désiré. Certaines entreprises privées réclament déjà 86 gourdes aux clients pour un dollar américain.

Les promesses non tenues et les décisions improvisées ont engendré une perte de crédibilité des dirigeants, à commencer par le chef de l’État qui était sur tous les fronts. Quand un dirigeant fait des promesses qu’il ne tient pas, il perd sa crédibilité et sa notoriété. La population de l’entend plus. Elle perd confiance. En conséquence, les décisions politiques et économiques deviennent moins efficaces. Par exemple, le dialogue lancé par les autorités n’aboutit pas aux résultats escomptés. Les mesures de redressement budgétaire et monétaire ont moins d’impact.

« Les perspectives de croissance économique pour l’exercice fiscal 2018-2019 s’annoncent particulièrement difficiles en raison notamment de la fragilité de la situation sociopolitique  qui risque de plomber considérablement l’économie », a fait remarquer l’IHSI dans ses comptes nationaux publiés à la fin du mois de décembre 2018. Autant dire que les crises économiques et politiques s’alimentent mutuellement et contribuent ensemble à détériorer les conditions de vie de la population. Quelle est la capacité du président Jovenel Moïse à faire face à cette conjoncture durant sa troisième année de mandat ? Attendons voir !

Thomas Lalime source nouvelliste

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  1. Reportage de Robenson Henry de Radio Télé Kiskeya, https://www.facebook.com/robenson.henry.58/videos/1918955241477762

 

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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