Joani, jeune Haïtienne de 13 ans, obligée de se prostituer pour survivre en République dominicaine

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 , photographe, journaliste et cinéaste montréalaise, vient de réaliser deux courts-métrages sur le trafic sexuel en Haïti et en République dominicaine. Récipiendaire du prix Peter Mansbridge en journalisme télévisuel, elle a reçu une bourse du Centre de recherches pour le développement international qu'elle a utilisée pour produire des courts-métrages.

La journaliste a accueilli, au 4012 rue Saint-Denis à Montréal, le mardi 20 mars 2018, des invités triés sur le volet pour une projection suivie d’un débat d’experts autour de cette délicate problématique.

Le premier court-métrage présente la situation horrible que vit Joani, une jeune Haïtienne âgée de 15 ans au moment du tournage en 2015. Elle est arrivée à la ville de Sosúa (République dominicaine) en provenance d’Haïti quand elle avait sept ans. Elle y allait trouver sa mère qui vivait là-bas. Trois mois après son arrivée, sa maman a perdu la vie. Joani s’est retrouvée toute seule. Elle n’a aucune nouvelle de son père. Celui-ci n’a pas cherché à la retrouver ni à la voir. Alors, pendant un certain temps, elle s’est mise à ramasser des bouteilles pour les revendre pour une pitance et à nettoyer des maisons afin de gagner des sous pour payer sa nourriture.

Un jour, alors qu’elle avait du mal à payer son loyer, le propriétaire lui dit : « Si tu couches avec moi, tu peux continuer à vivre ici. Sinon, tu t’en vas. » Joani a préféré partir immédiatement. En pleurs, elle raconte la suite : « J’ai dormi dans les rues, sur les trottoirs. Et c’est comme ça que j’ai rencontré l’amie qui, plus tard, m’a vendue.» Il s’agit bien d’une vente. Comme du temps de la traite des esclaves. Comment cela s’est-il passé? Joani répond : « Un jour, elle m’a dit "Sortons". Je lui ai demandé : "Où allons-nous?" Elle m’a répondu : "Allons faire un tour, je suis ton amie. Je ne te ferai pas de mal." Alors je suis partie avec elle.»

Joani poursuit son récit toujours en larmes : « Une voiture noire nous attendait au coin de la rue. On nous a amenées dans un endroit où il y avait beaucoup d’hommes blancs. Elle est allée parler à l’un d’eux et j’ai vu l’homme lui donner de l’argent. Elle est partie et je ne l’ai jamais revue. Chose certaine, elle a été bien payée. Ensuite, l’homme m’a demandé de le suivre. Je vous jure que je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer.»

Pendant un mois, Joani a été séquestrée dans cette maison. Elle égrène son châtiment : « Ils m’ont droguée et violée. Je suis tombée enceinte de la petite fille que j’ai maintenant. J’ai pensé à me faire avorter mais j’en ai été incapable. Ce qui est arrivé n’était pas la faute de ma fille. À l’âge de 13 ans, j’ai commencé à travailler dans la rue, je me suis prostituée. Et je le fais toujours. C’est comme ça que je pourvois à mes besoins et à ceux de ma fille.»

La victime raconte tous ses déboires avec sa petite fille sur ses bras. Au moment de son entrevue avec la cinéaste en 2015, elle était âgée de 15 ans et sa fille avait à peine deux ans. Elle n’arrive pas à oublier le calvaire qu’elle vit au jour le jour : « Nous les filles, ils nous traitent comme des animaux. » Joani ne caresse qu’un rêve : éviter à sa petite fille chérie de vivre un pareil cauchemar dans sa vie. « Je ne veux pas que ma fille vive ce que j’ai vécu. Elle est la raison pour laquelle je me bats. Je me prostitue dans son intérêt à elle. Pour être capable de prendre soin d’elle. Et pour m’assurer que personne ne lui fasse jamais de mal. C’est elle qui m’inspire et me donne la force de continuer.»

Pour nourrir sa fille

Joani ne voudrait qu’aucune autre Haïtienne connaisse le même enfer qu’elle. Elle explique son ressentiment : « Je ne me sens pas à l’aise parce qu’aucune fille comme moi ne devrait avoir à vivre ça. » Mais elle dit prendre son mal en patience puisqu’elle doit « travailler, prendre soin de sa fille et payer les factures ». Elle pense que si sa mère était toujours en vie, peut-être qu’elle n’aurait pas eu à passer par là. « Et ça me rend très triste et malheureuse », soupire-t-elle, les larmes aux yeux.

Joani peine à décrire sa vie de tous les jours. Elle n’arrive pas à cacher sa honte : « C’est terrible comment je me sens… Je ne trouve pas ma place, je sens que mon corps est sale. C’est très difficile de vivre avec ça. La seule façon pour moi de me sentir bien avec un client, c’est de me droguer, comme ça je ne sens rien. Je suis le genre de fille qui donne l’impression d’être quelqu’un de normal. Je ne montre pas mes sentiments, je ne montre pas que je souffre. Je pourrais être en train de mourir, et je ne vous le dirais pas. Si vous êtes un client, vous n’en saurez rien. Je suis comme ça. Je lui dis : "Faisons ce qu’on a à faire et finissons-en. Sinon, je m’en vais tout de suite.»

Joani se confie à la cinéaste Sara Cornett comme une forme de thérapie. Elle ne le cache pas : « Vous savez pourquoi je vous raconte tout ça? Parce que je sens que tout le mal que j’ai en moi a besoin de sortir. Et je ne veux l’aide de personne : je fais ce que je fais pour faire vivre ma fille.»"

Jeune fille, projetée dans la prostitution par la misère, mère par accident, Joani ne trouve personne pour lui prêter secours. Elle n’est pas la seule à expérimenter ce drame. Les images du court-métrage montrent d’autres jeunes Haïtiennes sur les trottoirs en République dominicaine. On y voit également des Dominicaines. Un deuxième court-métrage retrace le parcours de Brigida, une Dominicaine de 58 ans, qui a passé une bonne partie de sa vie dans l’industrie de la prostitution. Cependant, la jeune Haïtienne avoue toute sa réprobation pour cette pratique qu’elle trouve déshumanisante. Si elle avait d’autres options, elle aurait fait d’autres choix.

Ilana Neumann, mairesse de Sosúa depuis 2010, admet qu’il est difficile pour les femmes haïtiennes de trouver un travail respectable en République dominicaine. C’est pourquoi beaucoup d’entre elles finissent par se prostituer. Tristement, elles n’ont aucun autre moyen de subsistance, avoue la mairesse. Mais c’est le cadet des soucis des autorités dominicaines. Qui pis est, avec l’arrêt TC 168-13 de la Cour constitutionnelle dominicaine, en date du 23 septembre 2013, qui légalise la politique du gouvernement dominicain de dénationalisation des ressortissants d’ascendance haïtienne, le phénomène risque de s’amplifier.

Un mal aux multiples facettes

La projection du court-métrage a été suivie d’un débat d’experts enrichissant. Le panel était composé de Jennie-Laure Sully. Haïtienne, maître en sciences biomédicales; Jessica Amaro, travailleuse sociale; Me Georges Boissé, ex-ambassadeur du Canada en République dominicaine; Dr Mounir Samy, médecin psychiatre, pédopsychiatre et psychanalyste pour enfants et adolescents ainsi que Gilles Bibeau, Ph.D en anthropologie, professeur émérite à l’Université de Montréal. Dr Arlette Niedoba, Egyptienne, titulaire d’un doctorat en études françaises à l’Université de Montréal, ayant fait carrière au ministère de l’Enseignement du Québec et à TV5, a fait office de modératrice.

Les experts ont abordé la problématique de trafic sexuel dans toutes ses dimensions. Jennie-Laure Sully, intervenante auprès des femmes faisant une demande d'asile, organisatrice communautaire à la Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle, a souligné la nécessité de mettre l’accent sur l’aspect systémique du problème. Celui-ci résulte de choix politiques faits par des gouvernements qui s’inscrivent dans un système capitaliste qui favorise les inégalités et les exploitations criantes.

Jessica Amaro, travailleuse sociale au Centre local de service communautaire (CLSC), encadre des mères prostituées en accordant une attention particulière à leurs enfants. Pour elle, ces femmes ont besoin d’être valorisées. Trop souvent, elles retrouvent leur réconfort dans la drogue. Joani, elle, trouve sa raison de vivre dans sa petite fille qu’elle aime plus que tout. Jessica Amaro croit que l’État doit permettre à ces femmes malheureuses de trouver ce type de réconfort en les aidant à vaincre la solitude et en leur donnant une voix. Elle a salué l’initiative de Sara Cornett de donner une voix à Joani.

Me Georges Boissé, qui a occupé le poste d’ambassadeur du Canada en République dominicaine avant de prendre sa retraite en 2014, note l’absence de la responsabilité paternelle qui a exacerbé les déboires des jeunes filles qui se livrent à la prostitution en République dominicaine. Leur vulnérabilité en fait des proies privilégiées pour une industrie de la prostitution forte et puissante.

Le Dr Mounir Samy, membre de la Société canadienne et internationale de psychanalyse et professeur agrégé de psychiatrie à l'Université McGill, présentement à la retraite, a constaté que l’assistance était scandalisée après la projection du court-métrage. Il l’invite alors à essayer de comprendre pourquoi elle est scandalisée. Réponse : parce que le corps de la femme est désacralisé, parce que la blessure de Joani est profonde, parce que la dignité humaine est bafouée.

Le professeur Gilles Bibeau, auteur de plus de 350 publications dont 18 livres comme éditeur ou auteur, 90 chapitres de livres et plus de 250 articles dans les revues avec comités de lecture, a exploré l’aspect anthropologique du phénomène. Il pointe du doigt un type d’organisation familiale dans les pays en développement où la femme est responsable de tout. Une responsabilité qui va jusqu’à se prostituer pour s’occuper de ses enfants.

La cinéaste Sara Cornett qui détient un diplôme d’études collégiales (DEC) en photographie, un baccalauréat (licence) en arts avec distinction en études humanistes et culturelles et un diplôme d'études supérieures en journalisme, est en train de finaliser deux autres courts-métrages du même projet en Haïti et en République dominicaine.

Quel soutien peut offrir l’État haïtien à ses expatriés maltraités? La réalité, c’est qu’il existe beaucoup de Joani en Haïti. Des jeunes filles qui devaient comme d’autres aspirer à devenir princesses mais qui voient leur vie basculer en véritable cauchemar. Elles ont fui le sol haïtien pour se retrouver dans une situation bien pire en République dominicaine, au Chili, au Brésil ou ailleurs.

L’aspect le plus triste du cauchemar de Joani, c’est qu’elle n’a nulle part où porter plainte contre ses agresseurs et proxénètes. Elle n’a personne sur qui compter pour l’aider à prendre soin d’elle et de sa fille. Elle n’a pas choisi d’être prostituée. C’est une question de survie. Ses conditions de vie n’auraient-elles pas été meilleures si elle avait choisi de rester en Haïti?

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Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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