« J’ai cherché à défendre les Haïtiens » - Hommage à Bernard Diederich

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Bernard Diederich

Le 13 janvier 2020, j’ai envoyé un courriel à Bernard Diederich, tard dans la soirée, pour lui annoncer que je serais en Haïti dans quelques jours et souhaiterais le rendre visite. Ce vif désir visait un double objectif. D’abord, visiter un personnage généreux qui n’a pas hésité à m’accompagner dans mes recherches depuis une décennie à la fois comme personne ressource et comme lecteur avisé. Ensuite, discuter avec lui de mon plus grand projet du moment. Comme je l’ai souligné dans le courriel, « je prépare un livre sur les relations de Trujillo et Haïti avec un focus particulier sur la migration ».

Bernard Diederich est l’un des rares spécialistes de notre région. Il a été journaliste de la Caraïbe pendant un demi-siècle (1949-1989). Il connait bien Duvalier autant que Trujillo. Il a couvert l’assassinat de ce dernier en 1961. Il en a consacré un livre, « Trujillo : Death of the Goat (Trujillo : La mort du Bouc) » (1978). Des passages de son texte sont identiques à certaines lignes du livre de Mario Vargas Llosa, « The Feast of the Goat (La fête au bouc) » (2000). Le second n’a pas cité le premier comme cela doit se faire dans le monde littéraire. Diederich a accusé l’écrivain péruvien, prix Nobel de littérature 2010, de plagiat.

Moins d’une heure après avoir envoyé mon courriel, j’ai reçu la réponse de Mme Diederich qui m’a annoncé que Bernard n’allait pas bien, mais qu’il me laissait un numéro pour le contacter à mon arrivée en Haïti. Le lendemain, 14 janvier, j’ai envoyé un courriel de remerciement et de suivi. Malheureusement, quelques heures plus tard, j’ai appris que Bernard Diederich n’était plus. Né en Nouvelle Zélande en 1926, il s’est éteint en Haïti. Un pays qu’il a adopté et aimé de tout son cœur. Je me rappelle que le 25 juillet 2012, alors que j’essayais de le localiser pour une rencontre, parce qu’il était tantôt au Mexique, à Miami, en Nouvelle Zélande, tantôt à Washington D.C., il m’écrivait fièrement « Je vis en Haïti maintenant – de retour pour de bon après 49 ans ».

Mes premiers contacts avec Bernard Diederich datent de juillet 2010. Je commençais à confronter les sources pour ma thèse en histoire et voulais lui adresser quelques questions spécifiques. Quand on écrit une thèse sur Duvalier, Bernard Diederich est incontournable. Arrivé à Port-au-Prince sous Dumarsais Estimé, Diederich travaille comme journaliste pour les plus grands médias et agences de presse anglophones, dont Associated Press, New York Times, Daily Graph, Time Life News et Time Magazine. Il fonde son propre journal, Haiti Sun, un hebdomadaire en langue anglaise qui publie exclusivement sur Haïti de 1951 à 1963.

Un journaliste engagé

Les activités journalistiques de Diederich lui font connaitre l’exil d’Haïti à deux reprises. La première fois, en 1957. Un jour, je lui fais part des documents retrouvés dans les archives françaises qui imputent son expulsion d’Haïti au président Daniel Fignolé. Voici ce qu’il m’écrit à ce sujet : « j'étais un ami de Fignolé. Mon expulsion a eu lieu sous le gouvernement collégial et organisé par Max Bolte sur ordre de [Louis] Déjoie en 1957. L’histoire est dans mes livres. Daniel [Fignolé] devenu président a condamné mon expulsion - voir Nouveau York Times de juin 1957. Il a dit que je pouvais revenir. Je l’ai vu à son retour en Haïti pour mourir d’un cancer. Nous avons renouvelé notre amitié et je l'ai présenté à mon fils aîné né en Haïti ».

Bernard Diederich revient en Haïti pour vivre les moments difficiles de la presse haïtienne pendant les six premières années de Duvalier. Pour cette période, et pendant toute la dictature, la presse haïtienne n’est pas la meilleure source d’information. Je lui écris à cet effet : « je n’arrive pas à faire la différence entre Le Nouvelliste et Le Matin. Je les mets dans le même panier car, quand je lis leurs publications sur la période, je trouve le même « rien » ». Bernard Diederich m’aide à faire la part des choses en précisant : « Le Matin a été vendu au régime. Franck Magloire a joué le jeu et sous Jean-Claude il a obtenu une nouvelle presse (de qui sinon du gouvernement ?) Le Nouvelliste était un survivant comme je l’étais avec mon journal ».

Voulant savoir davantage sur le fonctionnement de la presse sous la dictature, je lui écris : « Je suis en train de lire les papiers de Kennedy et je trouve un document dans lequel un officier de la CIA a expliqué que Duvalier contrôlait si bien le pays que la CIA ne pouvait pas développer de sources d’information. Je comprends, comme vous l’avez écrit, qu’il était difficile pour vous en tant que journaliste indépendant et hostile à Duvalier. Mais comment pourrait-il être aussi difficile pour le gouvernement américain qui avait une mission navale en Haïti? Pouvez-vous me dire quelques mots sur le fait d'être journaliste et journaliste étranger en Haïti entre 1957 et 1963? »

La réponse de Bernard Diederich est éclairante : « Jusqu’en 63, je faisais la plupart des reportages pour l’étranger et travaillais avec des "Big Footers" – c’est la façon dont nous appelions les membres du personnel envoyés dans un pays en temps de crise. Aucun ne parlait français ou créole et parfois pas espagnol. J’étais donc leur traducteur ». Plus loin il ajoute :  « Doc [Duvalier] aimait mon journal et nous nous comprenions. Il lisait mieux l’anglais qu’il le parlait. Il savait que je ne prenais pas d’argent du gouvernement, même sous forme de publicité comme les autres. Il ne savait pas que j'étais la source des histoires du Time Magazine. J’ai réussi à fonctionner jusqu'en 1963 quand il a décidé ‘c’est bon’! J’avais des amis au palais et dans l’armée. Même le photographe du palais était mon ami et je lui payais sous la table pour ses photos. Nous, les journalistes locaux, pouvions partager entre nous des informations que nous n’osions pas imprimer, sauf avec Le Matin ».

Un auteur militant

Diederich s’est surtout fait un nom auprès du public avec les livres écrits sur Haïti.  En plus des textes sur Trujillo, Castro, Somoza et même des romans, sa bibliographie contient plusieurs livres consacrés à Haïti de 1950 à 1986. Cela inclut « Bon Papa » qui couvre la présidence de Paul Eugène Magloire, « The Prize » qui est consacré à la bataille électorale de 1957 et trois textes consacrés au régime des Duvalier. J’avais 14 ans quand j’ai découvert son livre de référence, publié avec son collègue journaliste Al Burt, « Duvalier et les Tontons macoutes ». Ce livre est paru pour la première fois en 1969, en anglais, sous le titre « Papa Doc : The Truth about Haiti today ». Les informations de base qui y sont incluses ont servi à plusieurs autres publications.

Diederich publie plus d’une vingtaine de livres. Il ne se considère pourtant pas comme un écrivain, mais comme un militant. Les titres de ses textes sont parlants : « L’île de la peur [anglais] », « Les fous d’avril : 1961 [anglais] », « Du sang au soleil [anglais], « Le prix du sang », « Les meurtriers parmi nous: histoire de la répression et de la rébellion en Haïti sous Dr François (Papa Doc) Duvalier (1962-1971) [anglais] », « Fort Dimanche : le palais du diable [anglais] ». En réponse à mon courriel sur des positions clairement adoptées dans ses textes, Bernard Diederich me répond : « J'ai cherché à défendre les Haïtiens contre cette dictature fasciste, peu importe ses racines ».

Diederich juge avec sévérité certains livres écrits sur Haïti. « Il y a quelques livres sur la période qui présentent un certain intérêt et quand ils sont écrits par des Blancs, j'essaie de connaitre leur principale source en Haïti. J’ai trouvé que le livre du professeur [Robert] Rotberg n’était pas très bon. Sa principale source était le pasteur Dr [William] Hodges de Limbé. Le regretté pasteur David Nicholls a eu l’aide du ministre des Finances duvaliériste Hervé Boyer chez qui il a habité pendant son séjour en Haïti pour faire ses recherches pour son livre « From Dessalines to Duvalier ». Je trouve Nicholls beaucoup mieux que les autres. J’ai passé de nombreuses années à défendre Haïti contre ces écrivains qui exploitent Haïti sans entrer dans son histoire sociale, sans comprendre pourquoi Haïti n’a pas progressé comme d’autres nations. Avec Duvalier, je pouvais être accusé de passer à l’offensive, mais j’ai cherché à défendre les Haïtiens contre cette dictature fasciste, peu importe ses racines. J’ai vu les meilleurs esprits d’Haïti s’enfuir en Afrique et ailleurs tandis que d’autres ont été tués. Je crois que Clément Jumelle qui avait servi Estimé et Magloire était le meilleur guide d’Haïti pour son avenir. Il connaissait la société et n’avait sur ses épaules aucun des jetons que Doc avait ». Finalement c’est Papa Doc qui est arrivé au pouvoir avec l’aide de l’armée. La suite est dans les livres de Diederich.

Un gardien d’histoire et d’anecdotes

 Journalisme oblige, Bernard Diederich est un passionné d’histoire d’Haïti. Il est rare de lui parler d’un livre sur Haïti sans qu’il ne vous parle du texte, de l’auteur et de ses sources. Comme écrivain, il essaie au mieux de camper les événements avec exactitude. Sauf que, évidemment, il ne laisse pas la petite histoire, très dense en Haïti, passer inaperçue. Des anecdotes sur Duvalier, les militaires, les opposants, les diplomates, Diederich en a toujours des tonnes à raconter à ses locuteurs. L’une de ses préoccupations, la mienne aussi, concerne les papiers de Duvalier. Où les trouver ? Mais contrairement à moi, il a lui quelques idées.

« Quant aux papiers de Papa Doc, m’écrit-il, ce sont ses livres, « Mémoires d’un leader du tiers-monde », etc. Il a été aidé par Gérard Daumec et Gérard de Catalogne pour sortir les trois éditions et payé pour les faire publier en France [Hachette, 1969]. Quand le ministère de l’Information a été pillé en 1986 et que des papiers ont volé partout j’ai essayé de sauver certains des documents officiels mais les macoutes étaient encore actifs et nous ont envoyés nous balader. La seule personne à avoir sauvé certains documents était le général Prosper Avril. Il détient par exemple une copie d’un peloton d’exécution dont la liste a été dressée par Papa Doc, à la main. Jean-Claude n’a pas écrit et a essayé de ne pas lire ».

« J’avais, ajoute-t-il, de bonnes sources dans le cercle de Duvalier, des gens que je connaissais depuis les années 50. Ce n’était pas facile pour les ambassades. Ils semblaient avoir toujours le même groupe autour d’eux lors de leurs cocktails qui aimaient le "zin". D'un autre côté, les duvaliéristes ne faisaient pas confiance aux ambassadeurs étrangers, sauf lorsqu’ils avaient besoin d’asile politique ».

« Quand j’interviewais Duvalier seul, je pouvais avoir une idée de ce qu'il pensait des choses. Mais si j’étais avec un correspondant du New York Times ou un nouveau membre du personnel d’un autre média, il jouerait souvent le rôle de ‘pauvre médecin de campagne’... incompris, etc. Pourtant il ne dirait rien de substantiel à l’intervieweur ».

« D'après mes propres recherches, poursuit Diederich, j’ai découvert qu’Haïti avait une petite station de la CIA. Ils [les agents] lisaient surtout Le Matin et Le Nouvelliste et ce que les correspondants étrangers écrivaient dans leurs médias. Je me demandais souvent quelles informations ils tiraient réellement du cirque cocktail [les réceptions dans les ambassades]. Les cueillettes ne devaient pas être abondantes car, comme je l’ai dit auparavant, les mêmes gens semblaient être invités à tous les cocktails et ces gens - anglophones – ne savaient rien. Papa Doc comprenait le fonctionnement des ambassades et permettait à certains officiers d’assister à leurs fêtes - et ils lui faisaient des rapports. Tout cela était un cercle vicieux (même si je préfère le terme cirque) ».

La nouvelle de la mort de Bernard Diederich m’a beaucoup bouleversé. J’espère lui rendre un hommage bien mérité en relatant ici certains de mes échanges avec lui, en ses propres mots. Après avoir passé des décennies à écrire sur les évènements puis l’histoire récente d’Haïti, Diederich est lui-même entré dans l’histoire. Il y est entré avec Haïti dans l’âme. Il avait à cœur son « école primaire dans la zone de Fort-Dimanche avec l’aide d’amis de Cité Soleil ». Il voulait que tous ses livres soient traduits en créole, de manière à être accessibles à tous. Les ventes, me disait-il, ne m’intéressait pas. Mon désir : aider les Haïtiens à garder leur mémoire car « les réponses à la plupart de vos questions sont dans mes livres ».

Weibert Arthus, docteur en histoire

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