Inflation, salaire minimum et soustraitance en Haïti : la difficile équation

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La question de la fixation ou, pour dire mieux, de l’ajustement du salaire minimum nominal en Haïti occupera encore le débat socio-économique et même politique pendant plusieurs mois. C’est d’ailleurs le cas à chaque fois que cet exercice nécessaire s’impose. La raison fondamentale est liée au fait que le salaire minimum touche directement aux intérêts non convergents de divers groupes sociaux, patrons et ouvriers au premier chef, qui chercheront, chacun de son côté, à obtenir plus plutôt que moins dans les négociations relatives au prix du travail journalier que représente le salaire minimum.

Chacune des parties, déjà sociologiquement en situation de conflit « latent », aura tendance, à coups d’arguments crédibles ou pas, à tirer la corde de son côté dans l’objectif de maximiser ses gains autant que possible. Mais, en dépit des arguments des uns et des autres, un ajustement du salaire minimum en Haïti demeure, aujourd’hui, objectivement justifié. L’économie nationale est structurellement marquée par une hausse tendancielle de l’inflation, réduisant de façon continue et significative la valeur réelle du salaire et justifiant par la même occasion la nécessité de l’ajuster. Le dernier « Coin de l’IPC » rendu public par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) concerne le mois de février 2019 et fait état d’un taux d’inflation de 17% en glissement annuel. Un niveau inédit jamais atteint depuis octobre 2008 (18%). Donc, il est un truisme que le salaire minimum doit être ajusté.

Le Code du travail, en son article 137, prévoit d’ailleurs des ajustements périodiques en « fonction du coût de la vie ou toutes les fois que le taux d’inflation accuse une augmentation d’au moins 10% sur une période d’une année fiscale ». L’équation entre l’inflation et le salaire minimum paraît alors simple et facile. Mais pas très facile dans la pratique puisque: 1) l’inflation est trop volatile en Haïti, ce qui nuit à la stabilité et la planification micro et macroéconomique dans ce pays ; 2) le Code du travail ne précise pas jusqu’à quel niveau faut-il ajuster le salaire minimum dans le cas par exemple d’une inflation de 10%. Doit-on l’ajuster proportionnellement à l’inflation ? La loi sur le salaire minimum d’octobre 2009, qui devrait pourtant être aussi de nature interprétative, n’a non plus pas répondu à la question. Dans son article 4, il est seulement noté que « le Conseil supérieur des salaires se réunit trois mois avant la fin de chaque exercice fiscal afin de réviser, s'il y a lieu, le salaire minimum en fonction des indices macroéconomiques […] ». Le mécanisme de fixation du niveau d’ajustement n’est alors pas clairement défini. Le Code du travail et la loi d’octobre 2009 laissent en ce sens un vide  interprétable de diverses manières.

Le pouvoir législatif n’a malheureusement pas aidé à combler ce vide qui est pourtant source de conflits. La Chambre des députés, qui n’est pas sans responsabilité dans l’établissement de ce vide, a, le 26 mars dernier, voté des ajustements ou augmentations du salaire minimum allant de 21,4 à 87,5%, dépendamment du segment (de métiers) considéré. Il s’agit, somme toute, des ajustements substantiels, que des acteurs qualifient à juste titre de politiques.

Face à ces augmentations susceptibles de réduire notamment les gains des employeurs, en particulier ceux des établissements industriels du secteur textile pour lequel l’ajustement proposé est de 78,5% (soit plus de 4 fois le niveau de l’inflation pour le mois de février), l’Association des industries d’Haïti (ADIH) précise que 60 000 emplois sont en jeu. Autrement dit, avec un tel ajustement, selon l’ADIH, le pays perdrait le secteur textile dans sa totalité, car les entreprises ne pourront pas faire face à leurs différents coûts et deviendront donc non compétitives, notamment par rapport aux concurrents comme le Cambodge, le Vietnam et le Bengladesh. Des informations font aussi croire que l’entreprise S&H Global, qui emploie près de 13 000 ouvriers, envisage déjà de quitter le pays pour s’établir en République dominicaine. L’équation contenant les variables inflation et niveau d’ajustement du salaire minimum relatée plus haut devient alors compliquée avec la prise en compte de la variable emploi (dans la sous-traitance).

L’ADIH est extrémiste dans sa déclaration, faisant croire que tous les 60 000 emplois du textile sont en jeu du fait des ajustements. Disons au passage qu’il s’agit tout simplement d’une menace non crédible, qui n’est pas une première de l’Association. Mais une chose est sûre : les ajustements proposés par la Chambre des députés sont effectivement susceptibles de pénaliser la création d’emplois, et favoriser le chômage des plus vulnérables, dans une certaine mesure...

En effet, plusieurs travaux empiriques montrent que les ajustements importants du salaire minimum s’accompagnent en général d’une certaine hausse du chômage, en particulier chez les jeunes et les plus vulnérables (femmes, les moins qualifiés, les non-expérimentés, etc.). Par exemple, à travers un travail historique, Jean-Michel Cousineau (1991) a établi que « l'augmentation du salaire minimum au cours des années 70 au Québec a pu contribuer à augmenter le taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans de 2,9 points de pourcentage et celui des femmes de 1,7 à 2,3 points de pourcentage ». Guy Laroque et Bernard Salanié (2000), pour le cas de la France, vont en quelque sorte dans le même sens. À partir des données de l’enquête Emploi de mars 1997, ils ont en effet conclu qu’« une augmentation de 10 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance (Smic) détruirait environ 290 000 emplois à long terme ».

Les états financiers des entreprises haïtiennes directement concernées ne sont en général pas connus avec précision, même par la DGI. Problème de transparence. Mais fort de ce qui précède, des entreprises du secteur de la sous-traitance peuvent se trouver effectivement dans l’obligation de licencier des ouvrier si les ajustements proposés par la Chambre des députés sont votés dans les mêmes termes au Sénat et publiés par l’exécutif. Certaines d’entre elles pourront même se trouver dans l’obligation de cesser leurs activités. Autrement dit, des ouvriers et le secteur de la sous-traitance pourraient être en difficulté si de tels ajustements sont appliqués.

L’enjeu, somme toute, est grand. D’un côté, Haïti, trop vulnérable, n’est pas prête à perdre des pans de sa sous-traitance qui représente le deuxième plus grand employeur formel après le secteur public. Ce secteur représente aussi près de 90% des exportations de ce pays structurellement en déficit commercial (près de 4 milliards de dollars de déficit en 2018). Donc, le pays perdrait gros. Les employeurs pourraient opter pour la délocalisation, puisqu’il est connu qu’ils n’ont pas de partie et ne sont qu’à la recherche des cieux cléments comme on dit.

D’un autre côté, tel que souligné précédemment, l’inflation galopante oblige l’ajustement du salaire minimum pour, entre autres, la sauvegarde du pouvoir d’achat déjà trop faible des ouvriers et l’amélioration du bien-être de la population. Une industrie textile génératrice davantage de pauvreté est carrément inconcevable dans une dynamique de recherche de bien-être. Ça ne sert à rien aux moins-favorisés de travailler pour devenir plus pauvres chaque jour davantage, bien que ça soit le cas de plusieurs milliers d’employés des secteurs public et privé en Haïti. Donc, quel que soit l’état de santé financière des entreprises du textile, l’ajustement est inévitable.

Le salut réside dans la recherche d’une solution gagnant-gagnant, d’une « solution juste ». Cette solution passera nécessairement par la réalisation de compromis et l’arbitrage -tout en tenant compte d’un ensemble de données macroéconomiques, dont l’inflation justement, le chômage, le déficit commercial. L’arbitre légitime, rappelons-le, est celle non consulté par la Chambre des députés dans ses démarches : le Conseil supérieur des salaires, cette institution tripartite qui regroupe des représentants des employeurs, des employés et de l’État. Malheureusement, cette institution créée par la loi en 1983, comme presque toutes les institutions de ce pays, est faible et est historiquement partiale dans ses décisions. Cela rend l’équation encore plus difficile à résoudre…
 

Enomy Germain, Économiste, MSc. économie du développement, [email protected]

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