Haïti et les Haïtiens doivent sortir gagnants de la crise

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Frantz Duval - President de l ANMH et Redacteur en chef du Nouvelliste

Depuis les événements de juillet 2018, on ne compte plus les épisodes chauds en Haïti. Politique et Peyi lòk se conjuguent sans peine.

On ne peut non plus compter les jours annoncés par les opposants à Jovenel Moïse comme le dernier jour au pouvoir du président.

A chaque fois, jusqu’à présent, le président Moïse s’en est sorti. Il a su résister en donnant le moins de gages possibles à ceux qui lui réclament tout.

En ce début de novembre, les observateurs se demandent, une fois de plus, si Moïse sera sauvé des eaux du Peyi lòk de l’automne 2019.

Ce mardi, après plus de cinq semaines d’activités bloquées totalement ou fortement perturbées, la région métropolitaine de Port-au-Prince a connu un répit.

Pour un mardi, cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu de telles affluences, rapportent les journalistes.

Jour de ravitaillement ou essoufflement de la mobilisation, il est trop tôt pour le dire. On a vu la flamme du “fòk li ale” s’éteindre et se revivifier tant de fois ces derniers jours qu’il est difficile de parier sa chemise sur la suite.

D’ailleurs, les forces en présence sont intactes sur le terrain et les raisons d’en vouloir au président n’ont pas eu de réponses satisfaisantes pour convertir les insatisfaits comme les motivés de passer à autre chose.

Le président semble encore une fois avoir usé de son arme préférée : l’attente patiente jusqu’au découragement des plus excités de ses détracteurs.

Plus de deux mois que la population manifeste et conteste, résiste et subit les rigueurs du Peyi lòk, Jovenel Moïse est-il en train d’engranger les fruits de la lassitude et du sentiment de futilité de la lutte lancée par ses opposants aux yeux d’une population fatiguée devant des actions qui n’aboutissent pas ?

Ce moment, tournant ou de rémission avant un nouvel épisode de la longue crise de la démocratisation au temps de Jovenel Moïse, arrive alors que les oppositions exposent aux yeux de tous leur incapacité à s’entendre sur la suite, sur l’après Jovenel Moïse et sur un projet à proposer au pays.

L’appât du pouvoir semble être si tentant que les leaders de toutes les composantes de l’opposition se sont mis à se voir déjà au palais national sans passer par la réalisation de leur devoir devant la population en commençant par avoir un comportement exemplaire.

Les rumeurs de répartition de postes ont fait le reste. La réputation de certains maîtres du mouvement a servi de cerise pourrie sur le gâteau.

Jovenel Moïse a-t-il gagné pour autant cette nouvelle bataille ?

NON.

Toutes les conditions qui ont porté les oppositions à le fragiliser sont intactes. Les accusations contre le président dans le dossier PetroCaribe sont encore pendantes. Le refus de son administration de combattre la corruption demeure. L’absence de bonne gouvernance, l’incapacité de lutter contre la contrebande, l’absence de réformes économiques et l’inexistence de plans dans tous les domaines constituent encore la marque de fabrique de sa gestion.

Les crises multiples que connaît le pays (politique, sécuritaire, électorale, économique, humanitaire et autres) sont en bonne santé en ce début de novembre 2019.

Entre le début du mois de septembre et aujourd’hui, la situation globale s’est même dégradée. Les indices de légitimité du président et ceux de son équipe, leur légalité comme leur efficacité, se sont détériorés. Les signaux au rouge sont encore au rouge vif.

Jovenel Moïse est encore au pouvoir mais il s’est affaibli.

Reste la porte de sortie par la violence et par la fin de l’Etat de droit en Haïti.

On y est presque.

De façon généralisée, l’administration en place a recours à la violence, policière (documentée et dénoncée par l’ONU et Amnesty International) et à d’autres formes de violence, celle des gangs ou d’auxiliaires des forces de sécurité (dénoncées par les opposants) et par la fin ou la suspension des institutions de la Constitution de 1987.

En janvier 2020, il ne restera au mieux que 21 élus dans le pays. Le président, s’il est encore au pouvoir, et 20 sénateurs si on compte généreusement. Pour certains, seuls le président et 10 sénateurs ont un mandat pour rester en poste dans un Parlement totalement inopérationnel.

Les maires, tous les maires, verront la fin de leur mandat et il se dit déjà que le gouvernement a sa liste d’agents intérimaires pour les remplacer.

Le gouvernement Lapin en poste aujourd’hui est en fait ce qui reste du gouvernement de Jean-Henry Céant. Il n’a aucune légitimité pour mener le pays car le Parlement ne s’est jamais prononcé sur son sort.

Jean Michel Lapin avait même remis sa démission avant que le président Moïse ne le remette en course après l’épisode Fritz William Michel.

La Banque de la République d’Haïti a un gouverneur par intérim et le ministère de l’Economie et des Finances comme celui de la Planification et de la Coopération externe aussi ont à leur tête des ministres par intérim. Pas moyen de parler sérieusement aux bailleurs de fonds dans un pays qui n’a pas pu mobiliser de ressources internes depuis des années pour mener à bien des projets ni recevoir d’appuis budgétaires pour ses projets d’investissement. Un pays qui n’a pas de budget régulièrement voté depuis trois ans.

Alors que l’insécurité est un problème majeur, la Police nationale d’Haïti a un directeur général par intérim qui n’a pas été approuvé par le Parlement. Les institutions chargées de la justice comme de la sécurité sont si mal en point que la Minujusth est partie, la Binuh est arrivée, le tout sans faire de bruit. L'Onu et l'ensemble de la communauté internationale font corps avec l'échec.

On pourrait égrener la liste des institutions en panne. Sans fin.

Il faut cependant souligner le virage pris par Jovenel Moïse et son gouvernement pendant la crise actuelle de Peyi lòk. Une résolution prise en conseil des ministres d’un gouvernement démissionnaire a tenté de casser des contrats. Léonins sans doute, mais régulièrement signés.

Devant l’évidence que cela ne se fait pas comme ça, le gouvernement a missionné des avocats qui ont sommé la Banque de la République d’Haïti de ne plus reconnaître un engagement pris par la banque des banques. Un désir acquiert force de chose jugée. 

Si un pays, au plus haut niveau, ignore les règles régissant contrats et engagements, on peut craindre le pire et voir s’écrouler un jour proche toute la chaîne des obligations.

La force, la violence, le gwo ponyèt ont remplacé si aisément l’Etat de droit au cours de notre histoire qu’il est à craindre que l’appétit vient en mangeant aux dirigeants actuels comme à d’autres dans le passé.

Revenons au présent.

Si l’opposition impose sans modification son projet, le pays va le payer très cher dans les mois qui viennent. Si Jovenel Moïse survit à la crise et obtient les pleins pouvoirs, le pays va le payer très cher dans les années à venir.

L’opposition ne pourra tenir que quelques mois. Car elle aussi, en attendant de revenir à de meilleures intentions, veut sortir de la constitution et inventer un nouvel ordre en passant en force. Jovenel Moïse, s’il gagne, sera tenté de modifier la Constitution et les règles de l’après 1986 pour pérenniser un nouvel ordre.

Haïti est à un point culminant de la crise actuelle. Une évidence domine : aucun des camps n’a de plans pour un pays meilleur ni pour affronter les problèmes réels de la population, ce 5 novembre 2019.

Parions que l’attrait pour la politique du pire ne l’emporte pas même si certains s’en sortent avec des blessures d’ego et des rêves éventrés, Haïti et les Haïtiens doivent avoir la priorité. Tous les camps doivent y penser et ne pas perdre ce cap.

Edito du Nouvelliste

Author

Frantz Duval collabore au Nouvelliste depuis 1985. Il a une grande histoire de fidélité et de passion avec Le Nouvelliste où il a occupé les postes de responsable Création et Interactivité à partir de 2002 et de responsable de la section Economique à partir de 1994. Directeur de publication de Ticket et...

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