Haïti et le Chili: deux pays des Amériques latines, deux manières différentes de répondre aux crises sociales

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Joseph Alliance

Une certaine difficulté à bien cerner les paramètres de la “crise haïtienne contemporaine” pousse souvent certains observateurs simplistes à croire qu'Haïti représente un cas à part, un “ singulier petit pays” dont les réalités économiques, sociales et politiques ne ressemblent en rien à ce qui se déroule dans la sous-région ou encore sur le reste de la planète. Or, depuis 1492, cet espace a été propulsé dans le système-monde, pour reprendre une expression chère aux tenants de l'école de la dépendance, en l’occurrence Immanuel Wallerstein, Giovanni Arrighi ou encore Samir Amin, et n'a cessé depuis d'être façonné par des forces globales comme le colonialisme, l’esclavagisme, et aujourd’hui par la globalisation et la mondialisation, malheureusement à date beaucoup trop pour son malheur .

Donc non seulement, Haïti est bel et bien intégré géo-historiquement dans “l'Amérique latine avec les pulsions collectives de celle-ci” compte tenu du fait que souvent le pays participe des événements qui se déroulent sur le continent en même temps, comme par exemple les luttes pour les indépendances au 19e siècle,  ou la fin des dictatures et l'éclosion de la nouvelle ère de démocratisation régionale dans les années 1980, mais il vibre de manière plus large aux différents remous de la globalisation. Les dernières tensions sociales se déroulant au même moment en Equateur, au Chili, en Haïti , à Hong Kong, ou Paris  confirment encore une fois cet état de fait.

Dans le cadre de cette réflexion, notre analyse est centrée dans la sous-région en comparant brièvement le cas haïtien au cas chilien, deux pays dont les liens au cours des 10-15 dernières années se sont beaucoup accentuées à cause de la grandissante migration à sens unique  d'haïtiens au Chili, passant d’une cinquantaine d’haïtiens en 2002 pour avoisiner près de 150,000 en 2017.  

Notre préoccupation est d'élucider  pourquoi le Chili, secoué au cours de la semaine écoulée par des tensions sociales intenses et violentes à cause d’une mesure visant une augmentation apparemment modeste des prix de transports, semble déjà prendre de meilleures dispositions pour adresser ces revendications sociales à la base des protestations. Pourtant,   d’un autre côté,  l'administration de Jovenel Moise n'a jamais su  adopter les mesures correspondantes pour répondre aux problèmes socio-économiques de la population depuis les manifestations violentes du 5-6-7 juillet 2018. Depuis lors, son administration n’a fait que tatonner ou perdre du temps jusqu’à ce que le pays  dégénère vers la  situation actuelle prolongée  de pays “lòk”  avec des conséquences désastreuses pour une économie depuis longtemps en chute libre, en panne de croissance, et une situation sociale d’une insondable précarité.  

Haïti-Chili: deux pays séparés par un fossé en termes de niveaux de compétitivité 

Selon le dernier rapport paru en août 2019 du Forum Économique Mondial sur l’Indice de Compétitivité Globale 4.0, servant à mesurer la compétitivité nationale- définie comme un ensemble d’institutions, de politiques publiques, et de facteurs déterminant le niveau de productivité d’un pays- sur un ensemble de 141 pays, le Chili se positionne en 33e position, devançant des pays comme la Fédération de Russie (43e), l’Afrique du Sud ( 60e), ou l’Inde (68e). À ce titre, le Chili est le pays le plus compétitif de l'Amérique Latine et des Caraïbes, mieux placé que le Mexique (48e),  l’Uruguay ( 54e), la Colombie (57e)  le Brésil (71e) ou encore la République dominicaine ( 78e). Le Venezuela traîne à la 133e position.   

Le Chili en effet bénéficie d’un climat macroéconomique stable avec un niveau d’inflation très bas de 2.25% et de dette publique de l’ordre de 25.56%. Avec 18.5 millions d’habitants, le pays dispose d’un PIB per capita de US $ 16, 078.7 et d’une croissance économique moyenne de 3.2% au cours de la dernière décennie. Le flux d’investissement direct étranger sur les 5 dernières années représente 5.4% du PIB.  Le taux de chômage avoisine les 7.2%.

Haïti de son côté est le pays le moins compétitif de la zone de l'Amérique Latine et des Caraïbes. Le rapport mentionné plus haut le place en effet en 138e position. Haïti, avec une population de 11.1 millions d’habitants, exhibe un PIB per capita de US $ 856.8 et, pour la dernière décennie, affiche en moyenne un taux de croissance rachitique de 1.5%. Pour les 5 dernières années, le flux d’investissement direct étranger totalise seulement 1.9% du PIB. Le taux de chômage plafonne à un niveau de 13.2%.

Haïti-Chili: deux pays de niveau de compétitivité différent, mais similaires en termes de niveau d'inégalité

D'aucuns sont choqués que dans une économie aussi affluente et prospère que l'économie chilienne, peuvent éclater aussi brusquement de violentes tensions sociales causer autant de dommages. Les récentes protestations au Chili, où les manifestants appellent à un meilleur accès à des services sociaux comme la santé, l'éducation, ou tout simplement de meilleures conditions de vie, l’augmentation du salaire minimum,   ont fait à peu près 18 morts et causé l’incendie de plusieurs stations de métro ou de supermarchés.

 

En fait, dans son ouvrage, Globalization and its Discontents, l'économiste américain, prix nobel d'économie,  Joseph Stiglitz, relève assez bien le fait, qu’au cours des dernières décennies, dans les économies émergentes comme le Chili, la croissance économique soutenue, en dépit du fait qu’elle a permis à des millions de personnes de sortir de la pauvreté, est également accompagnée d’une augmentation considérable des inégalités sociales.  De ce fait, en dépit de sa performance économique, le Chili affiche un coefficient de Gini de 46.6%, plus élevé qu'Haïti dont le coefficient de Gini est de l’ordre de 41.1%. Ceci dit, l'inégalité au Chili est plus prononcée qu’en Haïti sauf qu'Haïti est un pays d'extrême pauvreté tandis que le Chili reste une nation prospère et compétitive. 

Deux réponses différentes à la crise sociale

Le président Sebastian Pinera s’est un peu ressaisi en qualifiant dans un premier temps les manifestants de belligérants. Il a , après coup, adopté un ton plus conciliant en appelant à un “ accord social” et en annonçant des mesures pour adresser les revendications de la population. Non seulement il a annulé la décision d’augmenter les prix du transport, mais a proposé des mesures comme l’augmentation du salaire minimum mensuel de US $ 413 à US $ 481 ou l’augmentation de pensions mensuelles de US $ 151 à US $ 181. Ces mesures n’ont pas encore forcément calmé la situation et le Chili a encore beaucoup à faire pour une meilleure redistribution de la richesse nationale de manière à  continuer son cycle de croissance économique, de stabilité et de compétitivité. 

L’une des importantes leçons à  tirer de cette crise est qu’il ne peut y avoir de véritable stabilité et de paix sociale sans une répartition équitable des richesses même dans les économies les plus développées comme le Chili  et à plus forte raison dans les pays à la fois pauvres et inégalitaires comme Haïti. La crise haïtienne, dans sa dimension sociale, continue de s’aggraver puisque les responsables du pays ne semblent posséder ni la sensibilité, ni la vision, ni les moyens pour tenter de donner des réponses appropriées à une telle situation. Le saut qualitatif vers la croissance économique, le développement durable, l'équité et la compétitivité doit passer par un leadership national visionnaire, moderne, et courageux. Pour l’instant, de tous les côtés de nos élites politiques traditionnelles, notre mal est infini.

Joseph Alliance

 

Références:

 

  1. ">https://archive.org/stream/lacrisehaitienne00mani/lacrisehaitienne00mani_djvu.txt
  2. ">https://www.theguardian.com/world/2019/oct/23/chile-protests-sebastian-pinera-apology-reform
  3. ">https://www.nytimes.com/2019/10/22/opinion/chile-protests.html
  4. ">https://www.project-syndicate.org/commentary/explaining-social-protest-in-paris-hong-kong-santiago-by-jeffrey-d-sachs-2019-10
  5. ">https://www.project-syndicate.org/commentary/globalization-new-discontents-by-joseph-e--stiglitz-2016-08
  6. ">https://www.thedialogue.org/blogs/2018/09/the-influx-of-haitian-migrants-in-chile/
Author

est détenteur d’une Licence en Sciences Politiques de l'Université du Mississippi et d’une maîtrise en Peacebuilding et Gestion de Conflits de la SIT (School for International Training) Graduate Institute à Vermont aux Etats-Unis. Il a collaboré brièvement à l’Observatoire des Relations Haitiano-...

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